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Casa Vieja : Une volonté de métaphore et de symbiose
Par Nicolás Dorr Traduit par Alain de Cullant
Cest un privilège de présenter le film du réalisateur Lester Hamlet, basé sur une pièce de théâtre de l'extraordinaire dramaturge Abelardo Estorino.
Illustration par : Antonio Vidal

Pour moi, c’est un privilège de présenter le plus récent film d'un réalisateur intelligent, Lester Hamlet, basé sur une pièce de théâtre de mon cher collègue, extraordinaire dramaturge, Abelardo Estorino.

 

Je me rappelle maintenant la première de la pièce théâtrale La casa vieja (La vieille maison), en 1964, par le groupe Teatro Estudio, dans la salle Hubert de Blanck et sous la direction de Berta Martínez, avec les interprétations mémorables de Silvia Planas, Raquel Revuelta, Manuel Pereiro et la sublime Herminia Sánchez. En ce moment c’était une pièce superbement actuelle, vaillante et engagée avec les idées les plus avancée qui luttaient pour se faire entendre au milieu d'une réalité qui commençait à manifester certaines forces obscures. La casa vieja a été comme un signal, une alerte que le théâtre pouvait provoquer des réflexions, influencer les personnes pour une alternative de conscience, et qu’il pouvait aussi réaffirmer des principes et des positions chez de nombreuses spectateurs. Ce fut, sans aucun doute, la première pièce de théâtre combative et interrogative du théâtre révolutionnaire cubain.

 

Et maintenant, 46 ans après le succès de cette première théâtrale, nous assistons à la version cinématographique, aussi complexe et juste que sa source dramatique.

 

Estorino avait déjà eu une enrichissante communication avec le cinéma au début des années 60 quand a été filmé El robo del cochino. En cette occasion, comme dans celle-ci, les directeurs ont abrégé curieusement le titre des deux pièces ; la première, l'appelant simplement El robo, et celle-ci en éliminant l'article. Cela paraît un curieux et réitéré sort de l'auteur quant au transfert de ses œuvres au septième art. Mais par la suite je donnerai mon impression et mon opinion du pourquoi de la suppression de l'article dans ce nouveau titre.

 

Je peux assurer, estimés spectateurs, que dans quelques instants nous jouirons d'une Œuvre d'Art. Oui. Ainsi avec toutes ses lettres. Une véritable Œuvre d'Art. Et pour cet éloge je ne suis pas poussé ni par mon amitié, ni par mon engagement avec le directeur. Il le sait. Je suis ému devant ce film, que j'ai pu analyser avec attention. Mes années de travail à l'ICAIC, avec Alfredo Guevara et ensuite avec Julio García Espinosa, et les assessorats dans les premiers films de Fernando Pérez, Clandestinos et Hello Hemingway, m’ont offert une certaine capacité de m’exprimer devant vous. La première chose que j’ai envie de dire est de souligner le fait d'avoir porté une pièce théâtrale cubaine au cinéma. Notre cinématographie demandait expressément ces échanges. Où trouver des personnages vigoureux, des histoires bien entretissées, des dialogues ingénieux et mobilisateurs sinon dans le drame ? Par chance, récemment il y a eu un certain rapprochement avec notre dramaturgie, citons El premio flaco et maintenant Casa vieja. N'oublions pas que les grands auteurs nord-américains du XXème siècle : O’Neil, Odets, Miller, Williams et Albee ont été mondialement appréciés à partir du fait que le cinéma de leur pays ait porté leurs œuvres à l’écran. Malheureusement, les drames cubains choisis par des cinéastes sont peu nombreux. C'est pourquoi nous devons reconnaître cette persistance comme un exemple d’intelligence et des désirs de triomphe.

