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Rigoberta Menchú « Je n'ai pas été victime, j’ai été protagoniste »
Par Marianela González Traduit par Alain de Cullant
Elle s’appelle Rigoberta Menchú et c’est ainsi que s’est formée sa conscience.
Illustration par : Alain Kleinmann

Elle s’appelle Rigoberta Menchú et c’est ainsi que s’est formée sa conscience. Il n’y a rien à dire de plus, seulement qu’elle est revenue à Cuba et à la Casa de las Américas, cette dernière qui a accueilli ses premiers souvenirs et qui l'a présentée au monde. Elle est revenue plus grande. Quand elle faisait ses adieux pour toujours à Manuel Galich entre ces mêmes murs « elle n’avait rien écrit sur l’avenir » – cela aurait été un délire au milieu de l'aggravation du conflit armé au Guatemala – mais aujourd'hui la coïncidence ne passe pas inaperçue : même si Galich ne la reçoit pas dans ce retour, elle nous parle depuis la salle qui porte son nom, dignifiée par la survie envers cette incertitude qu'ils ont partagée.

 

La Guatémaltèque, Prix Nobel de la Paix, se sent flattée quand on parle de ses succès. Elle assure qu’elle n'a jamais été une victime, mais une protagoniste : « une femme intrépide et appréciée. Et pourquoi pas ? » Toutefois, quand nous enquêtons sur la responsabilité qui, nous supposons, pèse sur les épaules d'un lauréat de l'Académie suédoise – quand le Prix est véritable, signale-t-elle –, elle ne doute pas à impliquer ceux qui l’ont accompagné durant des décennies : « Mon travail est un agenda collectif – a-t-elle dit à La Jiribilla –, un agenda des peuples. Je suis heureuse de ce que je fais, c'est une grande responsabilité. Parfois on ressent une profonde solitude car les autres ne parviennent pas toujours à soutenir leurs luttes. Je crois que si quelqu'un commence un processus et ne le termine pas, il fait des dommages terribles. Si une lutte s’arrête à la moitié, elle se convertit en un précédent négatif, surtout s'il s'agit de défendre la vie. Une lutte, parfois, peut durer toute la vie ».

 

 

Elle insiste sur le fait que ce travail lui laisse peu de temps, même pour l'écriture. Elle répond ainsi à ma question : comment sauver les distances entre une pensée qui s'est accumulée dans la mémoire des peuples indigènes pendant des siècles, étant transmise de génération en génération à travers l'oralité ; et un monde contemporain ayant tant besoin de cette pensée et qui, cependant, légitime seulement la connaissance quand elle est capable de se concrétiser en noir et blanc, parmi la lettre imprimée ? Rigoberta a, quant à cet aspect, un désir très clair : « Quand les élections termineront, je dédierai cent pour cent de mon temps à matérialiser l'Université Maya. Je veux vraiment qu’elle devienne une réalité et non seulement pour les Mayas, afin que nous puissions partager la science de nos ancêtres avec tous, pour que la culture de nos peuples transcende l'humanité. Elle devra être une université de haute vision ».

 

« Il n'y a pas une chose plus triste que le silence comme règle sur les peuples »  

 

« Un principe de nos peuples dit que nous avons trois grandes dimensions dans la vie : la sociale, la matérielle et la spirituelle. Elles doivent coexister de façon permanente pour pouvoir construire un être humain heureux. Si la dimension matérielle est la seule à croître, on court le risque d'avoir du succès et qu’il parte en fumée à un certain moment, et on reste sans rien. Nos peuples nous disent : veillez à l'essence de votre fortune matérielle, spirituelle et sociale. Ce que je fais est de veiller constamment à l'essence de mes fortunes.

 

Le monde a perdu beaucoup de valeurs, spécialement celles de la communication, de la mémoire. Parfois nos propres peuples perdent leur mémoire historique et ils n'ont pas toute la faute, parce que les maisons d’éditions ne publient pas leurs livres et les médias créent seulement des fantaisies d'intrigues, de haines, de rancœurs ou, simplement, le silence. L'impérialisme, pour les peuples indigènes, a été le silence. C’est celui que nous voudrions vraiment mettre en échec un certain jour, car un peuple passé sous silence est plus douloureux qu'un peuple qui parle et que l’on n’écoute pas. Il n'y a rien de plus triste que le silence comme règle sur les peuples. »

 

« D'abord, la vie ; ensuite, la poche des autres »

 

« Nous, les peuples indigènes, nous avons appris que la raison n'est pas celle qu'on invente, mais celle qui est acquise après un processus. Aujourd'hui, l'humanité est devant ce grand défi : trouver une orientation dans un monde désarticulé, désordonné. Certains des enseignements de nos grands-parents mayas disent qu'il est important, dans ce désordre global, que nous nous ordonnions nous-mêmes : la conscience naît du propre être humain comme un mode de vie.

