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La mère du héros dans deux romans haïtiens
Par Laura Ruiz Montes Traduit par Alain de Cullant
Délira et Ernestine Saint-Hilaire, les protagonistes de deux romans capitaux dans les Caraïbes : « Gouverneurs de la rosée » et « Bicentenaire ».
Illustration par : Liborio Noval

Soixante ans ont passé entre la mort de Manuel et celle de Lucien. Si nous prenons en compte les dates où il était possible de lire pour la première fois Gouverneurs de la rosée (1944), de Jacques Roumain et Bicentenaire (2004), de Lyonel Trouillot, nous remarquerons que soixante ans se sont écoulés entre le moment où le monde littéraire a appris la mort de Manuel - qui vient d'arriver de Cuba afin de trouver un changement vital pour Fonds-Rouge - et le jour où les lecteurs ont su que l'étudiant Lucien Saint-Hilaire était mort à la fin de la manifestation pour le bicentenaire de l'indépendance d'Haïti. Soixante ans entre une perte et l'autre, entre deux allégories des aspirations collectives, entre un moment et un autre dans lequel deux mères haïtiennes ont commencé leurs respectives journées de deuil pour la mort de leurs enfants.

Manuel et Lucien semblent être les héros de ces romans antillais. Cependant, Délira et Ernestine Saint-Hilaire, les mères des enfants assassinés, sont celles qui s’érigent en véritables protagonistes et héroïnes de ces œuvres, symbolisant l'histoire d'Haïti et l’avenir politique de la nation caribéenne.

Délira, la mère de Manuel, dans Gouverneurs de la rosée, sèche et sans espoir, est une présence physique constante. Inquiète par l'absence de son fils qui est parti il y a quelques années dans les champs de canne à sucre de Cuba, est possédée par la résignation dans son rôle limité d’épouse du vieux Bienaimé, à Fonds-rouge, le territoire spirituel où se déroule l’œuvre. Dans le site de silence construit au sein du mariage patriarcal paysan se trouve son confinement.

En revanche, l'existence d’Ernestine Saint-Hilaire se produit uniquement dans le souvenir de son fils Lucien. L'étudiant se prépare pour participer à une marche commémorative pour le bicentenaire de l'indépendance de la nation noire et ses pensées se dirigent vers sa mère lointaine et aveugle qui, solitaire, vit sur le Plateau Central, une région rurale frontalière à la République Dominicaine. Une femme qui a élevé seule ses enfants, qui n’a pas souffert de la claustration du mariage mais du confinement de la cécité.

Délira et Ernestine sont des femmes de l'intérieur du pays. Leurs fils ont franchis les frontières du village paysan et du provincialisme. Manuel avait été à Cuba, s’identifiant avec le vocabulaire et la conscience collective des travailleurs en grève. Lucien était parti dans la capitale pour étudier. Sans appartenir à la même géographie locale - n'oublions pas que Fonds-Rouge est une cartographie de l'imaginaire - les deux femmes partagent un espace psychologique de suggestion depuis lequel elles mettent en place une importante circulation d'idées. Cloîtrées de différentes manières mais également habitées par de subtiles similitudes, incapables de se compléter elles-mêmes, elles représentent différents moments historiques en Haïti.

Délira reçoit Manuel, elle ouvre ses bras pour le retour de son fils mais elle a peur de son insolence, de ses paroles sacrilèges. Ernestine Saint-Hilaire reçoit de moins en moins la visite de Lucien. L'étudiant préfère ne pas retourner dans la maison maternelle, pour ne pas mentir au sujet de la vie de son frère cadet qui, à Port-au-Prince, profite de l'argent que sa mère aveugle lui envoie pour vivre une existence de petit truand. Les deux mères semblent se résumer dans l’attente du retour de leurs enfants. 

Exclues de la vie publique – il est aussi inutile de dire des institutions et des projets nationaux -, ces femmes pouvaient avoir rencontré un sens dans leur vies seulement avec ces attentes, dans les travaux domestiques pour lesquels elles étaient destinées et dans les vies de leurs enfants, des lutteurs pour un changement dont la véritable étendue atteint l’imaginaire. Toutefois, et sans doute involontairement, elles trouvent une place dans le schéma national, remplaçant même parfois le héros et dans d’autres devenant l’idéologie de ce dernier.

La désespérance de Delira se déroule presque dans toute l’œuvre, avec une absence de rêve, son état ressemble à l’immobilité, l’abandon et la résignation. Passer du pessimisme extrême - non sans raison - à une puissance mobilisatrice indique que les ressorts féminins se sont construits souterrainement, en interaction avec les moules sociaux mais trouvant les failles, s’y opposant.

Les parents peuvent mourir dans la tentative d'instaurer le changement sans toutefois atteindre les objectifs proposés et les enfants devraient être ceux qui continuent le travail. Cependant, dans Gouverneurs de la rosée, se sont d'abord les enfants qui exigent et qui courent les risques. Mais comme ils ne peuvent pas réaliser les changements rêvés, ce serait peut-être aux parents de continuer le chemin qu’ils ont entrepris. On n’aurait jamais l'idée que les mères occupent la place du héros ou deviennent l'énergie qui les habitent. Les règles stipulent que ce devrait être Bienaimé qui parvienne, à la fin de Gouverneurs de la rosée, après la mort de son fils, de réunir les hommes et de les convaincre de poursuivre la lutte pour l'obtention de l'eau comme un symbole de tout ce que peut sauver les pauvres nations. Nonobstant, c'est la mère, Délira, qui prend ce chemin, faisant un virage transcendantal pour s'impliquer directement dans l'action. La conversion de Délira en une combattante est un basculement d’une puissante portée contribuant encore plus à la transcendance de ce roman dans les lettres haïtiennes et caribéennes.

