IIIIIIIIIIIIIIII
De l'air
Par Virgilio Piñera Traduit par Christilla Vasserot
Présentation du premier tableau du premier acte de l’œuvre Aire Frío en hommage au centenaire de ce grand écrivain cubain Virgilio Piñera. On vous propose aussi une galerie d’images de la mise en scène de cette pièce par Argos Teatro.
Illustration par : Mariano Rodríguez

Préambule

Le lecteur ou le spectateur de De l’air sera probablement dérouté par la nouvelle facture, dira-t-il, de mon théâtre. Il pensera de moi – qui jusqu’au jour d’aujourd’hui ai écrit un théâtre plus ou moins de l’absurde – que je débarque sans crier gare avec un drame «réaliste».

Pourtant, De l’air reste dans la lignée de mes précédentes pièces :

Electra Garrigó, Jésus, Fausse alerte, La noce. Dans ces dernières, les actes de la vie quotidienne sont exprimés sous forme de situations absurdes. Dans De l’air, il m’a suffi de présenter l’histoire d’une famille cubaine, ce qui en soi est tellement absurde que, si j’avais eu recours à l’absurde, j’aurais fait de ces personnages des gens tout à fait raisonnables…

De l’air est dans une certaine mesure l’histoire de ma famille. Pour une bonne partie d’entre elles, les situations mises en scène dans ce drame trouvent leur origine dans ce qui est arrivé à ma propre famille entre 1940 et 1958. Mais j’y ai introduit d’autres situations qui n’appartiennent pas à cette histoire. Par exemple, Ángel Romaguera est porté sur la boisson, alors que mon père n’a jamais bu une goutte. De même, Luz Marina est couturière. Ma soeur, quant à elle, est maîtresse d’école. Luz Marina se marie et continue à vivre avec ses parents. Ma soeur a fait tout le contraire.

Enfin, avec De l’air, j’ai tenté de liquider une étape de la vie cubaine faite de frustrations, de misère et aussi – pourquoi pas ? – de quelques illusions, au demeurant fort émouvantes. Si le lecteur trouve tout cela dans mon drame, je m’estimerai satisfait.

                                                                                                                                                   Virgilio Piñera, 1959

 

PERSONNAGES:

LUZ MARINA

OSCAR

ÁNGEL

ANA

LAURA

ENRIQUE

MIRANDA

FREIRE

UN RÉPARATEUR AMBULANT

DES ENFANTS

DON BENIGNO

PEPE

UN EMPLOYÉ

UN PHOTOGRAPHE

LUIS

MARÍA

 

Composition de la famille Romaguera :

Ángel est le père (55 ans au début de la pièce)

Ana est la mère (50 ans)

Enrique est le fils aîné (33 ans)

Luz Marina (30 ans)

Luis (28 ans)

Oscar (25 ans)

L’action de la pièce se déroule à trois époques :

Acte I : 1940

Acte II : débute en 1950

Acte III : termine en 1958

ACTE I

PREMIER TABLEAU

Un salon-salle à manger. Côté cour : une table ronde, quatre chaises. Côté jardin : un canapé, deux chaises. Au centre : une bibliothèque sur laquelle est posé un buste en plâtre de Beethoven. Sur la droite : une porte d’entrée, fermée par un crochet. Au fond : une porte donnant sur une chambre. Sur la gauche : la cuisine, dont on n’aperçoit qu’une partie. Une reproduction de La mère de Whistler, sur le mur de gauche. Un lustre à quatre lampes est suspendu au plafond.

LUZ MARINA. – Cette chaleur ! (Pause.) Cette chaleur !

OSCAR. – C’est reparti pour un tour !

