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Severiano de Heredia : ce mulátre cubain que Paris fit « maire », et la République, ministre
Par Paul Estrade Traduit par
Fragment de ce livre publié par la Maison d’Edition Les Indes Savantes.

Avant-propos

Combien de temps a-t-il fallu attendre pour que nos concitoyens s'entendent dire, par medias interposés, que le romancier Alexandre Dumas était un mulâtre qui descendait, du côté paternel, d'une femme noire de la colonie de Saint-Domingue ? Plus d'un siècle. Jusqu'à son entrée au Panthéon en 2002. Alors la vérité tue a enfin été révélée, renforçant la portée symbolique de ce transfert.

Combien de temps a-t-il fallu attendre pour que lycéens et étudiants apprennent, de la plume de critiques scrupuleux, que la muse du poète Charles Baudelaire, l'inspiratrice des Fleurs du Mal, sa maîtresse Jeanne Duval, était une mulâtresse née aux Antilles ? À peu de choses près, autant de temps que pour l'auteur du Comte de Montecristo, son contemporain.

Ces informations biographiques n'auraient qu'une importance minime, limitée aux lecteurs les plus exigeants de Dumas et de Baudelaire, s'il n'y avait pas eu à leur propos un complot du silence, tant de leur vivant que durant la majeure partie du XXe siècle.

Combien de temps faudra-t-il attendre encore pour que les Parisiens sachent qu'à la fin du XIXe siècle un président de leur conseil municipal, remplissant de fait les fonctions de maire de Paris, était un mulâtre, descendant par sa mère d'esclaves africains ? Qu'il fut même ministre ? Qu'il fut un pionnier dans le combat pour la laïcité qui devait aboutir à la séparation des Églises et de l'État ? Qu'il fut un battant de la République et de la Démocratie contre les aventuriers et les démagogues ?

Cet homme politique d'origine cubaine a vécu de 1836 à 1901. II s'appelait Severiano de Heredia. Sciemment francisé selon les normes de l'époque, son nom s'écrivait comme lui-même entendait qu'il s'écrivît, rehaussé de quatre accents aigus : Sévériano de Hérédia. Pour autant ses opposants politiques ne se privaient pas de lui rappeler d'où il venait. N'en ayant cure, nous avons conservé au long des pages qui suivent la graphie hispanique originelle de son nom, sans accents écrits par conséquent, de même que nous avons omis la particule, en vertu d'un usage moderne courant (Lamartine, Musset, Vigny, etc.).

C'est parce que nous estimons qu'il n'y a aucune raison d'occulter ce qu'il a fait, étant qui il était et venant d'où il venait, mais au contraire qu'il y a urgence à traquer les non-dits du racisme dans les recoins de notre histoire, que nous avons entrepris la recherche qui a conduit à la présente biographie.

À mi-chemin entre récit et essai historiques, entre ouvrage à caractère universitaire et ouvrage pour grand public, cette première biographie de Severiano de Heredia ne pouvait être qu'incomplète. Elle l'est assurément. Mais il fallait l'entreprendre, le moment semblant opportun. Et il faut maintenant la conclure, si elle doit avoir quelque utilité.

Si par bonheur la personnalité de Severiano de Heredia devait enfin attirer l'attention des faiseurs d'opinion, et si le silence l'enveloppant devait commencer à se briser, nul doute qu'une seconde biographie - une biographie complémentaire - s'avérerait nécessaire. De toute évidence il manque à la nôtre, puisque nous nous sommes intéressé au personnage public davantage qu'à l'homme de chair et d'os, la matière qu'un auteur sagace saurait tirer d'une connaissance approfondie de sa vie privée, sentimentale et familiale, de ses penchants, de ses passions, de ses réactions intimes, de ses relations amicales, des souvenirs et de l'image que ses descendants ont pu garder de lui.

Sans doute une telle recherche permettrait-elle de brosser de Heredia un autre portrait que le nôtre, et de dégager de sa trajectoire vitale et de ses actes une interprétation différente de celle que nous proposons.

Ce ne sont donc pas des révélations d'origine familiale, aucunement recherchées, qui sont à la source des informations qui ont rendu possible l'élaboration de ce livre. Et ce ne sont pas non plus les travaux antérieurs qui lui ont été consacrés. On a très peu écrit sur Severiano de Heredia. Les notices biographiques rédigées de son vivant, vu sa notoriété montante jusqu'à une certaine date, sont restées lacunaires. Elles étaient en outre d'une fiabilité variable et elles n'ont jamais été révisées.