 

En plus de ce qui a été dit je dois m'arrêter, pour les déformations de mon métier, sur sa structure dramaturgique. Elle souligne la cohérence et la fluidité du devenir dramatique dans une structure épurée classique, développée par les actes. Trois actes comme le Paradigme du théoricien nord-américain Sydney Field, un exposition parfaite de durée concentrée, une intense progression et un entrelacement des conflits, et même une « scène obligatoire » au goût de John Hovward Lawson, appelée ici « Intermède », pour atteindre un climax de conséquence logique, une profonde signification et une puissante émotivité. Le sage mélange de tons, parfois de dérision et d'autres de pathétisme, atteint et dépasse le mélodrame pour s’installer dans le tragique, car les personnages et nous-mêmes avec eux, grâce à un processus de pleine identification, éprouvons une catharsis, une purification par nos craintes et une compassion envers eux, et envers nous-mêmes.

 

Présidés par le jeune acteur Yadier Fernández, dans une très subtile, douce et digne caractérisation qui l’élève comme une révélation, nous trouvons une Adria Santana intense et hautaine ; une Daisy Quintana amoureuse et humble, mais aussi prisonnière des anxiétés insatisfaites ; une Isabel Santos furieusement humaine dans son rôle de Flora, une force impulsive et exaltante ; une Susana Tejera parfaite dans un personnage riche plein de contrastes, et Manuel Porto toujours immense. Une révérence pour l'interprétation d’Alberto Pujol. Non pas Albertico, mais Alberto Pujol, en grand, faisant montre d’un majuscule et vigoureux chapitre interprétatif. Je vous invite à vous réparer à la séquence de la confrontation des deux frères, Esteban et Diego, avec la présence pugnace d'Onelia, la mère, et de Laura, la sœur. Je m'incline à penser qu’à ce moment nous sentirons le désir d'interrompre la projection et d'applaudir une si sage direction des acteurs dans une atmosphère intensément dramatique et soutenue.

 

Je dois confesser ma fierté de natif du village côtier choisi par le réalisateur comme lieu de toute l'histoire : la dévastée et simple Santa Fe ; avec son atmosphère rustique, marine et champêtre, avec sa mer tout le temps houleuse et ardente comme si elle voulait nous entraîner vers elle pour nous améliorer. Une mer qui enferme ici, avec cette pluie cyclonique et persistante, un profond symbolisme.

 

Maintenant je m’aventure, car je l'avais déjà avancé, en présupposant à haute voix le pourquoi de la suppression de l'article de La casa vieja, pour l'appeler simplement, ou plutôt, profondément, Casa vieja : Dans ce cas, il ne s’agit pas de particulariser ou d’individualiser une atmosphère spécifique, mais de la développer en transcendance pour nous alerter sur quelque chose d’alarmant. Généraliser pour mettre à jour et dimensionner. Et ainsi, pouvoir se référer aussi à « la vieille famille », « la vieille morale », « la vieille société », le « vieux Cuba ».  Et là se trouve en grande mesure le courage et l'honnêteté du directeur. Oui, Casa vieja comme le toujours rappelé et cher Humberto Solás a appelé son dernier film Barrio Cuba. Nous trouvons chez les deux réalisateurs une identique volonté de métaphore et de symbiose.

 

Merci Lester Hamlet, merci Abelardo Estorino ; merci à tous les brillants interprètes, à la soigneuse équipe technique, merci à Rafael Solís par sa photographie sensible et pénétrante, à l'émouvante musique d'Aldo López Gavilán avec les thèmes inspirés du duo Buena Fe, Gente D’Zona et Carlos Varela, à l'édition éclairée d'Adrián García. Ils ont peut-être fait le film le plus profond et émouvant de la cinématographie cubaine. Ce n’est pas par hasard que le peuple lui a remis son très mérité Corail. Le Corail ayant la plus grande valeur. Celui du peuple du Cuba.

 

Quelle bonne chose d’ouvrir la nouvelle année avec Casa vieja, c'est-à-dire avec un film nouveau, très nouveau ! Et en prédisant pour tous une nouvelle maison nécessaire.

 

Merci

 

Paroles prononcées lors de la présentation du film Casa vieja, dans la salle Chaplin, le 3 janvier 2011.