LUZ MARINA. – Qu’est-ce que tu veux ? Que je parle du froid ? Regarde-moi ça : on est en plein mois de novembre et on continue à cuire. (Pause.) Jusqu’en janvier…

OSCAR, il l’interrompt. – Oui, Luz Marina, c’est la cinquième fois que tu le dis…

LUZ MARINA, elle l’interrompt. – Et je continuerai à le dire, que ça te plaise ou non.(Pause.) Jusqu’en janvier, pas moyen de respirer. (Elle s’évente pour la ixième fois.) Et encore, c’est pas qu’il va faire froid, mais au moins on pourra respirer. (Pause.) Voyons voir… Décembre ? Va pour décembre. (Pause.) Décembre, janvier, février, mars, on respire. (Pause.) Avril, mai, juin, juillet…

OSCAR, il l’interrompt. – Pour l’amour du ciel, Luz Marina ! Tu m’empêches d’écrire. Si tu as tellement chaud, va prendre une douche…

LUZ MARINA. – Tu veux que je fasse une embolie ? Il faut attendre trois heures pour la digestion. Et encore… Avec cette chaleur, la digestion est plus lente. (Pause.) Avril, mai, juin, juillet (Insistante.), août, septembre, octobre, novembre, décembre : une fournaise. Parfaitement : une vraie fournaise, punaise. (Pause.) Et pour une raison ou pour une autre, c’est jamais le moment de m’acheter un ventilateur. (Pause.) Le mois dernier, c’était papa qui se faisait arracher deux dents de sagesse ; celui d’avant, c’était parce qu’on devait quatorze pesos au Chinois pour le linge… J’en ai ma claque… (Pause.) Mais ce mois-ci, quoi qu’il arrive, je me le paie. (Elle hausse le ton.) Vous avez entendu ? Je me le paie ! Et cash, pas à crédit. Et un grand. J’en ai repéré un à dix-huit pesos. (Pause.) Je vais en crever, de cette chaleur. (Pause. Plus fort.)

Si l’un d’entre vous a l’intention de se faire arracher une dent, qu’il le fasse avec son argent, ou qu’il aille au dispensaire… (Pause.) Sauf que le dispensaire, c’est la gangrène assurée, de la tête aux pieds … Et bien sûr, ce sera encore ma faute. (Longue pause, elle se met à couper le tissu, puis arrête soudain ; elle montre du doigt le tissu.) C’est la dernière robe que je lui fais… Vingt pesos, elle me doit… (Elle ouvre la bibliothèque et en sort un bout de papier, revient à la table, lit ce qui est écrit.) Juana m’en doit six ; Irene, trois ; Amalia, quatre ; et elle (Elle montre à nouveau le tissu.), vingt ; non, pas vingt,

dix-huit. (Pause. Elle additionne.) Six et trois, neuf ; neuf et quatre, treize ; treize et dix-huit… (Elle murmure à plusieurs reprises.) Treize et dix-huit… Oscar, ça fait combien, treize et dix-huit ?

 OSCAR. - Treize et dix-huit ? Euh… treize et dix-huit… Attends… (Il commence à noter les chiffres.)

LUZ MARINA. – Tu traînes moins faire rimer cantine avec farine…

OSCAR. – Non mais pour qui tu me prends ? Je donne pas dans la rime bon marché. D’ailleurs, plus personne ne rime. Écoute-moi ces vers, si c’est pas moderne : Le poisson de la tour nage dans l’asphalte…

LUZ MARINA, elle l’interrompt. – Mon Dieu ! Ce qu’il faut pas entendre ! Des poissons qui nagent dans l’asphalte. Les poissons, ça nage dans l’eau. Et à supposer qu’ils puissent nager dans l’asphalte, avec cette chaleur, bonjour la friture. (Pause. En hurlant.) Papa, ça fait combien treize et dix-huit ?

ÁNGEL, depuis la chambre. – Trente et un !

LUZ MARINA. – Trente et un ?

ÁNGEL. – Oui, trente et un.

LUZ MARINA. – Trente et un pesos… Sauf que ça veut pas dire grand chose. (Pause.) Qu’est-ce qui leur prend, à toutes, de me payer à crédit ? (Pause.) Les poissons, ça nage seulement dans l’eau… (Elle s’évente encore.) Cette chaleur ! Une étuve ! Et on est en novembre. (Pause.) Demain on sera le trente. Espérons qu’elles vont me régler. Mais ça, Dieu seul le sait. (Elle coupe à nouveau le tissu.) Et si je me la faisais pour moi, cette robe ? Parce que ça m’étonnerait qu’elle paye d’un coup, celle-là. Oui, mais les boutons, comment je les achète ? Et les garnitures ? (Pause.) Quatre pour le boulanger, trois pour le laitier, cinq au Chinois pour le linge…

OSCAR. – N’oublie pas que tu as promis cinq pesos.

