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Augusto Enríquez : Le Cubain qui a chanté avec Pavarotti
Par César Gómez Traduit par Alain de Cullant
Les détails inédits des trois minutes et demie les plus importante de sa vie, il y a dix ans, quand il est devenu le « seul cubain… de Cuba ! » ayant chanté avec Luciano Pavarotti.
Illustration par : Mario García Portela

Le chanteur Augusto Enríquez accepte de nous conter des détails inédits des trois minutes et demie les plus importante de sa vie, il y a dix ans, quand il est devenu le « seul cubain… de Cuba ! » ayant chanté avec Luciano Pavarotti.

Notre conversation est agréable et détendue, dans son domicile havanais, sous le regard de grandes célébrités du spectacle avec lesquelles il a partagé et partage les scènes et l’amitié. Seuls deux de ces photos sont différentes : celles rappelant une de ses rencontres avec le leader de la Révolution cubaine, le commandant Fidel Castro.

Méditatif par moments, éclatant de rire parfois ou les yeux humides d'émotion. Augusto parle comme il chante. Malgré ses longues années sur les plus célèbres scènes de la planète, il est toujours le même, ce passionné à la voix privilégiée qui un beau jour à laisser la médecine pour aller conquérir le monde avec son chant.

Comment Pavarotti est arrivé dans votre vie ?

Je l’admirais depuis mes années à l'Université, je le voyais comme une sorte de demi-Dieu, de ceux qui voyagent dans leur avion privé, au-dessus des têtes des simples mortels. Je me dirigeais vers lui dès le jour où j'ai décidé de quitter ma carrière médicale pour être chanteur, quand j'ai dit oui au groupe Moncada. Et par le biais de Moncada et de Jorge Gómez, j’ai connu Gianni Miná, le célèbre journaliste, communicateur et présentateur de la télévision italienne, qui est devenu le mécène de ma carrière.

À ce moment crucial, quand j'ai décidé de commencer mon chemin en solitaire, Gianni m'a offert l'occasion de me préparer, comme chanteur et être humain, pour pouvoir relever d’autres défis. Bien avant d’arriver à Pavarotti, j'étais assis dans le petit train qui monte la colline.

Je remercie Moncada qui m'a permis de connaître Gianni et aussi pour de nombreuses autres choses. Je ne peux pas oublier que les derniers concerts faits avec eux étaient devant 20 000, 30 000 personnes à Cuba... Et que nous étions, juste en exemple, dans trois festivals de San Remo avec des grands artistes du moment.

J’ai commencé mon travail comme soliste en Europe avec Gianni, dans les circuits italiens, mais il ne faut pas croire que tout était facile. J'ai fait un premier disque qui n'a eu aucun succès, à cause de mon manque d'expérience… En cette époque Miná avait également ses propres difficultés, en raison des mouvements politiques italiens et parce que la droite lui faisait payer ses relations militantes avec Cuba. C'était un moment très difficile, j'ai commencé à chanter dans les bars et les cantines en Europe… Je gagnais quatre sous et je les dépensais  pour maintenir mes enfants. Je ne l’ai jamais dit à personne…

Comment êtes-vous sorti de ce marasme ?

À la fin de 1998, un matin, j’ai dis à Yami, ma femme : « Je veux faire un disque de musique cubaine des années 40 et 50 avec un jazz-band ». Je suis parti de l’idée que notre musique est connue dans tout le monde grâce à Dámaso Pérez Prado et qu’il avait un jazz-band. Le résultat a été une autre année et demi d'étude et réunir des informations avec l’aide de Yami.

Les maisons discographiques cubaines me disaient : « Un jazz-band ? La musique des années 40 ? »… Entre la colère et la tristesse j’ai appelé Miná, je ne sais pas ce qu’il a fait, mais une demi-heure plus tard il m’a rappelé et il m’a dit que nous avions la RCA Victor…

Cet album a été appelé Carambola, je l'ai enregistré à Cuba, dans le vieux studio de San Miguel, de l’EGREM, avec l'excellent directeur, arrangeur et compositeur Demetrio Muñiz. C'est le disque qui est arrivé entre les mains de Pavarotti.

