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Carilda Oliver Labra: « La vie est lumière...»
Par Bárbara Vasallo et Ventura de Jesús Traduit par Alain de Cullant
« Celui qui regarde un palmier ne peut jamais quitter Cuba… »

Elle allait vêtue en blanc à sa plus récente réunion, après avoir avoué aux journalistes que cette robe n'était peut-être pas appropriée à son âge ; mais comme c’était un cadeau d'un grand ami…

Maintenant elle se débat quant au choix de son vêtement, le vert ou le bleu, pour la soirée du 5 juillet, la veille de son anniversaire… mais elle est ainsi.

Carilda Oliver Labra arrive à quatre-vingt-dix ans avec une étonnante vitalité et une grande lucidité, capable de se rappeler des détails d'un événement dont elle a été protagoniste.

Assise dans son fauteuil favori, dans sa maison coloniale de Matanzas, au numéro 61 de la Calzada Tirry, où elle habite depuis l’âge de trois ans, Carilda exprime la nostalgie de ses frères qui ont quitté le pays, de ses parents qui ont suivi leurs petits-enfants et qu'elle préférait « voyager de Cuba à Cuba », quand son père lui a demandé s’il lui préparait son passeport...

Entourée de ses neuf chats et de Staline, le vieux chien qui se couche toujours à ses pieds, elle regrette qu'il n’y ait plus de rubans pour les machines à écrire sur le marché car « je déteste les ordinateurs, je préfère faire des manuscrits, tard dans la nuit, je suis une femme nocturne ».

La Prix National de Littérature, qui connaît de célèbres personnalités des lettres ibéro-américaines, se souvient de sa brève rencontre avec Ernest Hemingway, l’écrivain nord-américain, son amitié avec le poète espagnol Rafael Alberti et son admiration pour Gabriela Mistral.

Elle évoque Pablo Neruda avec un regard clair, « il était assis ici, dans ce fauteuil en face de moi », le fin humour de Gabriel García Márquez et la bonté de Mario Benedetti, qui lui a envoyé tous ses livres, après qu’il ait séjourné dans sa grande maison au patio intérieur.

Elle ne se considère pas comme une légende, bien que les jeunes filles qu’elle rencontre dans la grande rue Del Medio l'arrête pour lui dire qu’elles voudraient être comme elle…

Quand elle parle, elle bouge ses fines mains et parfois la tête. Elle justifie son caractère : « C'est une graine que personne n’a pu m’arracher, ni les problèmes que j'ai eu, parce que j'ai eu une vie très difficile, même si cela ne se voit pas.

« Chaque matin je me réveille et je rends grâce au soleil. Personne ne m’a jamais appris à vivre, beaucoup de gens m'ont appris à mourir, mais ils n'y sont pas parvenus, ce sera quand Dieu le voudra… »

« Je pense que la vie est lumière et je ne conçois pas que quelqu'un puisse faire quelque chose pour quitter la vie d'un autre être humain. La guerre est une chose terrible. »

« J'ai toujours mon espoir... Les gens penseront que je suis folle, de toutes façons on a toujours considéré que je n’étais pas très bien et c’est peut-être vrai, alors béni soit la folie, si être fou est être heureux... »

Plus de deux heures de conversation cordiale sont impossibles à refléter en quelques lignes. Mais il reste un espace pour reconnaître son œuvre, née totalement dans une ville, elle atteint l'universel car c’est le reflet de son temps, écrire sur les questions contemporaines est le mystère de cette femme-mythe

- Maintenant, à quasi quatre-vingt-dix ans, quelles sont vos urgences ?

- Actuellement je suis dans les détails, je révise, pour écarter beaucoup de choses, s’il va rester quelque chose, que ce soit le meilleur, en fonction de mes nouveaux concepts, parce que l'on change avec l'âge…

Mon livre préféré est Al sur de mi garganta, pour l’affection que je lui porte et parce que c'était mon premier prix ; mais il y a des livres plus avancés, quant à la technique, écrit avec plus de tendresse et d’amour… des choses plus pures...

J’aimerai que mon œuvre serve à quelque chose pour les gens, non pas de réconfort, je ne parle pas de cela, je parle de certaines inspirations… pour faire ensuite une sorte d'anthologie, sans prétention.

Elle se transporte dans le temps, elle sourit malicieusement, alors que ses yeux se posent sur les souvenirs qui l’entourent.

- C’est un travail de dépuration, non pas de correction, mais de suppression, ce travail est bon pour le poète, il me conduit… parce que les inspirations sont peu nombreuses, car la vie nous laisse des grands mots, les grands sujets, parce que l'amour n'est plus celui du début, il est cristallisé, profond, qui inspire un autre type de littérature, pouvant être la prose, où l’on parle de cet amour...

De son Canto a Fidel, qui fête le 55e anniversaire de sa parution en 2012, elle réfère : « La vision que j'ai après tant d'années est que Fidel, en plus d'être un leader politique, est un leader humaniste, scientifique, car : Qui aurait eu l’idée d’améliorer la médecine dans un pays pour envoyer des médecins dans d'autres pays ? 

Fidel, comme le Che, sont des personnages très difficiles, est non seulement pour leur héroïsme, mais pour ce qu’ils représentent en tant qu'êtres humains.

On ne peut pas écrire un chant comme celui-là. C’est très difficile d'écrire sur Fidel, parce qu'il n'y a pas de bons chants sur Fidel, ils ne sont pas encore écrits…

J’ai écrit Canto à l'époque, c’est pour cette raison qu’il est si juvénile, c’est le chant d'une femme, d’une jeune fille sonnant la charge. Fidel est dans le Canto,  celui que j’ai connu à l'Université et il avait une aura extraordinaire... Maintenant, Fidel n’entre pas dans un Canto

En fin d’après-midi elle accompagne les journalistes jusqu'à l'énorme porte qui cache un œil magique devant la vue splendide de la Calzada de Tirry…

Carilda, ébahie devant une telle scène, dit d’un ton presque laconique : « Celui qui regarde un palmier ne peut jamais quitter Cuba… »