LUZ MARINA. – Cinq pesos. Pour quoi faire ?

OSCAR. – Pour mon recueil de poèmes. J’ai déjà vingt-quatre pesos. Et n’oublie pas les cinquante centimes pour le ticket de loterie.

LUZ MARINA. – Ah, ça, sûrement pas ! Il est affreux, ce tableau. Tu parles d’un gros lot… Je vais te les donner, tes cinq pesos. Je comprends rien à tes poèmes, mais bon, la famille, c’est la famille. (Pause.) Par contre, pour la loterie, tu peux toujours courir. C’est clair? J’aime pas la peinture moderniste.

OSCAR, il fait le tour du fauteuil et se place face au public, tout en parlant. – Allez, vas-y, vole bien bas ! Fais cause commune avec tous ces gens qui disent que la peinture moderne, c’est pas de la peinture, que n’importe qui est capable de peindre la même chose.

LUZ MARINA. – Mais c’est que c’est vrai ! Si je voulais, je t’en peindrais, des tableaux modernes comme ceux de ton copain. (Pause.) Dis donc, ça fait plusieurs jours qu’il n’est pas venu manger à la maison. Il est malade ?

OSCAR. – Il a pris le bateau la semaine dernière. Il sera bientôt à Paris. Son art passe avant tout : avant la faim, avant le froid.

LUZ MARINA. – Froid… Tu as dit froid ? J’en demanderais pas plus, moi… (Elle soupire. Pause.) Mais je ne suis pas à Paris, moi, je suis à La Havane : j’y suis, j’y cuis. L’autre jour, j’ai failli cramer dans le bus. J’ai eu droit au siège du fond. De l’air chaud par en bas, de l’air chaud par en haut. Et, une fois arrivée dans cette fichue maison, du riz et des haricots bien brûlants. (Pause.) Qu’est ce que je peux encore espérer ? Mourir à petit feu. Trente ans, vieille fille, la couture, des clientes fauchées, et cet éventail…

ÁNGEL, il sort de la chambre, le journal dans les mains. Il s’assoit dans un fauteuil et lit.

– Écoute-moi ça, Luz Marina : « Trois cents personnes sont mortes à

Calcutta des suites de la canicule. » Qu’est-ce que tu en dis ?

LUZ MARINA. – Je trouve ça génial. Une chaleur qui tue d’un coup d’un seul. Ils font pas les choses à moitié, ces Indiens. (Pause.) Ici, ah ça non, la chaleur ne te tue pas – ce qui soit dit en passant serait une solution comme une autre –, sauf qu’elle t’empêche de vivre. (Pause.) Comment va ta dent ?

ÁNGEL. – Justement, j’étais en train de dire à ta mère qu’elle me fait un mal de chien.

 

LUZ MARINA. – Mais ça ne fait même pas un mois qu’on t’a arraché les dents de sagesse !

ANA, en penchant le haut de son corps par la porte de la cuisine. – Et alors ? Ton père a des dents, comme tout le monde. Qu’est-ce que tu voudrais ? Qu’il n’en ait pas, qu’il n’ait jamais mal ?

LUZ MARINA. – C’est que ça arrive tellement souvent…

ANA, en entrant dans la salle à manger. – Je te vois venir. Tu te dis qu’il va aussi falloir lui arracher cette molaire…

LUZ MARINA. – Probablement. Avec la chance qu’on a… Maintenant je peux dire adieu à mon ventilateur.

ANA. – Je paierai le dentiste avec ma pension.

LUZ MARINA. – Déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul… Et pour compléter le loyer, on s’en remet à la générosité du prince… (Pause.) On a cent vingt pesos qui entrent tous les mois. Soixante de ta pension, soixante de ma couture. Si ce n’est quarante. Et pas la peine de compter sur Enrique… Depuis qu’il s’est marié, il ne lâche plus un centime.

ANA. – Le mois dernier, il m’a donné cinq pesos.

LUZ MARINA. – On va aller loin avec ça ! Enrique, le sauveur, donne cinq pesos. Ne me fais pas rire.

