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À 120 ans de « Notre Amérique »
Par Pedro Pablo Rodríguez Traduit par Alain de Cullant
L’essai intitulé Nuestra América (Notre Amérique), sous la signature de José Martí, a été publié le premier janvier 1891 dans la La Revista Ilustrada de Nueva York.
Illustration par : Alain Kleinmann

L’essai intitulé Nuestra América (Notre Amérique), sous la signature de José Martí, a été publié le premier janvier 1891 dans la La Revista Ilustrada de Nueva York. Cette publication, qui avait déjà ouvert ses pages au cubain, était un mensuel de pensée et de lettres, ayant une impression qui pouvait être considérée d'un certain luxe, dont l'éditeur propriétaire était le Panaméen Elías de Losada. Il est presque sûr, évidemment, que les premiers lecteurs du texte de Martí ont été les membres du petit groupe d'intellectuels latino-américains résidants alors dans cette ville, une bonne partie de ceux-ci bien connus par Martí et ses collaborateurs dans la Société Littéraire Hispano-américaine de New York fondée quelques années auparavant. Il ne faut pas douter que la revue avait aussi un chaud et systématique accueil dans de nombreux endroits d’Amérique hispanique.

 

Le 30 du même mois, avec de légères variantes, le document a été publié dans le journal El Partido Liberal, de Mexico, dans lequel le Maître partageait ses « Scènes nord-américaines », depuis 1886, avec La Nación, de Buenos Aires. Des chroniques qui l'ont converti en un écrivain admiré et en guide du naissant mouvement moderniste des lettres en espagnol.

 

Nous ne savons pas si Notre Amérique a été sollicité expressément pour sa reproduction dans le journal mexicain ou si son envoi a fait partie d'une stratégie éditoriale de son auteur. En vérité, cet essai n'est pas proprement une scène nord-américaine, bien qu'il y ait certains cas exceptionnels en un tel sens des publications de Martí dans ce journal. De toute façon, on se demande, toutefois, pourquoi il n'a pas été inclus dans La Nación. Son auteur ne l’a pas envoyé ou a-t-il été rejeté par l'éditeur argentin ? Le fait réel est que les deux publications, la new-yorkaise et la mexicaine, ont garanti à Notre Amérique, très probablement, un relativement vaste public de lecteur dans notre région, attiré par la signature connue et par le sujet de l’écrit.

 

Les causes de l'échec républicain en Amérique hispanique étaient des matières d’un vieil intérêt parmi la classe illustrée du continent, dont le débat a été actualisé depuis que les réformes libérales ont tenté la formation de la nation moderne dans nos sociétés vers le milieu du XIXème siècle. Martí, donc, n’offrait pas un nouveau thème, mais l'originalité de son texte proposait des réponses totalement différentes à celles alors données généralement et, surtout, dans la perspective qu’il organise ses idées depuis une logique opposée à la raison moderne.

 

Il n'est pas accidentel que le Cubain ait écrit cet essai illuminateur en ce moment. L'évolution de sa pensée et l'interrelation de celle-ci avec les circonstances de l'année 1889, permettent de comprendre que Notre Amérique a été un texte presque impossible d'être créé plusieurs années avant, et, à la fois, il marque un point de repère significatif et indispensable dans cette évolution que Martí conduisait derrière sa publication, naturellement, en concevant et en exposant une stratégie libératrice pour la région. Une stratégie ayant des prétentions universelles, et sa mise en œuvre immédiate pour la grande lutte de sa vie : organiser les patriotes dans le Parti Révolutionnaire Cubain, afin de promouvoir la guerre nécessaire et d'atteindre l'indépendance de Cuba et de Porto Rico, les Antilles libres devant couper la possibilité d’expansion des Etats-Unis vers le Sud et depuis laquelle se dirigerait l'action concerté de toute notre Amérique.

 

L'essai a justement été élaboré à l'occasion précise où son auteur devait synthétiser son analyse sur notre région et quand celle-ci requérait une interprétation de sa problématique capable de lui assurer le maintien de sa souveraineté et l'ouverture des chemins pour un propre futur. De là,  l'importance de ces publications au début de 1891.

 

Dès son arrivée au Mexique en 1875, et durant ses séjours au Guatemala entre 1877 et 1878 et au Venezuela le premier semestre 1881, Martí s’est préoccupé pour caractériser l'identité continentale, motivé par les débats et l’exécutoire des gouvernements libéraux dans ces pays, ainsi que pour les réalités historiques et sociales qu'il a connu dans ces derniers. Attrapé dans le milieu de la fabuleuse et contradictoire expansion séculaire de la modernité industrielle capitaliste, le jeune intellectuel cubain a manifesté une volonté latino-américaine qui marquerait indélébilement son action comme leader politique pendant sa maturité. À l’âge de 24 ans, au Guatemala, il disait que son office était « d’élever l’Amérique, d’étudier ses forces et de les révéler ». À 28 ans, au Venezuela, il signalait sa consécration urgente de révéler, d’agiter et de fonder l'Amérique.

