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Notes philosophiques du Che
Par Fernando Martínez Heredia Traduit par Alain de Cullant
Le Che a dédié tous ses efforts à se battre arme en main pour étendre la portée de la révolution dans le monde et à promouvoir la pensée marxiste révolutionnaire.
Illustration par : Mario García Portela

La publication du livre Ernesto Che Guevara: Apuntes filosóficos  (Ernesto Che Guevara: Notes philosophiques) est une étape de plus dans la bibliographie du Che. Cet ouvrage constitue également une très importante contribution à la biographie intellectuelle d’Ernesto Che Guevara. Maria del Carmen Ariet nous a très bien expliqué le contenu de ces Notes. Aujourd'hui nous ressentons une grande allégresse car, après des décennies d’attente, la pensée du Che sort de l'obscurité et ses sources sont à notre portée.

Je remercie Aleida March et María del Carmen – et le Centre des Études Che Guevara – pour l'occasion qui m’a été donnée de faire le prologue de ce livre. En réalité, plus qu'un prologue, j'ai fait une brève étude d'introduction dans laquelle je tente d’aborder les questions que je considère fondamentales à  plusieurs niveaux : la position générale de la pensée théorique du Che, ce que cela signifiait pour lui, les conditionnements qu’il a eu et les grands défis qu’il a dû affronter pour les concevoir, les fonctions de la  pensée du Che et, surtout, celles que l’on peut avoir. J'ajouterais que je préfère ne rien exposer sur les processus de développement de sa pensée, une chose qui possède une énorme importance intellectuelle, mais qui aurait beaucoup étendu mes mots. Je n'essaye pas d'expliquer ou de synthétiser mon texte ici, je suis persuadé que vous le ferez aussi avec le livre. Je vous demande seulement de ne pas suivre la coutume - qui peut être saine – de ne pas lire les prologues, car son objectif est de contribuer à la lecture de l'ouvrage, de proposer ou d'inciter, de problématiser et, je l'espère aussi, de contribuer à un débat qui est si nécessaire dans la Cuba actuelle.

Apuntes filosóficos nous met devant un ensemble de problèmes réellement grand et complexe. Je soulignerai seulement quelques brefs commentaires que j’accompagnerai avec certains fragments du prologue.

Premièrement, la question des distances qui peuvent exister entre l’œuvre et la vie des philosophes, et la situation et les conflits de leurs temps. Ce serait une grave erreur de sous-estimer l'importance sociale que peut avoir l’œuvre des philosophes qui ont gardé une assez grande distance avec leurs circonstances et qui ne se sont pratiquement pas impliqués ; l'histoire offre un bon nombre d'exemples dans lesquels ces œuvres ont pesé sur les attitudes, les motivations et les événements. Mais c’est indubitable que de rester dehors ou s’impliquer entraîne des conséquences aux penseurs, pouvant être très importantes. Le Che a été un paradigme du penseur militant, à un tel point qu'il est impossible de séparer sa pensée théorique de ses pratiques et des situations dans lesquelles il vivait. Il ne s’agit pas seulement d’une relation s’énonçant simplement avec le binôme théorie et pratique. Le cas échéant, le développement de la pensée garde les relations intellectuelles avec ce que nous appelons la pratique, et c'est une caractéristique de sa conception théorique. À mon avis, cela l'aida beaucoup comme penseur, même s’il volait le temps nécessaire pour l'être, et que finalement son abnégation sans limites à la cause révolutionnaire ne lui a pas permis de terminer son élaboration théorique.

Deuxièmement, il y a des continuités dans la philosophie qui permettent de l’identifier en général comme une perspective intellectuelle spécifique et comme une discipline, mais elle contient aussi des discontinuités. Par exemple, la croyance que « la philosophie est la mère de toutes les sciences » est propre d'une époque déterminée dans l'histoire de la philosophie et elle a des fonctions idéologiques dans certaines sociétés. Les utilisations intemporelles ne sont pas valides pour la connaissance et elles engendrent plutôt des confusions. Le marxisme original et son époque sont liés à une transformation très profonde du philosophique en Occident, en étroite relation avec le plein développement du capitalisme, celui des sciences et de leur professionnalisation, et d'autres domaines. En revanche, le Marxisme n'est pas toujours égale à lui-même : il a sa propre histoire. Dans son existence dans chaque période on met en interrelation la pensée récente et en mouvement avec le complexe culturel accumulé se réclamant marxiste.

La tragédie qui a frappé la grande Révolution bolchevique, il y a quatre-vingts ans, a généré, parmi d'autres maux, un complexe théorico-idéologique qui s’est établi fermement dans les structures communistes du monde et dans ses zones d'influence. Au sein de ce complexe, la philosophie a été compartimentée, dogmatisée et appauvrie, en même temps qu'on attribuait une place centrale à sa codification dans la pensée marxiste. Dans les conditions cubaines, les conséquences de ce fait subsistent jusqu'à nos jours. La Che est parvenu à comprendre ce mal, à l’affronter résolument et il a développé un concept théorique spécifique dans le Marxisme.