ÁNGEL. – Allez, va, je ne suis pas encore sur le fauteuil du dentiste… La douleur va passer avec un peu d’éther. (À Ana.) Laura en a peut-être. Tu ne veux pas lui demander ?

ANA, elle va dans la cuisine, hurle à travers la fenêtre. – Laura ! Laura ! (Elle revient dans la salle à manger.)

LUZ MARINA. – L’éther, ça perfore les dents ; et ça favorise les dépôts. Tu vas probablement devoir te faire opérer.

ANA. – Arrête un peu d’affoler ton père. Le mal de dent, ça va ça vient… Deux ans que les miennes me fichent la paix.

LUZ MARINA, en s’éventant. – De toutes façons, je suis condamnée à cuire dans mon jus. Ce mois-ci, je vais toucher à peine… Ça fait combien, soixante dix-huit moins trente et un ?

ÁNGEL. – Quarante-sept.

LUZ MARINA, à Ana, la mine triomphante. - Tu vois ? Quarante-sept. (À Oscar.) Toi, tu peux toujours les attendre, tes cinq pesos. À supposer que je touche mes soixante pesos, il faut encore payer les quatre en retard qu’on doit au Chinois plus les six pour le linge de ce mois-ci ; deux pesos au marchand de glace. (Pause.) Toi soixante et moi quarante-sept, ça fait combien ?

ÁNGEL. – Cent sept.

LUZ MARINA. – Il en manque combien pour faire cent vingt ?

ÁNGEL. – Treize pesos.

LUZ MARINA. – Plus six ?

ÁNGEL. – Dix-neuf.

LUZ MARINA. – Dix-neuf pesos ! C’est bien le moment de se payer un dentiste ou un ventilateur ! (Pause.) Et pour couronner le tout, je n’ai rien à me mettre. Et avec l’hiver qui approche…

OSCAR. – Quel hiver ? L’hiver cubain ?

LUZ MARINA. – L’hiver, l’hiver universel. Printemps, été, automne, hiver. Faut te faire un dessin ? (Pause.) Je vais quand même pas porter des affaires d’été en plein hiver. J’aime mieux crever de chaleur plutôt que de passer pour une ringarde.

Laura entre.

LAURA. – Bonsoir. Cette chaleur !

LUZ MARINA. – Vous trouvez, Laura ? Il fait chaud ? J’aurais plutôt dit froid, délicieusement froid.

LAURA. – Cette Luz Marina… toujours à faire des blagues. (Pause.) Mais hier, il faisait encore plus chaud qu’aujourd’hui.

 LUZ MARINA. – Aujourd’hui plus qu’hier. J’ai déjà pris trois douches.

ANA. – Je crois bien que Luz Marina a raison. Aujourd’hui, c’est une horreur.

ÁNGEL. – Vous vous plaignez de la chaleur, mais je voudrais vous voir à New York. (Pause.) Quand j’habitais à New York…

LUZ MARINA, elle l’interrompt. – Papa, tout ça, c’est du passé. Ça fait un bail que tu vis dans cette rôtissoire. (À Laura.) Question chaleur, je m’y connais : aujourd’hui, c’est pire qu’hier.

LAURA. – À quoi bon discuter… Hier plus qu’aujourd’hui, aujourd’hui plus qu’hier, c’est pas ça qui va nous rafraîchir. (À Ana.) Vous vouliez quelque chose ?

ANA. – Ángel a une rage de dents. Vous n’avez pas un peu d’éther ?

LAURA. – Manuel a fini le peu qu’il restait. Je ne plaisante pas, il a trois dents complètement cariées. (Pause.) J’ai de l’essence de clou de girofle, ça ferait l’affaire ?

ÁNGEL. – Ne vous dérangez pas, Laura ; je n’ai presque plus mal.

ANA, énervée. – Ça te fait mal, mais tu préfères te tordre de douleur plutôt que de mettre de l’essence de clou de girofle. (Pause.) Je ne veux pas que ça recommence comme cette nuit.

ÁNGEL. – Qu’est-ce qui s’est passé, cette nuit ?

ANA. – Je n’ai pas pu fermer l’oeil, à force de t’écouter marcher en long et en large dans la chambre. (À Laura.) Quand vous irez vous coucher, je veux bien que vous m’apportiez de l’essence de clou de girofle.

