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Henri Guédon : L'aventure de son œuvre
Par Yolanda Wood Pujols Traduit par Alain de Cullant
Henri Guédon est fidèle à un imaginaire antillais, présent dans son répertoire visuel et artistique.
Illustration par : Mariano Rodríguez

Mon âme est faite de rythme et d'harmonie.   

                             Nicolás Guillén   

Henri Guédon est fidèle à un imaginaire antillais, présent dans son répertoire visuel et artistique. Pour lui, la musique est la plus grande forme d’expression de ce monde créole et de son origine africaine. À travers elle, l'artiste accède à toute la liberté spirituelle. Henri Guédon intègre le groupe caribéen avec la musique et l'image de l'homme noir. Il visite les îles et il les traverse pour construire et reconstruire le continent Africain, fragmenté et diffus. L’Afrique se rencontre à nouveau dans les îles dispersées. L'Afrique est omniprésent. La mémoire et l'individu sont en elle. L'arrivée des Africains dans la Caraïbe était un nouveau point de départ : les collectivités fragmentées, sans contact avec leurs communautés d'origine, ont créé de nouvelles formes culturelles.   

L'artiste est né en Martinique en 1944, durant la Seconde Guerre Mondiale, suivie par la Guerre Froide. C'était aussi le moment des débats sur le thème de la départementalisation des territoires français d'outre-mer et de l'expression d'une pensée culturelle entre les intellectuels martiniquais, fertile et polémique - dans la revue Tropiques. Un an après la naissance de l'artiste est apparu l'Atelier 45, autour duquel se sont réunis les fondateurs de la peinture et de la sculpture martiniquaise : Henri Guédon est né lors d’une période d'agitation sociale et culturelle qui a laissé son empreinte jusqu'à nos jours.   

Il s’installe à Paris à l'âge de 20 ans. C'était l'année 1964. Sous des conditions totalement différentes, c’est de nouveau la polémique et la confrontation. L'agitation a entouré l'artiste de toute part ; Henri Guédon se pose des questions et cherche des réponses. Il a été un inquiet qui a fait de ses œuvres, à travers le temps, un espace émergent pour toutes ses réflexions. Une œuvre solide, guidée par l'idée fixe de revendiquer une culture créole, de résistance caribéenne, sous la tutelle de l'Afrique ancestrale.    

Comme la musique, la danse est aussi très importante dans son œuvre. Henri Guédon est artiste de la performance. Il a très bien appris le mélange esthétique qui existe dans la Caraïbe parmi le visuel, le gestuel et le sonore. Cette combinaison s'installe fortement dans la culture populaire. On pourrait parler d'une multi sensorialité stimulant la créativité de l'artiste qui le guide vers une dimension humanisée de la culture. Henri Guédon affirme la singularité de son expression artistique avec son élection. Ses œuvres s’enrichissent avec l'univers magique de tous les sens.   

D’autre part, on valorise le quotidien caribéen et la force expressive d'un rythme créole dans sa forme d'appropriation artistique, depuis lesquels l'artiste construit toutes ses analogies.      

Mais l'aspect le plus important à souligner est comment cette rythmique lui permet de composer la structure visuelle de l’œuvre. La musique est en lui. Elle le prend par la main et par l'esprit. La musique est l'énergie médiatrice devant le réel.

La dimension populaire de cette approche devient plus évidente à partir de son répertoire des objets musicaux et des musiciens, auxquels Henri Guédon rend hommage. La percussion et la guitare sont ses favorites. Deux instruments typiquement populaires, expression de « la symbiose monumentale » - comme disait Alejo Carpentier – des différentes cultures venant d’Afrique et d'Europe qui se sont mélangées dans le bassin caribéen. À ceux-ci se somment les autres instruments des bandes de jazz dans lesquels la musique noire a obtenue une grande reconnaissance au niveau international. Cette diversité des objets musicaux présents dans l’œuvre d’Henri Guédon est évidente, mais je trouve très significative la façon dont la percussion s’impose avec un son profond et une image persistante. Dans ces images frappantes on reconnaît aussi une mémoire ancestrale et revendicative.     

