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Le Christ de La Havane : un regard seigneurial
Par Roberto Hernández Traduit par Alain de Cullant
Le Christ de La Havane, une œuvre de la sculptrice, Jilma Madera, est admiré par les croyants et les non-croyants.
Illustration par : Liborio Noval

Ayant la ville à ses pieds, le Christ de La Havane observe depuis plus de 50 ans le sort de ses habitants, les protégeant même des rudesses climatiques. Fruit de l'ingéniosité de la regrettée sculptrice Jilma Madera (1915-2000), l’œuvre de 20 mètres de haut - compris tous les trois de son piédestal - est admiré par les croyants et les non-croyants et ceux qui parlent d'actions miraculeuses ne manquent pas.

La statue, formée de 67 pièces, « a été construite autour d’une armature d’acier qui s’affine vers le torse, où a été insérée une poutre d'acier qui arrive jusqu’à la tête. Toutes les pièces de marbre (de Carrare) ont été attachées avec les tendeurs d’acier à la structure centrale et ensuite le béton a été coulé », a déclaré l’artiste plusieurs années après son inauguration, le 25 décembre 1958.

Des journaux de l'époque et une petite quantité de pièces d'or, peut-être comme un acte sentimental, ont été déposés sous la statue de 320 tonnes, la plus grande jusqu'à ce jour construite par une femme.

Située sur une colline de l'ancien village de pêcheurs à Casablanca, sur le côté gauche du chenal d'entrée de la plus grande baie de Cuba, la statue a résisté au moins trois fois à la foudre, en 1961, 1962, 1986, ensuite on lui a ajouté un paratonnerre pour la protéger en raison de son emplacement à 51 mètres au-dessus du niveau de la mer, qui se somme à son armature métallique centrale. Le premier foudroîment a affecté la partie latérale de la tête comme si la statue avait assumée tous les malheurs de la ville de quasi 500 ans avec environ 2,2 millions d'habitants.

Par mesure de précaution, Jilma avait apporté un bloc supplémentaire qui a été utilisé trois ans après l'inauguration de son œuvre, pour réparer un trou dans la tête. La restauration a pris cinq mois, malgré le travail d'urgence pour prévenir la corrosion de l’air salin sur le métal. Toutefois, le monument a résisté aux forts vents et aux glissements de terrain dans les alentours à cause des pluies.

L’inauguration et le possible premier miracle

Après avoir remporté un concours en 1956 pour la construction du Christ de La Havane, Jilma est restée deux ans en Italie jusqu'à ce que l’énorme œuvre soit prête, elle a été bénie par le Pape Pie XII avant de partir à Cuba en bateau en 1958.

« Cette œuvre monumentale a été inaugurée par un gouvernement impopulaire entre les tumultes d’une guerre civile... Ce fut en grande pompe, avec les autorités militaires et civiles, la bénédiction des cardinaux et les légions de diablotins inciviles appréciant le sarcasme spectaculaire. Le peuple, incrédule, n’a pas assisté à la cérémonie », a écrit don Fernando Ortiz.

« Quelques jours plus tard, à l'aube de la nouvelle année, on pensait que cette image hiératique avait déjà fait un miracle », exprime Fernando Ortiz en allusion au fait que les troupes, sous le commandement du leader de la Révolution cubaine Fidel Castro, seulement une semaine plus tard, déroutaient celles du gouvernement de Fulgencio Batista (1952-1959), responsable de la mort d'environ 20 000 personnes.

Le monument

Contrairement à ses homologues sur l’aiguille du Corcovado de Rio de Janeiro, au Brésil ; de Lubango (Angola) et de Lisbonne (Portugal), la statue havanaise n'a pas les bras tendus. Ce n'est pas délibérément que la sculptrice a rejeté de lui imprimer une pose de réception et d’une étreinte chaleureuse. En vérité, elle a préféré que le Christ reçoive le visiteur avec la puissance du regard et la main sur la poitrine.

Un détail important est que la sculptrice lui a laissé les yeux vides afin de donner l'impression de regarder tous les visiteurs depuis n'importe quel endroit où ils se trouvent.

« En tant qu'artiste extrêmement jalouse – a-t-elle affirmé une fois – je me suis écartée de l'image à laquelle étaient habitués ceux qui m'ont précédé : un Christ faible, fragile. Je voulais lui donner l'austérité, l'amour et la force qui le placent à côté des pauvres de la terre ».

Depuis plus d'un demi-siècle, la statue avec sa toge et ses sandales – les mêmes que Jilma utilisaient en 1956 - reste debout pour bénir la ville avec sa main levée et l'autre sur le cœur.