ÁNGEL. – Je vous remercie, Laura, mais je suis habitué à l’éther. (Pause.) De toutes façons, je dois sortir ; j’en achèterai dans une pharmacie de garde.

LAURA, à Luz Marina. – Tu as entendu la radio ?

LUZ MARINA. – On a une radio, mais c’est comme si on n’en avait pas. Tout ce qu’on écoute, dans cette maison, c’est le base-ball.

ÁNGEL. – C’est ma seule distraction. Si vous avez aussi l’intention de m’en priver …

ANA. – Comme si on te privait de tout ! Tu fais toujours ce qui te plaît. Ce soir, par exemple, tu vas sortir te balader.

ÁNGEL. – La loge se réunit.

LUZ MARINA, à Ana. – Maman, arrête. (À Laura.) Qu’est-ce qu’ils ont dit, à la radio ?

LAURA. – Qu’à partir de demain, il va y avoir pénurie de viande à La Havane.

LUZ MARINA. – Sûrement qu’ils veulent augmenter les prix. (Pause.) Ça ne me fait ni chaud ni froid, je m’en fiche de la viande… (En regardant son père.) C’est papa qui va déguster : lui, il mangerait de la viande matin, midi et soir.

LAURA, en riant. – Comment est-ce qu’on dit ? Carnivole ?

LUZ MARINA, en riant. – Non, Laura. Carnivore.

LAURA. – Oui, c’est ça : carnivore. Mon mari aussi est carnivore.

OSCAR, en levant les yeux de sa feuille. – Il va y avoir pénurie de viande parce que le gouvernement donne tout à l’armée américaine. Ils l’envoient dans des ballons dirigeables.

LUZ MARINA. – Des dirigeables ? Tu débloques ou quoi, Oscar ?

OSCAR. – Mais oui, parfaitement, des dirigeables. C’est Alicia qui me l’a dit, tu sais qu’elle travaille à l’ambassade des États-unis.

Enrique entre.

ENRIQUE. – Comment va la famille ? Bonsoir, Laura. (Pause.) Vous êtes au courant pour la viande ?

ANA. – Laura vient de nous apprendre la nouvelle. C’est bien ma veine. Ils vont me faire tourner en bourrique. Ton père ne mange rien d’autre.

ENRIQUE, il s’assoit sur le canapé. – Pas folle, la guêpe… hein, papa ? Un bon steak avec des frites et de la sauce, ou une viande piquée au lard… (Pause.) On a beau dire, cette tambouille qui nous vient d’Amérique, c’est à vomir. Quaker ? Pouah ! Pas vrai, papa ?

LAURA, elle se lève. – Je vais écouter le feuilleton de neuf heures.

OSCAR. – Il est déjà neuf heures ? Je dois assister à une conférence.

ENRIQUE, à Oscar. – Poétique ? (À Laura.) Quel feuilleton, Laura ?

OSCAR, sèchement. – Poétique.

 LAURA, sur le pas de la porte. – Vies croisées. Du tonnerre. C’est ma seule distraction. Bonsoir.

TOUS. – Bonsoir.

ENRIQUE, à Ángel. – Donc, je te disais, papa… un bon bifteck…

LUZ MARINA. – Un bon bifteck et de quoi se le payer.

ENRIQUE. – Évidemment : le boucher ne va pas t’en faire cadeau. (Pause.) Luz Marina, tu parles sans savoir. Pas d’argent, pas de viande.

LUZ MARINA. – Je sais très bien de quoi je parle. Pour toi, la viande n’est pas un problème, tu as de quoi te la payer. Moi, en revanche, je dois faire des pieds et des mains pour servir de la viande à table tous les jours. (Pause.) Du coup, je suis bien contente qu’il n’y ait plus de viande. Pourvu qu’il n’y en ait pas pendant toute une année.