Bien que l'instrument soit ou non présent dans l’œuvre, la chose la plus importante est le rythme symbolique faisant percevoir une musique interne même si elle n'est pas présente. Quand l'instrument est représenté, il est impossible d'ignorer la signification dans ses formes et son aspect sensuel (et pourquoi pas sexuel). La guitare, plus féminine et plus légère ; le tambour, fort et masculin. Une contradiction apparente existe entre eux : contradiction morphologique et sonore ayant comme effet une intense harmonie dans la musique créole, comme on peut le constater dans le son cubain.      

Le grand écrivain Nicolás Guillén parlait – en personnalisant les instruments - de la « ceinture » de la guitare. Dans la langue populaire, il est fréquent d’entendre dire qu'une femme ravissante soit comme une guitare. Pour la jouer, le musicien doit la prendre entre ses bras et il la touche, il l’embrasse. Elle a servi aux troubadours pour exprimer les sentiments amoureux du boléro. En revanche, le tambour est dur et on le frappe. On le place entre les jambes ou on l’emporte sur l’épaule. Le tambour, disait Nicolás Guillén en se référant au bongo, a une « voix profonde », capable d’exprimer les plus diverses intentions de l'amitié et de la lutte, de la fête ou du deuil, de l’humain et du sacré. Les tambours établissent des fraternités entre eux et entre les hommes qui les accompagnent. Les tambours sont comme les vibrations de nos cultures caribéennes.

L'origine populaire de l’œuvre d’Henri Guédon peut aussi être appréciée dans les moyens artistiques employés. Sans ignorer les apports de l'art contemporain dans ce sens, et la valeur donnée à la matière pour faire de la surface un espace sensible, Guédon pratique une expérience esthétique de l'imperfection liant fortement son œuvre à la réalité du Tiers-Monde. Il est vrai que dans l'art de nos jours la discrimination esthétique n'existe pas dans l'utilisation des moyens et des techniques, mais en marge de ces avantages, l'artiste construit sa poétique depuis l’intérieur, depuis un monde où s’imposent la récupération et le recyclage, la relation entre l'art et l'artisanat, comme l’a fait aussi le grand maître martiniquais René Corail.    

Le collage lui a servi pour imprégner l’œuvre de l’aspect non domestiqué de la culture journalière, ainsi que l'emploi de matériels dans leur caractère brut et naturel. Henri Guédon n'arrête pas. Il cherche et il trouve. Les codes d'une écriture primitive renvoient le spectateur à certaines vieilles expressions des Aborigènes et des Africains… en fin, aux temps des signes fondateurs de l'oralité et de la sagesse des anciens.      

Un visage qui nous regarde en face apparaît fréquemment. On dirait un masque derrière lequel se cachent certaines zones occultes des mystères du monde. Sous cet aspect, comme dans d’autres, l’œuvre de Guédon s’ouvre à la fabulation magique de l'Afrique inoubliable. Sa propre condition de Noir l'attire vers ses origines. Il y a un sourire énigmatique sur certains de ces visages peints. Henri Guédon, comme eux, sourit tranquillement. C'est le côté humain de ces masques apparents. Les visages masqués renvoient à la force et à une concentration de témoignages.  

Après avoir vécu plus de trente ans à Paris, il est évident que l'artiste se retrouve avec sa culture dans chaque œuvre et il la confirme, celle des grandes et des petites îles de la mer Caraïbe, où se réunissent les histoires individuelles et collectives qui se gardent précieusement dans sa propre expérience esthétique et artistique. Il se nourrit de cette mémoire et il la construit : Anacaona, Chano Pozo, la Vierge de Regla, Jean Michel Basquiat sont certains des noms de ces figures mythiques de l'univers antillais. Ce sont des références obligées de l’imaginaire populaire dans la région.     

De la distance d'un autre île, l'île de France (Paris), Henri Guédon s’inspire de tous ces esprits gardiens pour renforcer son identité antillaise : il écoute les échos des tambours et la magie des paroles.      

Avec toutes ces complicités, Henri Guédon continue l'aventure de son œuvre.

Source : Anales del  Caribe 2005-2006, pages 156 à 159