 

Il ne s'agissait pas d’une audacieuse prétention juvénile de celui qui, depuis ses jours mexicains, avait commencé à employer le terme de notre Amérique pour contraster la richesse spirituelle de notre région avec le sens de la raison européenne : « Si l'Europe était le cerveau, notre Amérique serait le coeur. » À son arrivée au Guatemala, un pays qui dépassait même le Mexique quant à sa majorité démographique aborigène, il avait exprimé une conception de grande importance théorique, historique, culturelle et anthropologique qui l'a situé dans la possibilité d'offrir ensuite une nouvelle dimension de « notre américain » : nous étions un peuple nouveau, le résultat d'un processus antagonique suite au choc de deux civilisations, l'indigène et le conquérant, métis dans la forme, et requis de l'unité devant la similitude de ses origines et de sa constitution.

 

Ainsi, la volonté latino-américaine était en lui depuis son plus jeune âge, aussi bien dans une sensibilité particulière envers l'âme continentale que dans le brillant critère de la condition métisse et nouvelle de ces peuples. Au long des années 80, son accélérée, profonde, riche et variée maturité de personnalité, et comme intellectuel et leader politique, s’est affirmée dans sa notable compréhension qu’on vivait dans une époque de transit à l'échelle planétaire qui, avec des phénomènes économiques, comme la formation des monopoles, et sociaux, comme la croissante polarisation et confrontation entre les capitalistes et les travailleurs, incluait une sérieuse fissure des valeurs spirituelles. La crise séculaire de la modernité industrielle, qui a tourmenté tant de monde, spécialement les artistes, a été magistralement et singulièrement décrite par Martí dans son Prologue au Poème du Niágara de son ami vénézuélien Juan Antonio Pérez Bonalde. Ces temps qu'il a qualifiés « de reenquiciamiento y remolde » (de réalignement et de remodelage) ne l'ont pas effrayé, mais ils ont aiguisé sa volonté combative latino américaniste. En même temps qu’il essayait de stimuler la liberté de son île, il s'est dédié à créer une véritable conscience sur la communauté des problèmes et des intérêts de notre région parmi la classe érudite hispano-américaine, ses possibles lecteurs, en profitant de l'essor des publications périodiques.

 

L’essai Notre Amérique nous est annoncé et préfiguré dans son œuvre depuis les années 80, particulièrement dans Un voyage au Venezuela, un manuscrit en français qui est interrompu durant son énumération et son jugement des problèmes continentaux, précisément quand il allait développer ses idées de la dichotomie entre la campagne, où il voyait Persia, et la ville, qu’il assimilait à Paris. Regrettablement, dans ce texte incomplet, document écrit apparemment pendant le second semestre 1881, nous restons sans son analyse totale de la dichotomie entre les deux zones culturelles et sociales de la région, entre sa position devant le conflit entre la tradition et la modernité. Mais dans les feuilles dont nous disposons, on peut lire qu’étudier les problèmes du Venezuela est de le faire avec toute notre Amérique. Là la logique qu'il développerait en 1891 dans Notre Amérique est implicite, postulant qu’il n'y avait pas de bataille entre la civilisation et la barbarie mais entre la fausse érudition et la nature : il s'agissait de nous connaître dans nos particularités et de ne pas prétendre les encadrer dans les moules importés d’Europe et des Etats-Unis. Dans le texte précédent il l’exprime ainsi : « … on dédaigne l'étude des affaires essentielles de la patrie – on rêve avec des solutions étrangères pour des problèmes originaux – ils veulent appliquer des formules politiques et économiques nées d'éléments complètement différents aux sentiments absolument véritables. »

 

Dans Un voyage au Venezuela, l'auteur qui transitait déjà vers sa maturité littéraire, emploie une image pour exprimer les disparités et les désajustements de notre région : « Ces peuples ont une tête de géants et un coeur de héros dans un corps de fourmi folle. » Le faible corps ne peut pas soutenir la tête ni le coeur. C'est la même procédure discursive et littéraire de l'essai publié en 1891, quand il dit, peut-être avec une plus grande précision : « Nous étions une vision, avec la poitrine d'un athlète, les mains d’un petit-maître et le front d’un enfant. »

 

Il y a une autre zone de l'écriture martiana qui défriche le chemin vers Notre Amérique. Je me réfère à ses nombreux documents dans le mensuel La América, publié à New York, pour lequel il a collaboré dès 1883 et qu’il a dirigé durant 1884. Bien que l’on n’ait pas une collection complète, dans les numéros conservés, la campagne lancée par Martí pour l'unité continentale comme la véritable solution quant à l'opposition entre la tradition et la modernité saute immédiatement aux yeux.  