Seules quelques études en espagnol esquissées par le Dominicain Max Henríquez Ureña (1941) et par deux Cubains, Ángel Augier (1960) et Salvador Bueno (1990), ont commencé à faire émerger sa figure à l'étranger. Rien de tel en France, où pourtant, bien plus qu'aux Antilles, s'est bâtie son œuvre.

II faut noter aussi que ces critiques ont surtout voulu retrouver l'homme de lettres et de culture expatrié. Alors que pour notre part, dans une démarche d'historien, en priorité, nous avons recherché les traces et suivi les pas de l'homme social et de l'homme politique, replacé dans les contradictions de ses deux mondes et l'agitation de son temps : la fin de l'empire colonial espagnol à Cuba et les premières décennies de la Troisième République en France, à Paris notamment, car c'est le Parisien fervent que nous évoquons en filigrane.

Le lecteur trouvera à la fin de l'ouvrage les références précises aux travaux de nos prédécesseurs et surtout la nature et le détail de la documentation primaire sur laquelle nous avons pris appui pour mener à bien cette étude.

Celle-ci était achevée depuis plusieurs mois lorsqu'en novembre 2008 l'élection au suffrage universel de Barack Obama comme 44ème président des États-Unis d'Amérique, moins de cent cinquante ans après l'abolition de l'esclavage dans ce pays, à montré brusquement combien les temps changeaient. La présence à la Maison-Blanche d'un Afro-Américain, comme on le qualifie outre-Atlantique, ne relève plus d'un rêve illusoire. Or, bien plus qu'en France, l'esclavage, la discrimination raciale, le racisme quotidien ont imprégné la société et la mentalité nord-américaines.

Le destin de Severiano de Heredia, déjà si singulier, n'en vient-il pas à apparaître prémonitoire dans une France passée de l'avant-garde à la traîne d'autres nations ? Et la connaissance de sa vie ne peut-elle contribuer au réveil salutaire que l'on pressent ?

Que le Chevalier de Saint-Georges, ce brillant compositeur de musique du Siècle des Lumières, délibérément ignoré deux siècles durant parce que né à Basse-Terre d'une mère esclave, ait pu être honoré en 2002 du nom d'une rué centrale de Paris, en lieu et place du général Richepanse qui en 1802 avait réintroduit l'esclavage en Guadeloupe, laisse raisonnablement espérer la sortie de l'anonymat pour Severiano de Heredia ; tout au moins son entrée dans les grandes Encyclopédies à côté de ses homonymes, ses cousins, les poètes José María Heredia (le romantique cubain) et José-Maria de Heredia (le parnassien français).

 I - Le moins connu des trois Heredia

En Espagne, un petit village de la province basque d'Álava s'appelle Heredia. Les ancêtres des Heredia vivant aujourd'hui de part et d'autre de l'Atlantique en sont sans doute originaires. Pour l'un d'eux, titré, ce dut être son fief au Moyen Âge mais il ne s'y enracina pas. La dispersion et l'errance des Heredia remontent loin dans l'histoire.

Une famille Heredia sort de la chronique aragonaise pour entrer dans l'histoire universelle avec la conquête de l'Amérique au début du XVIe siècle. Elle avait quitté l'étroit horizon de la noblesse provinciale deux siècles plus tôt. Au milieu du XIVe  siècle, l'un des siens, Juan Fernando de Heredia fréquente la cour des Papes en Avignon. II y est le puissant Grand Maître de l'Ordre de Malte ; il y est gouverneur d'Avignon et du Comté de Venise.

De cette branche ou d'une autre restée en Aragon, provient celui qui transplante les Heredia dans le Nouveau Monde : Pedro de Heredia. C'est un militaire que n'effraient pas les chevauchées lointaines ni les coups d'épée. II sait en donner, il en reçoit. II laisse en Italie, d'une estafilade perfide, le bout de son nez. Après les guerres  d’Italie,  il s'embarque pour les Indes occidentales dans une de ces expéditions téméraires qui prolongent sur le continent américain la conquête des Grandes Antilles par les espagnols.