Je ne m’en rendais pas compte, mais Miná et d’autres amis me préparais le chemin.  Avec mon Jazz-band, nous avons fait d’importantes représentations avant le Pavarotti & Friends. En 2001, j'ai participé à un concert de Noël avec l'orchestre symphonique de la Scala de Milan.

Comment le disque est arrivé entre les mains de Pavarotti ? Est-ce lui qui vous a choisi ?

Toutes les maisons discographiques proposaient les disques les plus vendus de l’année à l'organisation Pavarotti & Friends. On m'a dit qu'il était présent, par coïncidence, le jour où ils ont écouté mon disque. « Je le veux », a-t-il dit. Ceux qui choisissaient, dans ce conseil artistique, lui ont expliqué qu'il s’agissait d’un chanteur inconnu, d’un orchestre qui n'avait aucune notoriété… Alors Luciano a répondu : « Ça ne m’intéresse pas s’ils sont connus ou non, ce qui m’intéresse est que ça sonne bien, et je veux chanter avec lui ».

Chaque fois qu’on me demande : « C’est un privilège pour vous… » Bien sûr que je le vois ainsi, mais le plus important n’est pas moi, mais la résolution et la générosité du maître, lorsqu'il a décidé de chanter avec une personne totalement inconnue, au-dessus des autres grands noms du star-system.

Vous avez enfin connu Pavarotti…

Je suis allé en talie une semaine après l'appel de Nicoletta Mantovani, sa femme et collaboratrice, pour m'informer que j’avais été choisi. Ma maison a toujours des trous dans le plafond suite aux sauts de joie que j'ai fait. J'ai été invité à la conférence de presse qui a eu lieu un mois avant le spectacle. Miná m’a présenté à Luciano. Celui-ci m'a reçu comme un vieil ami et il a fait une apologie sur moi et mon disque auquel je ne m'attendais pas. Il m’a proposé que la pièce à chanter soit Guitarra romana. C’est une chanson très facile », m’a-t-il dit, et ensuite il a commencé à la chanter, car je ne la connaissais pas. Alors je lui ai dit : « Maître, mais vous me demandez de chanter en italien…, mais j’aimerais mieux qu’elle ait un rythme cubain ». Il m'a demandé : « Est-ce possible de lui mettre un rythme cubain ? » Je lui ai répondu : « On peur sortir un danzón, un cha-cha-cha… ». Il s’est préoccupé pour celui qui ferait l'arrangement, et je lui ai répondu : « Vous mettez votre voix, je mets le reste… »

Nous avons été ensemble à la conférence de presse. Pavarotti m’a pris le bras et je me suis assis à côté de lui. C'est lui qui a annoncé que nous allions chanter, il n’a même pas dit que nous venions de nous connaître, mais que j'étais « un ami de Cuba, un important chanteur cubain, qui a un grand orchestre »…

Je suis retourné à Cuba et j’ai commencé le travail. C’est le maestro Demetrio Muñiz qui a fait l’arrangement que Pavarotti a finalement approuvé.

J'ai traversé l'Atlantique trois fois, la seconde pour répéter avec Luciano et son pianiste. C’était des répétitions sérieuses, mais très détendues, dans sa maison de Modène. C'était agréable de voire un verre de vin avec le maître, de parler de la vie et repasser la chanson ; car, à ce niveau, le travail antérieur doit être bien fait et je m’étais préparé.

Il me recevait avec une accolade, avec beaucoup de chaleur. Il était très affable, généreux, comme un grand enfant. Il avait un rire généreux, puéril. Il plaisantait toujours, il parlait de n'importe quel sujet ; même des histoires de son enfance, de son adolescence. Mais sans se glorifier, il ne se vantait jamais de quoi que ce soit. « Je me souviens quand j'ai rencontré Untel », disait-il, en se référant à des personnes de la plus haute importance que lui, en les sortant de leur contexte, les faisait  passer comme des gens tout à fait normaux. Nous répétions, nous conversions et nous déjeunions dans le studio.