L’implication directe dans l'action sort Délira du confinement, elle passe du niveau de la résistance passive à l'activité génératrice. Son action pour rassembler les hommes du village est un renversement total des rôles. Elle adopte un modèle qui a été par excellence traditionnellement masculin mais elle le réalise à partir des formes propres. Elle décompose ce qui est établi en changeant les anciennes valeurs par des nouvelles. Où avant il y avait la haine et la désunion, elle établit la fraternité, l’amour et le travail en groupe. 

La même nuit de l'enterrement de son fils, à la question que si c’est le défunt Manuel qui lui a demandé à parler aux hommes du village, elle acquiesce mais elle allègue avoir aussi ses propres raisons. Délira pénètre dans l'espace public amplifiant ce que nous appelons aujourd'hui l’action citoyenne, arborant la nécessité de l’union de ses fils dans l'Haïti des années quarante. L'inclusion de l'action féminine donne une plus grande signification au moment historique, lui allouant une autre apparence et une autre possibilité.

Noire aveugle, les yeux vides, le corps représenté seulement dans la pensée de son descendant, Ernestine Saint-Hilaire est le souffle, l'énergie de son fils Lucien. Si Délira termine une action qui initialement appartenait à son fils, Ernestine Saint-Hilaire, bien qu’elle ne creuse pas ni rassemble les hommes pour la conquête de l'eau, elle est comme une sorte de guide. Elle transgresse étant une mère seule et aveugle, dont le plus grand exploit est l'éducation de ses enfants et sa lutte pour qu’ils puissent étudier dans la capitale. Elle incarne les aspirations de la patrie et tout ce qui est atteint grâce à l'éducation, tout en montrant les désagréments d'un Haïti divisé qui ne trouve pas de solution ou de place possible dans le Bicentenaire.

La mère aveugle a foi en l'étude universitaire. Elle ne voit pas, elle ne peut pas voir, les contradictions réelles, la situation sociale. Sa cécité l’enferme. N’importe quelle tentative d'interprétation de ce personnage est destinée à la polémique naturelle, surtout s’il est possible de voir chez cette mère aveugle la mise en scène du rôle d'une idéologie. La mère aveugle qui plaide en faveur de l'éducation est une tentative d'amener l'essence de vie de l’Illustration à la contemporanéité. Mais l'atterrissage de la France du XVIIe siècle dans l’Haïti contemporain est accidenté et mortel. Une solution individuelle, bourgeoise, n’est pas possible dans une extrême situation collectif, nationale.

La performance politique dans cet ouvrage fait converger le national et la fiction dans un geste qui contamine les deux grâce à la fusion de la réalité avec ses expressions artistiques. De tout cela dérive un inconfort littéraire générateur de questions : si la mère aveugle représente l'idéologie, comment se laisser guider par un discours impossible, invalide ? Comment ne croire qu’en l'importance de l'éducation et des bons exemples ? Comment lutter pour éradiquer l’aveuglement   dans les projets nationaux, sans pour autant perdre la vie dans la tentative, laissant la mère/pays/idéologie en deuil et seule ? Quelles sont les possibilités au milieu de l’aveuglement ? Des questions qui subsisteront encore longtemps.

Toutefois, il est également possible de lire un concept capital, une alternative à l'exclusion dans ce désir d'éducation de la mère ; une métaphore de la possibilité que l'éducation se convertisse en rébellion, en élan intellectuel, en partie vitale du changement nécessaire. Son aveuglement ne prend pas en compte la réalité immédiate. Le progrès haïtien ne pourra pas s’asseoir uniquement sur la base des connaissances. Les circonstances de cette nation ne permettent pas que le savoir puisse seulement libérer. C’est l’aveuglement que Lucien a voulu guérir, la lumière qu’il voulait mettre dans les yeux de sa mère, dans la pensée de l'île brisée. Pour démontrer que le rêve d'amélioration individuelle n'est pas suffisant, l’étudiant meurt et pour qu’il n’y ait pas de doute que l'éducation soit indispensable, le contexte réclame un au-delà, faire bouger les choses.

Délira et Ernestine Saint-Hilaire, les protagonistes de deux romans capitaux dans les Caraïbes, ont provoqué un grand impact à partir de leurs comportements. La première incarne le principe de s'unir pour vaincre. La seconde défend le pouvoir vindicatif de l'éducation. Il y a une essence similaire, le quota de participation des deux mères dans le discours national est équivalent. Elles obtiennent – en occupant la place du héros ou en étant leur idéologie – une ouverture du système domestique national fermé.

Le succès final de Délira en unissant les hommes n’est pas total car elle perd son unique fils dans la lutte. La portée de l'idéologie d'Ernestine, le noble idéal de changement, est aussi invalidée avec la mort de son héritier. Ce sont les véritables visages de la société qui génèrent des questions et qui sont pleines de contradictions et d'ambiguïtés. La dialectique que l’on doit attendre de la littérature est la valeur du grattage de la superficie, la recherche de la vérité derrière les protagonistes pour trouver, dans de nombreux cas, qu’ils ne sont pas les véritables héros. Il est urgent de certifier le caractère des véritables héroïnes faisant face aux forces imposantes et réalisant des tâches difficiles avec un immense courage, assoyant définitivement leur rôle vigoureux dans les histoires littéraires et nationales.