Pedro de Heredia, déterminé, expérimenté, ambitieux, cruel et sans scrupules, est le type même du « conquistador » que chantera un jour son descendant José-Maria de Heredia dans « Les conquérants ». II obtient du roi d'Espagne, l'empereur Charles Quint, le titre de « Adelantado » qui lui confère tous les pouvoirs pour s'emparer, au nom de l'Espagne, des terres, des richesses et des hommes de la partie septentrionale de l'Amérique du sud, baptisée la « Castille de l'Or ». L'or y abonde en effet, merveilleusement travaillé par le peuple des Chibchas. Sitôt débarqué sur la côte de la « Terre Ferme » en compagnie de Barthélémy Colomb, le frère du Grand Amiral, Pedro de Heredia fonde en 1531 Carthagène des Indes, une ville portuaire promise à un fastueux essor à l'ère coloniale. En 1532, il est fait gouverneur et capitaine général de la province de Carthagène des Indes, la Nouvelle Andalousie d'alors devenue peu ou prou l'actuelle Colombie.

Sa gloire militaire est au zénith. Les chroniqueurs de la conquête l'encensent. Mais le pouvoir discrétionnaire et les prébendes dont il dispose et use attisent des jalousies. II est dénoncé. La Couronne le met en examen pour conduite douteuse des affaires et enrichissement suspect. II est envoyé prisonnier en Espagne pour être jugé. Plus chanceux que Christophe Colomb, on ne lui met pas les fers aux pieds. Il peut s'expliquer et il est absout mais il ne retrouve pas l'auréole de ses fonctions. Pour dédommagement de ses prérogatives perdues, il lui est néanmoins attribué un immense domaine dans l'Île d'Hispaniola que se partageront Haïti et la République Dominicaine en 1844. Ce domaine, grand comme une province, s'étendait aux environs de Bani dans la partie espagnole de l'île.

Mais notre intrépide conquistador, malgré son âge, n'est pas du genre à se retirer sur ses terres pour se consacrer, par l'exploitation du travail forcé des indigènes taïnos et des esclaves africains, à l'extraction minière, à l'agriculture ou à l'élevage. II reprend du service : il restait encore de vastes espaces à découvrir et à asservir. La Floride l'attire. II ne l'atteint pas, il périt en mer au cours d'un naufrage. C'était en 1574, il avait plus de soixante-dix ans.

Son fils Manuel de Heredia hérite de son gigantesque domaine dominicain. Ensuite, le fief des Heredia de Saint-Domingue aurait été transmis de père en fils durant plus de deux siècles : nous ne l'assurerons pas même si c'est admis et relaté. À la fin du XVIIIe siècle, coup sur coup, deux bouleversements imprévisibles vont chasser les Heredia vers Cuba. La révolution des esclaves de Saint-Domingue (partie française), commencée en 1791, puis á partir de 1796 l'occupation de Santo Domingo (partie espagnole) menée à bien au nom de la République Française par l'armée noire du général Toussaint L'Ouverture, font fuir les familles de grands propriétaires. La vieille famille créole des Heredia est l'une d'elles.

Cuba toute proche leur apparaît une île plus sûre. La colonie espagnole est fortifiée. Deux Heredia, Manuel et Nicolás, qui sont frères et qui descendent en droite ligne, affirme-t-on, du fondateur de Carthagène, sont parmi les premiers à s'y réfugier. Ils sont à l'origine des trois Heredia dont nous voulons nous occuper maintenant.

Cette expression - « les trois Heredia » - a été employée pour la première fois par le critique littéraire cubain Salvador Bueno en 1990. Nous la réutilisons afin d'associer Severiano, le politique français, à la renommée des deux José María, les poètes, mais nous n'ignorons pas, ce faisant, qu'il y a une part d'arbitraire à ne retenir que ces trois-là. Salvador Bueno lui-même admettait que le père du poète cubain, l'avocat José Francisco, Auditeur des tribunaux espagnols à Caracas, n'aurait pas démérité en leur compagnie.

Un quatrième Heredia, parent des trois autres, né à Bani dans le berceau familial séculaire, a porté haut leur patronyme dans la littérature et dans la politique cubaines : Nicolás Heredia (1849-1901). II fut un acteur notoire du combat pour l'indépendance de l'île et il écrivit un roman apprécié, Leonela. A ce titre, il aurait pu lui aussi être place aux côtés des plus célèbres des Heredia du XIXe siècle.