ENRIQUE. – Il suffit de calculer à l’avance ce qu’on va dépenser dans le mois, et là, tu peux me croire, fini les problèmes d’argent. Maintenant, si tu jettes l’argent par les fenêtres…

LUZ MARINA. – Monsieur l’économiste a parlé ! Enrique l’Économiste ! (Pause.) Bien sûr, Enrique l’Économiste touche un salaire fixe, et non seulement fixe mais élevé. Alors Enrique l’Économiste fait de brillants calculs. (Pause.) Mais moi, Luz Marina la Pouilleuse, d’où tu veux que je sorte l’argent ? Du ventre de la baleine ? Ça dépend des clientes et de l’envie qu’elles ont ou pas de se faire faire une robe. Ce mois-ci, par exemple, la couture m’a rapporté une misère. En plus, j’ai un déficit de dix-neuf pesos. Et pour finir, tu veux bien m’expliquer pourquoi tu n’inclus pas dans tes brillants calculs les trente pesos que tu avais promis de verser à maman quand tu t’es marié ?

ANA. – Luz Marina, je t’en prie…

LUZ MARINA, implacable. – Tu les as versés le premier mois ; le deuxième, tu en as donné quinze ; le troisième, dix ; le quatrième, rien ; le cinquième, rien ; et ce mois-ci, tu ne vas pas donner un sou.

ENRIQUE. – Il y a eu le voyage à New York, et María qui est tombée malade…

LUZ MARINA. – Ça me fait une belle jambe. Qu’est-ce que tu voudrais? Que je me transforme en argent ? J’en peux plus, des dettes. Quand je peux joindre les deux bouts, je te fiche la paix, Dieu m’est témoin. Mais là, j’ai besoin de vingt pesos et tu vas me les donner.

ENRIQUE. – C’est un ordre ?

LUZ MARINA. – C’est une prière et ce n’est que justice.

OSCAR. – N’oublie pas mes cinq pesos, Enrique.

ENRIQUE, il explose. – Et lui, là… Pourquoi il travaille pas ? Tu viens me réclamer à moi, et lui, pendant ce temps, il se la coule douce… T’as qu’à lui dire de se mettre au boulot ! Ah, mais non, monsieur est poète, il ne peut pas rimer et trimer en même temps. (Pause.) Tu peux toujours les attendre, tes cinq pesos…

OSCAR. – Ton nom est sur la liste.

ENRIQUE. – Gomme-le, mon vieux, gomme-le ! Et plus vite que ça. Je ne veux pas figurer sur cette liste.

LUZ MARINA. – Tu n’as pas honte de parler comme ça à ton frère ? À mon avis, tu es jaloux.

ENRIQUE, dans un éclat de rire. – Moi, jaloux ? De lui ? De ce poète de mes deux ? Il porte mes vieux costumes et il vient chez moi pour me taper de l’oseille.

OSCAR. – Et j’en suis fier. Je n’ai pas l’intention de taper du poing. Mais ne vous inquiétez pas. Un de ces jours, vous me verrez à Paris.

ENRIQUE. – Au plaisir. Paris, c’est fait pour les poètes.

LUZ MARINA. – Là-bas, au moins, il ne va pas mourir de chaud.

ENRIQUE. – Mais il va mourir de froid. (Pause.) Au fait, vous avez vu comme il fait chaud, aujourd’hui ?

LUZ MARINA. – Ne m’en parle pas. J’ai déjà pris trois douches…

ENRIQUE. – Si seulement tu avais acheté un ventilateur…

LUZ MARINA, en laissant tomber ses ciseaux. – Un ventilateur ! Ça, c’est la meilleure.

ENRIQUE. – Eh, qu’est-ce qu’il y a ? J’en ai un, moi. Pourquoi pas toi? Il y en a des pas chers : à quinze pesos.

ÁNGEL. – Tu veux un conseil, mon fils ? Change de sujet. Du matin au soir, elle n’arrête pas de parler de ce ventilateur.

LUZ MARINA à Ángel. – Tu me gonfles ! Tu entends ? J’en ai ras le bol ! Si je parle du ventilateur, c’est parce que je peux parler. Je travaille du matin au soir. Et toi, qu’est-ce que tu fais de tes journées? Fumer, boire du café. Et la nuit, parlons-en…

ANA. – Luz Marina, aie un peu de respect pour ton père.

LUZ MARINA. – Du respect, du respect ! Tu as un bandeau sur les yeux. Ne me pousse pas ou je vais lui dire ses quatre vérités.