Le Pavarotti & Friends de 2002 a été dédié à l'Angola. En quoi consistaient ces événements ?

C’est des galas de bienfaisance, parrainés par l'UNESCO, pour récupérer des fonds pour différentes causes et différents peuples. Chaque invité chantait une de ses pièces et une autre du répertoire de Luciano, avec lui. J'ai ouvert la première partie de ce Pavarotti & Friends, chantant Carambola avec mon orchestre.

C’étaient des moments de grande tension, tout se passait à une grande vitesse. Je me souviens qu'après avoir chanté dans cette première partie, j'étais assis dans ma loge : Luciano est entré et il m’a emmené dans la sienne.

Il y avait aussi Sting, Bocelli, Zucchero, James Brown, Grace Jones…

Ils étaient tous là, parlant de quoi que ce soit. Il y avait une grande télévision où on suivait le concert. Pavarotti et moi parlions de Cuba, de l'événement ; et presque avant de chanter il m’a dit « Je sais que tu es nerveux, mais tu n’es pas le seul, moi aussi, tout le monde l’est. L’important est que tu sois ici, et non pas parce que ta caractéristique fondamentale est la nervosité... C’est pour cette raison que tu vas chanter ici comme les dieux, et tu vas très bien faire ce que tu as à faire. »

Un peu avant d'entrer sur la scène, m'a servi un verre de vin et il m’a dit : « Trinquons ». Effectivement, il était également très tendu et triste, car trois jours avant il avait perdu son père, et ils étaient très proches. En outre, il avait une grosse grippe. J'ai senti qu'il n’était pas à cent pour cent de sa forme quand nous avons chanté Guitarra romana avec les arrangements cubanisés.

À la fin, il est venu m'embrasser. Je garde l'album qu’il m’a dédicacé et la photo de cette étreinte. À la fin du concert tous les invités ont chanté Hey Jude avec lui.

Le public a réagi parfaitement avec Guitarra romana. Il y avait environ 50 000 personnes. La presse a aussi très bien réagi. Le lendemain, les articles publiés ont été très bons.

Avez-vous revu Pavarotti ? Avez-vous parlé de Cuba ?

Nous nous sommes vus trois ou quatre fois. il parlait toujours merveilleusement de Cuba, de combien il voulait venir chanter ici. La maladie l'a surpris lorsqu'il terminait le contrat qui ne lui permettait pas de venir.

Parlez-nous de ce contrat…

Il m'a dit qu'il avait un contrat avec une compagnie new-yorkaise qui gérait ses concerts à travers le monde. Il y avait une clause dans ce contrat qui l'empêchait de faire des représentations à Cuba. « Cela ne vient pas de moi », m’a-t-il dit au moins trois fois à des moments différents et aussi à Miná, car nous rêvions tous les trois qu’un jour on fasse le concert que Pavarotti voulait sur la Place de la Révolution, « pour tout le peuple, avec des artistes de Cuba et d'Italie ». Il était fou pour aller à Varadero, pour connaître les Cubains. En plus de Miná, il avait aussi d’autres amis qui l’avaient incité…

Il n’a jamais pu réaliser ce rêve car la maladie l’a emporté très rapidement. J'ai été invité aux funérailles. Je n’ai pas pu y aller car j’avais un concert au Mexique dont toutes les places avaient été vendues et je ne pouvais pas...

Que signifie ce concert avec Pavarotti pour toi ?

Il a changé ma vie, mais pas comme les gens le pensent. Ce n'est pas parce que j’ai chanté avec lui, mais parce que j’ai connu une personne ayant une âme limpide qui était et est Luciano Pavarotti. Et en fin de compte, combien de temps ai-je chanté avec lui ? Trois minutes et demie ? Mais ce furent les trois minutes et demie les plus importants, parce que je me suis préparé toute la vie pour ce moment.