Manuel Heredia eut deux fils : José Francisco Heredia y Mieses, l'ainé, et Domingo Heredia y Mieses, le cadet. Son frère Nicolás Heredia eut, de son côté, un garçon, Ignacio José Heredia y Campuzano et une filie, María Mercedes Heredia y Campuzano. José Francisco épousa sa cousine germaine susnommée, María Mercedes, et de leur union naquît José María Heredia y Heredia (1803-1839), le poète cubain. Domingo épousa en secondes noces une Française, Louise Girard d'Ouville, et de leur union naquît José María de Heredia y Girard (1842-1905), le poète français. Ignacio José épousa lui aussi une française, Madeleine Godefroy. En dehors du mariage, il eut d'une mulâtresse un enfant, un garçon. II le reconnut implicitement et il s'arrangea pour lui donner son nom : Severiano de Heredia (1836-1901), le politique français objet de cette étude, le moins renommé et le plus mal connu des trois.

Il en découle que les trois Heredia ont un même arrière-grand-père et une même arrière-grand-mère. Ils sont cousins, quoiqu'à des degrés divers. José María, le Cubain, et José-Maria, le Français, sont cousins germains alors que le premier était mort avant que ne voie le jour l'auteur des Trophées. Severiano est leur cousin au troisième degré, tout en étant par sa tante María Mercedes, le cousin germain du barde cubain.

On aura observé que chez les Heredia certains ont conservé la particule devant leur nom et que d'autres l'ont éliminée. La noblesse de la famille Heredia n'est pas douteuse même si un temps elle fut contestée. La Bibliothèque de l'Arsenal, à Paris, conserve un très joli livre manuscrit qui contient une lettre exécutoire du roi d'Espagne confirmant en 1670, au terme d'un procès, « l'hidalguie de sang » de Juan de Heredia Cañizares et celle de ses aïeux depuis le milieu du XVIe siècle.

Cette pièce fut traduite en français en 1929 à la requête de Marie de Régnier, la fille de José-Maria de Heredia (y Girard), attachée autant que lui à la manifestation visible de leur appartenance à la vieille noblesse. Nous sommes alors sous la Troisième République. De son côté, bien qu'il vécût sous la monarchie espagnole dominée par une noblesse héréditaire, le poète cubain José María Heredia y Heredia s'était affranchi de la particule perçue comme un signe conventionnel de supériorité sociale. II était rebelle aux privilèges et usages de l'Ancien Régime, rebelle à l'ordre colonial.

Curieusement, Severiano enfila le costume aristocratique de son cousin français, signa toujours Severiano de Heredia, quand logiquement ses origines et son engagement politique et social auraient pu lui faire adopter le comportement démocratique de son cousin cubain. Sous le Second Empire et au début de la Troisième République, tout républicain et démocrate que l'on fut sincèrement, comme c'était le cas de Severiano, un nom à particule, aucunement usurpé de surcroît, posait son homme en société.

Le poète cubain et le poète français que la critique a parfois réunis, et que maint naïf a souvent confondus, se distinguent à peu près en tout. À part le fait qu'ils sont cousins, qu'ils portent presque le même nom, qu'ils sont nés à Cuba dans la province de Santiago et qu'ils ont été avant tout poètes, rien ne les rapproche au fond, ni l'époque où ils ont vécu, ni le pays qu'ils ont tenu pour leur patrie, ni le genre poétique qu'ils ont cultivé au point d'en être la parfaite expression pour la postérité. José María Heredia, le Cubain, est considéré comme le premier poète romantique de Cuba et de l'Amérique hispanophone. Les sonnets de José-Maria de Heredia, le français, ont fait de lui le poète parnassien paradigmatique. II n'est point d'anthologie de la poésie cubaine, voire hispano-américaine, qui ne s'ouvre par quelques strophes de l'Ode au Niagara, impressionnante par la puissance de l'émerveillement devant la nature, par son lyrisme et par sa sincérité. II n'est point d'anthologie de la poésie française du XIXe siècle qui n'inclue quelque sonnet impeccable emprunté aux Trophées.

L’Ode au Niagara inaugure en Amérique la veine romantique en 1825. II y a belle lurette qu'elle a été remplacée en France par d'autres courants littéraires quand paraissent Les Trophées en 1893. Ces deux œuvres illustrent deux conceptions et deux formes poétiques situées aux antipodes. Au souffle personnel et au ton nostalgique des hendécasyllabes du premier s'opposent le raffinement maîtrisé et la froideur marmoréenne des alexandrins du second.