Troisièmement, la révolution socialiste de libération nationale cubaine a été la première révolution anti-néocoloniale, elle a triomphé dans le centre de l’Occident bourgeois, contre la bourgeoisie de Cuba et contre la nation impérialiste la plus puissante et la plus développée, possédant une culture capable d'exercer sa domination sur les peuples et étant à l'apogée de son pouvoir mondial. En même temps, Cuba possédait une histoire de la politique et des idées extraordinairement riche et complexe, beaucoup plus développée que sa formation économique. La Révolution cubaine a affronté dès le début d’immenses défis, à cause, premièrement, de l'inadéquation entre les moyens dont elle comptait et les tâches de vie et de mort qu’elle affrontait, et les changements formidables et le projet de société si ambitieux qui s’est développé immédiatement. Un de ces défis a été celui du Marxisme, car il était nécessaire qu’il soit un des principaux instruments de l'évolution intellectuelle et morale, contribuant à la prédominance du facteur subjectif indispensable pour le processus cubain, qui serait un appui socialiste et communiste. Mais le Marxisme qui prévalait alors était une idéologie théorisée d’obéissance, de classification et de légitimation.

Toujours à côté de Fidel et en étroite et absolue communion idéologique et politique avec lui, le Che affronte ce défis de façon exceptionnelle car il savait comment s'approprier de ses éléments essentiels, il savait que se jouait le processus quant à l’idéologie et à la pensée sociale et il possédait les qualités intellectuelles pour entreprendre cette tâche.

Quatrièmement, qu’est-ce et où trouver la philosophie du Che ? Comme je l'ai dit avant, dès Marx  il y a eu une histoire de la pensée philosophique des marxistes - à travers des courants différents qui ont coexisté et polémiqué - et une histoire, de plus d'un siècle et demi, de developpement d'autres pensées philosophiques, avec les conséquents conflits des idées, des contrastes, des relations et des influences. On doit partir de cette totalité pour s’enquérir de la nécessité de la philosophie et pour poser des questions sur la philosophie. Au lieu de pratiquer des rites et des classifications, exorciser des lectures et faire des distributions de récompenses et de punitions, il est nécessaire de se poser des questions comme : Quelle Philosophie Marxiste ? Et quelle est la Philosophie Marxiste ?

C’est par ce chemin qu’avançait Ernesto Che Guevara, un des penseurs réellement pertinents et importants du XXe siècle, en même temps qu’il réalisait les formidables tâches pour lesquelles il a atteint une juste renommée. En réalité, il a développé  une théorie marxiste après le triomphe révolutionnaire, depuis des points de départ très naturels pour un marxiste : l’analyse de la politique, l’économie, les idéologies et les théories, leurs contenu, leurs méthodes et instruments, leurs conditions et les conflits les mettant en cause. Il est souhaitable de préciser qu’une bonne partie de ses propositions et de sa position théorique se trouvent parmi ses idées écrites et ses expositions orales – venant de la méditation et des circonstances -. C'est un ensemble d’expositions écrites structurées, de discours, d’enregistrements, de commentaires des textes des penseurs qu’il étudiait. C'est l'ensemble des sources dans lesquelles nous pouvons trouver le Che penseur et philosophe.

Dans ces Apuntes filosóficos nous pouvons poursuivre et trouver une importante partie des avatars et des idées philosophiques et théoriques du Che. Dans le prologue je souligne certains détails de sa position, de sa philosophie marxiste de praxis, une conception qui se développe aussi bien dans des expositions positives que dans le débat avec d'autres aspects de la pensée.

Cinquièmement, la pensée du Che lors de la période allant d'avril 1965 à sa mort en Bolivie, quand c'est un penseur mature qui a développé les aspects fondamentaux de ses thèses et de sa position. Durant ces deux ans et demi, le Che entreprend des tâches extraordinaires et très ambitieuses sur le terrain de la pratique et dans le travail intellectuel. Ernesto Guevara a une conscience absolue de ce qu'il fait, de l'importance cruciale de son geste et de ce qu’il peut obtenir avec son activité pour le développement de la révolution en Amérique Latine et dans le monde, et son rôle comme individu et comme personnalité historique.

Le Che a dédié tous ses efforts à deux tâches principales : se battre arme en main pour étendre la portée de la révolution de libération et socialiste dans le monde et promouvoir la pensée marxiste révolutionnaire au moyen de la critique et de l'analyse afin qu'il soit capable d'accomplir ses tâches. Ces deux entreprises ne sont pas indépendantes : la pensée et l'action sont obligées d’aller ensemble dans toute révolution prétendant être vraiment libératrice.

La compilatrice a très bien fait de se soustraire à l'ordre chronologique et de placer au début la lettre que le Che a écrit à Armando Hart – seulement treize jours après être sorti de la grande expérience du Congo - un document personnel très important dans l'histoire des idées de la Cuba contemporaine. Là se trouvent, pleinement exprimées, la nature et la portée de son travail intellectuel révolutionnaire.