 

Dans ces documents, avec un fin jugement, le Cubain insiste sur le fait que l'union est la seule façon de laisser en arrière tout ce qui empêchait nos peuples d'incorporer la modernité depuis et en fonction de leur propre tradition, de leurs propres demandes. En fait, dans l'ensemble de textes pour La América est mis en évidence, dans toutes ses analyses, le critère qu'il synthétiserait comme une formule magistrale dans Notre Amérique : «Que l'on greffe sur nos Républiques le monde entier ; mais que le tronc soit celui de nos Républiques» est mis en évidence dans toutes ses analyses.

 

Depuis la revue mensuelle Martí explicite plus d’une fois la nécessité urgente de cette union dans le « colossal » danger que représentait déjà les Etats-Unis comme puissance moderne pour notre Amérique. Il qualifie la rencontre avec la nation du Nord « inévitable » et il appelle à être adéquatement préparé pour cela, « compacts en esprit et un dans la marche ». Dans l'essai de 1891, il souligne l'importance des idées, de la conscience : « Penser c’est prévoir ». Il justifiait ainsi, en même temps, aussi bien son travail intellectuel de prévision et d’alerte au moyen de l'écriture, que sa critique répétée envers l'incompétence de la classe lettrée du continent.

 

Martí a une curieuse façon d’attirer ses lecteurs, cette même classe lettrée, de laquelle il a dit dans Un voyage au Venezuela : « Il résulte donc une absolue non-conformité entre l'éducation de la classe dirigeante et les nécessités réelles et urgentes du peuple qui doit être dirigé. » En vérité ses appréciations pendant les années 80 constituent un débat systématique avec les attitudes et les idées, et surtout avec la logique du raisonnement de celle-ci. Le débat, plus que le dialogue, est souligné par Martí depuis sa Revista Venezolana, de Caracas, en 1881, dans les deux uniques numéros il fait face aux perspectives et aux jugements défavorables par rapport aux siens, comme dans Propósitos et dans El carácter de la Revista Venezolana. Parfois, comme il l’a fait dans un article de La América, le pronom pluriel qu’il inclut aussi paraît atténuer sa critique : « … ainsi nous vivons suspendus à toute idée et grandeur étrangère, portant le sceau de la France ou de l'Amérique du Nord… » Mais la force de son rejet s’impose, et le paragraphe précédent continue ainsi, avec l'adverbe lapidaire : « … et en levant bêtement sur le sol d'un certain état et d'une certaine histoire, des idées nées d'un autre État et d'une autre histoire, nous perdons les forces qui nous manquent pour nous présenter au monde… » Ainsi s’annonçait le furieux mépris des « sietemesinos » (prématurés, nés à sept mois), des « dépourvus de valeur », « des insectes nuisibles », comme il décrit les « lettrés artificiels », le « créole exotique », les porteurs « de la fausse érudition », dans Notre Amérique.

 

Il n'y a pas de douceur mais une franche dureté dans le jugement de Martí, qui cherche assurément à émouvoir, à agiter la conscience de cette classe lettrée et le patriotisme qu’il peut y avoir en elle. C'est le leader politique dont la sagacité est appréciée dans la Mère Amérique, son discours devant les délégués des états d’Amérique Latine lors de la Conférence Internationale Américaine de Washington, convoqué par les Etats-Unis pour asservir économiquement la région. Lu devant cet auditoire de diplomates le 19 décembre 1889, ce document est l'antécédent le plus immédiat de l'essai Notre Amérique. Le Cubain voulait et avait besoin de convaincre les représentants des nations latino-américaines sur les intentions nord-américaines et qu'ils n'acceptent pas la position annexionniste envers Cuba. C'est pour cette raison que cette pièce oratoire s’engage sur un parcours émotif pour l'épopée des luttes indépendantistes, le véritable premier moment de notre Amérique, et il termine en affirmant que chez les résidents latino-américains dans le pays du nord « la juste admiration et l'étude utile et sincère de l’étranger, l'étude sans lunettes de presbyte ni de myopes, ne nous n'affaiblit pas l'amour ardent, salvateur et saint du nôtre. » Ceci était le modèle de l'intellectuel latino-américain auquel Martí aspirait – d'une certaine manière un portrait de lui-même –, l'attitude qui devrait être suivie par les diplomates qui l'écoutaient.

 

Le désir expansionniste des Etats-Unis vaincu dans cette Conférence, ou plutôt obligé à être reporté ou à chercher peut-être d'autres chemins plus directs et expéditifs, comme cela se respirait dans l’haleine martiana de cette époque, le penseur qui prévoyait et qui servait ainsi Cuba et toute notre Amérique s'est senti obligé de donner la clé de l'énigme continentale : « Notre Amérique », un texte écrit en toute sécurité à la fin des années 1890. Un chapitre se fermait et un autre s’ouvrait de la grande bataille martiana pour  « le plus grand bien de l'homme » : l'essai zénithal terminait brillamment une longue période d'étude et fonderait depuis lors la grande lutte de son auteur pour accélérer l'indépendance des Antilles espagnoles, en bénéfice, évidemment, de la justice pour les fils de ces îles, et aussi pour contribuer à l'équilibre de l'Amérique et du monde.