Et tandis que le poète cubain se retrouvait exilé à vingt ans pour son engagement en faveur de l'indépendance de Cuba, que sa poésie se mettait a chanter cette passion et cet espoir et qu'à Cuba, ses vers et son Hymne du banni circulaient sous le manteau et enflammaient la jeunesse des collèges, le poète français, plus préoccupé par la recherche d'une beauté formelle que par le souci de délivrer un message, ne joignait pas sa voix à celle de ses compatriotes insurgés, des décennies durant, contre l'oppression coloniale espagnole. José-Maria de Heredia se sentait plus français que cubain. II aspirait à la tranquillité, à l'adoubement par ses pairs, aux honneurs. II maria ses trois filles aux écrivains Henri de Régnier, Pierre Louys et René Doumic, il fut élu à l'Académie française, il dirigea la Bibliothèque de l'Arsenal jusqu'à sa mort.

Toutefois, il ne faudrait pas trop forcer les traits qui les séparent. José María Heredia, comme Voltaire et Ducis qu'il traduisit et adapta au théâtre, relève encore du néoclassicisme. Et il est aisé de repérer quelque inconstance et du conservatisme dans l'expression de ses convictions patriotiques. José-Maria de Heredia a eu beau célébrer l'épopée de la conquête espagnole, il n'a pas été complètement insensible au sort de son île natale. Et il lui est arrivé de s'exprimer en espagnol. En 1903, pour le centenaire de la naissance de son cousin, il a composé dans cette langue ou a tort il dit balbutier, trois sonnets en l'honneur du « glorieux champion de Cuba », « du chantre du Niagara rugissant », du « Grand Poète qui a fait honneur à l'Homme », « du Grand Heredia, chanté ici par un autre Heredia ».

Entre ces princes des lettres, entre les deux José María, où se tient Severiano ? En dehors, en dessous, au milieu d'eux ? II est né à La Havane quand les deux autres sont nés à Santiago de Cuba. II eut assurément moins de talent littéraire qu'eux. Quand on lit ses poèmes de jeunesse et qu'on les compare à ceux de ses cousins, on doit bien admettre qu'il eut le bon goût de ne pas insister dans cette voie, bien que sa plume ne fût pas maladroite. II aurait pu se faire un nom dans le genre de l'essai. II s'est dit aussi en son temps que l'orateur envoûtait.

Mais de qui Severiano est-il le plus proche ? Du Français ou du Cubain ? On hésite. Du Français certes, par l'âge, par la formation culturelle et par la culture. Mais tout aussi légitimement du Cubain, si on retient que, s'étant fait naturaliser français, il a contribué à faire connaître et à soutenir en France le combat du peuple cubain pour sa liberté. Du Français, par sa position sociale de rentier et par son intégration à la bonne société parisienne ; tous deux ont vécu longtemps des revenus de plantations esclavagistes héritées de leurs pères et tous deux ont été des notables de la Troisième République. Du Cubain, par l'intérêt personnel que son père Ignacio avait porté en permanence au jeune prodige banni et par les liens affectifs qui ont uni l'oncle et le neveu et dont leur correspondance fait foi.

De tels liens n'existèrent pas entre les deux Heredia de la génération suivante : José-Maria de Heredia et Severiano de Heredia, deux hommes de la seconde moitié du siècle. Quoique contemporains, quoique formés en France à la même école, quoique devenus citoyens français, quoique bourgeois cossus, quoique porteurs du même nom, quoique parents, José-Maria et Severiano n'ont laissé dans leurs écrits et leur correspondance aucune trace de relations entre eux : ni familiales, ni littéraires, ni politiques, ni sociales. Du moins n'en ont-ils laissé traîner aucune.

Severiano mourut quelques années avant son cousin. Selon toute vraisemblance, José-Maria ne se rendit pas à son enterrement.

Force est d'en conclure qu'ils n'entretinrent pas de relations. La raison en est sûrement et tristement fort simple. Qui se targuait de descendre d'un glorieux conquistador ne pouvait fréquenter un bâtard, un descendant d'esclaves, un sang-mêlé. Pour lui un Noir avait sa place aux cuisines ou aux écuries.

Quand sa fille Marie de Régnier entreprend de dresser une généalogie de la famille Heredia, parvenue à la descendance d'Ignacio José, dont elle fait par erreur le frère José Francisco et de Domingo et non leur cousin germain, elle mentionne bien la naissance en 1836 de Severiano de Heredia ;  mais elle clôt le paragraphe qu'elle daigne consacrer  à ce dernier par cette phrase entendue, laconique, sans appel, soulignée d'un trait :          

« Donc, parenté de la main gauche ».

Il y avait eu un « mouton noir » dans la famille Heredia.