 

Nonobstant, notre opportunité est dans ce désordre global. Depuis de nombreuses années, les peuples indigènes répètent que si nous ne changeons pas les attitudes, le déséquilibre viendra. Cependant, ils nous ont vu comme des victimes et nous ne nous concevons pas nécessairement comme telles. Nous nous sommes fait passer comme victimes quand cela nous a convenu ; mais en réalité nos peuples ont un équilibre assez fort qu’il est temps de montrer, cet équilibre qui nous a permis de vivre des milliers d'années.

 

Si nous cherchons sur une carte, les peuples indigènes sont où il y a les hauteurs, les rivières, les volcans. Ils ont une grande importance aujourd'hui. Au Guatemala, par exemple, ils ont parqué les peuples indigènes sur les plus hauts sommets ; mais, finalement, nous sommes près du nickel, de l'argent, de l'or. Les messieurs qui veulent acheter les collines pour exploiter ces ressources, doivent d'abord demander une autorisation pour passer. Nous faisons une consultation : si le peuple dit oui, ils l'exploiteront ; sinon, nous sommes désolés… C’est ainsi que se palpe la véritable confrontation entre l'ambition occidentale de vouloir extraire la fortune de la terre et l’emporter en Europe ou au Canada, et la véritable nécessité de nos gens de protéger leur Terre mère, leur air, leur eau, leurs plantes, les semences. Pour nous, il y a d’abord la vie et ensuite la poche des autres. C’est une approche profondément révolutionnaire. »

 

« Une illumination propre nous guide pour le futur »

 

« Aujourd’hui, je crois qu'il existe davantage d'opportunités de transformation. Que devons-nous faire ? Je suis sûre que nous devons créer de nouveaux instruments, nos propres instruments. Je n’ai pas encore convaincu tous mes alliés et mes amis du continent  mais j’ai exprimé mes idées à certains qui gouvernent. Une chose est d'avoir le pouvoir entre les mains et une autre est d’influencer. Je ne pardonne pas un gouvernement qui me dit que nous n'avons pas de ressources parce que nous sommes pauvres. Non, ils ont le pouvoir entre leurs mains : ou ils sont conséquents ou ils n'ont pas la volonté politique.

 

Un jour, je disais aux compagnons nicaraguayens et boliviens : quand nous avions seulement des dictateurs en Amérique Latine, nous avons pu promouvoir la campagne continentale des cinq cents ans de résistance indigène et populaire. Nous l’avons mené à bien et nous avons mis les Espagnols contre le mur quand nous leur avons dit : vous allez fêter votre invasion sur nos terres ; mais nous allons vénérer nos défunts, nos morts, notre résistance. N'avons-nous pas fait l’Histoire avec cela ? Rendez-vous compte si nous l’avons fait, nous avons même gagné un Prix Nobel de la Paix.

 

Il n'y a pas une recette pour tout. Les grands succès de la Bolivie sont nos succès et ses problèmes sont nos problèmes. Nous partageons les succès, les triomphes et les défaites, parce que ce qui sort bien d’un côté nous aide à en perfectionner un autre. On peut seulement faire cela s'il y a un échange ; si nous attendons les médias, nous n’y parvenons pas.

 

La lutte des peuples indigènes est une lutte commune. C'est la partie mystérieuse des cultures ancestrales : si je vais au Cuzco je rencontre les mêmes façons d'invoquer le créateur, la même relation avec la Terre mère ou les ancêtres. Comment se connectaient les temps des peuples indigènes ? Les Mayas ont bien compris cela. Ils savaient que la terre est l'utérus où se développe l'espèce humaine et que cela signifie une connexion qui nous abrite. Comment les peuples ancestraux sont-ils parvenus à se connecter pendant des millénaires sans un ordinateur, sans Internet, sans Facebook ?

 

J'ai grandi à côté du calendrier maya, je connais mes forces. Je ne me préoccupe ni pour moi ni pour les peuples ancestraux, car c’est comme si je me préoccupais pour la Terre : je ne me risquerais jamais à dire que je vais défendre la Terre mère. Qui suis-je pour le faire ? Mais la Terre mère va se défendre elle-même si nous n’avons pas une vie correcte en elle.

 

Ce que je ne fais plus aujourd'hui, définitivement, c’est de perdre le temps en allant à des endroits si cela n’est pas fructueux pour les causes que je représente. Il faut centrer les forces. Une illumination propre nous guide pour le futur. »