Sixièmement, les enseignements que nous fournissent Ernesto et le Che. Tout d'abord, je nous invite à abominer cette erreur si habituelle de dépeindre les grands comme s’ils l’avaient été dès leur enfance, une erreur les montrant creux et les éloignant des jeunes. Apuntes filosóficos nous permet de nous poser la question : pourquoi ce jeune argentin qui voulait être révolutionnaire dans les années cinquante, ce fougueux intellectuel autodidacte, ne s’est pas sommé aux répétiteurs du dogme ni s’est soumis à la « ligne ». Je pense que le livre nous approche à plusieurs des facteurs qui l’ont aidé. La multitude des œuvres que vous verrez dans les relations qui y sont publiées, et l'extrême diversité de celles-ci, laisse claire la vaste information que l’on acquiert et ses commentaires permettent de constater qu'il avait une position active de la pensée et qu'il était capable de poser des questions à ce torrent d'idées et d’œuvres. Il s'agit d'un vaccin efficace contre les dogmatismes qui alimentent son succès avec l'ignorance et les simples notions.

D’autre part, Ernesto assume un anti-impérialisme belliqueux qu’il n’abandonnera jamais, le soudant à juste titre à l’anticapitalisme et à un anticolonialisme intransigeant. Cette pleine identification des ennemis des humbles et des peuples du Tiers-monde, encore dépourvu des expériences pratiques, lui permet de former une position étrangère à l’eurocentrisme dans sa variété colonisatrice « de gauche » et d’avancer dans sa compréhension du socialisme ; le nationalisme, ses combinaisons et ses conflits et les fils politiques et idéologiques de l'époque qu’il vit. Toutefois, le facteur décisif sera qu'Ernesto est à la recherche d'une cause révolutionnaire à laquelle il se donnera corps et âme, alors que les formulations abstraites contre le capitalisme et l'impérialisme qu’il lit ou écoute ne se concrétisent pas dans les plans des mouvements politiques révolutionnaires. La leçon finale de cette première partie de sa vie intellectuelle sera dans le changement du carnet de notes pour le fusil, dans le Granma et la guerre révolutionnaire cubaine.

Le Che voulait partager toutes ses qualités avec les autres. Dès les premiers jours de la guerre il offre ce qu’il sait à ses compagnons – en même temps qu’il vit dans un apprentissage permanent -, il les incite et fait pression afin qu'ils n'assouvissent jamais leur soif de savoir, de questionner, de penser et de dire. Depuis le triomphe de 1959 jusqu'à son départ pour la Bolivie, il a été infatigable et méthodique dans sa gigantesque campagne de diffusion des idées les plus révolutionnaires parmi le peuple et dans les plus divers groupes, et de la formation politique, technique et théorique de ceux que l’on devait nécessairement convertir en cadres réellement révolutionnaires. Il offrait d’innombrables explications sur les questions théoriques à ses compagnons dans les réunions de travail, les échanges ou les activités organisées à cette fin, ou il leur montrait les implications positives que pourraient avoir la théorie dans des pratiques qui remplissent leur vie. Il recommandait des lectures, il demandait d’étudier et il stimulait avec son prestige. En Bolivie, le lecteur de Hegel était organisateur et maître des différents niveaux de l'éducation que recevaient les combattants, quant à la formation culturelle et idéologique et il donnait même des cours du soir de français aux volontaires. Il a été ainsi jusqu'à la fin.

Je conclus avec un appel du Che aux Cubains d'aujourd'hui. Ce livre contenant une vaste sélection d'extraits de l’œuvre de Marx, d’Engels, de Lénine et d’autres marxistes, réalisée par lui et un ensemble très précieux de ses commentaires, peuvent être un lien pour une récupération du marxisme qui, à mon avis, est essentiel à notre pays dans sa cruciale conjoncture actuelle.  En 1965, le Che a écrit que Cuba le méritait, aujourd'hui nous en avons un besoin urgent. Nous avons un grand nombre de facteurs d’une immense valeur pour ne pas perdre la société la plus juste et la plus libre que nous avons créé avec tant d'efforts, de sacrifices et d’héroïsmes, et pour la défendre de la seule manière efficace, il faut avoir recours aux extraordinaires capacités et à la conscience socialiste des travailleurs et du peuple. C'est la plus grande richesse que compte Cuba. Parmi ces valeurs nous avons Ernesto Che Guevara, qui nous invite à nous approprier de sa pensée et de l’utiliser depuis ces pages.

* Paroles lors de la présentation du livre Ernesto Che Guevara: Apuntes filosóficos, compilé par María del Carmen Ariet García, Centre des Études Che Guevara / Ocean Sur, Mexico, 2012. Centre de Presse International, La Havane, 14 juin 2012. Ce livre fait partie d'une série que les éditeurs publient afin de faire connaître la pensée et l’œuvre du Che.