ÁNGEL. – Je vais te flanquer une paire de gifles.

ENRIQUE. – Allez, c’est fini. Luz Marina, ne dépasse pas les bornes.

LUZ MARINA. – Ben voyons ! Maintenant tu viens me faire la morale. Toi. (Pause.) Si on n’a pas assez à manger dans cette maison, c’est à cause de toi. Tes voyages à New York, tes sorties au cinéma, tes dîners dans des grands restaurants, ta garde-robe… Mais ta famille, elle peut toujours crever !

ENRIQUE. – Si tu y tiens, moi aussi je vais te les dire, tes quatre vérités. (Pause.) Quand est-ce que tu as l’intention de te marier, princesse ? Aucun homme ne te convient. Tu attends le Prince Charmant qui viendra te tirer de ton long sommeil ? (Pause.) Mais qu’est-ce que tu peux bien lui offrir ? La beauté ?

C’est pas ton point fort, ça l’a jamais été… L’argent ? Tu es fauchée comme les blés. La jeunesse ? La tienne, elle remonte à loin. (Pause.) Descends de ton petit nuage, pose les pieds sur terre… Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras… Saute sur le premier venu. À défaut de diamants, tu finiras par l’avoir, ton ventilateur.

LUZ MARINA. – Si tu espères me voir piquer une crise de nerfs, tu te mets le doigt dans l’oeil. (Pause.) Pour un ventilateur, je suis capable de me marier avec un fossoyeur, ou même de me vendre.

ENRIQUE. – Alors au boulot…

LUZ MARINA. – C’est bon, Enrique, fiche-moi la paix. Arrête de mettre de l’huile sur le feu ou la cocotte va finir par exploser. (Pause.) Tu trouves qu’il fait pas assez chaud comme ça ?

ENRIQUE. – Ça, c’est vrai. (Pause.) Je passe des heures et des heures à parler de la chaleur. Aujourd’hui, elle a battu tous les records. (Il desserre le col de sa chemise.) C’est la troisième fois que je change de chemise. Et on est en novembre…

LUZ MARINA. – Estime-toi heureux. Toi, au moins, tu n’auras pas de mal à dormir.

ENRIQUE. – Comment ça ?

OSCAR. – Ventilateur, Enrique, ventilateur ! Le ventilateur, c’est l’idée fixe de Luz Marina. Et cinq pesos pour mon livre, ça, c’est mon idée fixe à moi. (Pause.) Enrique, avec vingt-cinq pesos, tu nous ôteras de la tête ces maudites idées fixes.

ENRIQUE. – Fais pas le malin, tu as passé l’âge. Prends ta pelle et ta pioche et va les gagner, tes vingt-cinq pesos.

OSCAR, en le regardant attentivement. – Tu m’étonneras toujours, frangin, tu m’étonneras toujours ! Encore plus qu’un bon alexandrin. (Pause.) Ton imagination ne va pas au-delà de la pelle et de la pioche… Et c’est ce qu’on appelle un universitaire… (Pause.) Mais, vois-tu, j’accepte l’humiliation si tu me donnes mes cinq pesos.

LUZ MARINA, à Oscar. – Oscar, ne prêche pas dans le désert… (Pause.) Ton livre se fera, bon gré, mal gré. J’en mets ma main à couper.

ENRIQUE. – C’est ça, espèce de bécasse, excite-le, encourage-le, pousse-le dans cette voie. Il finira à l’hôpital…

OSCAR. – Je ne serai pas le premier poète à finir à l’hôpital. Tu sais que c’est un honneur ?

ENRIQUE. – Ce cher Oscar à l’hôpital. Parfait. (À Luz Marina.) Je te vois déjà courir, la langue pendante. Quant à ton ventilateur… À moins de te souffler toi-même dessus…

OSCAR, il se lève. – Je m’en vais. (À Enrique.) Réfléchis bien. Je ne me vexerai pas si tu insistes pour me donner ces cinq pesos. Et si tu insistes pour ne pas me les donner, je ne me vexerai pas non plus. (Pause.) Tout bien considéré, tu m’as dit la vérité, ce qui ne m’empêche pas d’avoir la mienne. Le poète et le parasite social ne s’excluent pas l’un l’autre. Je serai ravi que tu alimentes mon parasitisme. Au revoir. (Il sort.)

ANA. - Quelle mouche l’a piqué ! Il est fou. Ne fais pas attention à lui.

ÁNGEL. – Moi aussi je m’en vais. La réunion commence à neuf heures et demie.

LUZ MARINA. – Papa, la réunion ?

ÁNGEL. – Ne me manque pas de respect. Tu es majeure et vaccinée, d’accord, mais ça ne m’empêchera pas de te flanquer une paire de gifles. (Il sort.)

LUZ MARINA. – Bah… (À Enrique.) Tu penses que le temps va changer fin novembre ?

ENRIQUE. – Va savoir… Rappelle-toi l’an dernier au mois de décembre : on aurait dit l’Afrique qui nous soufflait dessus.

LUZ MARINA. – Tu parles si je m’en souviens… J’ai sué sang et eau à cette table, au moment des fêtes. Toutes les clientes voulaient leur robe pour le soir de Noël.

Sauf que je n’ai que deux mains… (Pause.) Je me demande encore pourquoi je n’ai pas pris dix-huit pesos sur ce que j’ai gagné pour m’acheter ce maudit ventilateur.

ENRIQUE. – Si tu suivais mes conseils à la lettre…

LUZ MARINA. - Je suis prête à les suivre, mais d’abord, pour me remettre à flot, donne- moi vingt pesos.

ENRIQUE. – Il faut que je fasse mes comptes.

LUZ MARINA. – Dis-moi maintenant si je peux compter ou non sur cet argent. Moi aussi, je dois faire mes comptes. (Pause.) On mangera tant qu’il y aura de quoi et on paiera ce qu’on pourra. Je vais pas me ronger les sangs pendant que d’autres brassent de l’air…

ENRIQUE. – De l’air, avec un… ventilateur. Je ne vois pas pourquoi je cracherais dans la soupe… (Pause.) Je vous laisse. (Il embrasse Ana.) Qu’est-ce qu’il faut chaud, dis donc !

LUZ MARINA. – Il a fait combien aujourd’hui ?

ENRIQUE. – Jusqu’à trente-deux, avec une minimale à vingt degrés.

LUZ MARINA. – Ce qui explique mes trois douches. Plus la quatrième que je prendrai avant d’aller dormir. (Pause.) Encore que je me demande pourquoi. Deux minutes après, je serai toute dégoulinante.

ENRIQUE. – Ouvre grand la fenêtre. Ça se rafraîchit après minuit.

LUZ MARINA. – Rien ne vaut un ventilateur : La Vie en rose… La vie en frais. (Pause.) Je voudrais t’y voir, dans ma chambre, à trois heures du matin. Une étuve, mon cher, une étuve !

ENRIQUE. – Bon, je reviendrai en début de mois. À bientôt. (Il sort.)

LUZ MARINA. – À bientôt.

ANA. – Je vais me coucher. Je ne me sens pas bien du tout. Ne travaille pas trop tard. (Elle sort.)

LUZ MARINA, elle reprend les ciseaux, se met à couper. Soudain, elle se dirige vers la bibliothèque, l’ouvre et sort le cahier d’Oscar. Elle l’ouvre et lit.

Le poisson de la tour nage dans l’asphalte,

il cherche son âme au fin fond des égouts.

Et moi, tout seul, debout sur le trottoir,

je regarde couler les larmes de ma soeur.

(Elle repose le cahier à sa place, reprend les ciseaux, continue à couper la robe. Elle s’arrête un instant, regarde autour d’elle.) « Je regarde couler les larmes de ma soeur. » (Pause.) Peut-être qu’il a raison… (Elle continue à couper.)

Note :

1-Texte publié dans la première édition de la pièce, éd. La Milagrosa, coll. Escena Cubana, an I, n°3, La Havane, novembre 1959.

De l'air de Virgilio Piñera

Traduit de l'espagnol (Cuba) par Christilla Vasserot

cote : ESP08D722

Date/année d'écriture de la pièce : 1959

Date/année de traduction de la pièce : 2008

Maison Antoine Vitez

Centre International de la Traduction Théâtrale à Montpellier.