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La forteresse de San Carlos de La Cabaña
Par Magaly Cabrales Traduit par Alain de Cullant
La Cabaña a une longue histoire depuis 1763 quand les Anglais ont quitté La Havane après l’avoir dominée durant onze mois.
Illustration par : David Kessel

Bien avant que l’écrivain étasunien Ernest Hemingway ait écrit son roman L'adieu aux armes, la forteresse de San Carlos de La Cabaña avait renoncé à celles-ci pour se convertir en une fortification pacifique, réduisant sa renommée comme un point militaire stratégique dans quelques archives gardées exclusivement dans la mémoire de certains historiens et de certains livres de thématiques historiques ou militaires.

La Cabaña a une longue histoire  depuis 1763 quand les Anglais ont quitté La Havane après l’avoir dominée durant onze mois. Les troupes britanniques ont pu s'emparer de La Havane car, avant, elles avaient conquis la colline de la Cabaña où broutaient tranquillement plus d'une centaine de chèvres, malgré les avertissements de l'ingénieur italien Bautista Antonelli qui, en 1589, avait averti le Capitaine Général de l’Île que celui qui dominerait cette élévation deviendrait le maître de la ville.

Cet avertissement a été négligé par d’autres dirigeants et chefs militaires successifs, qui pensaient que la ville était suffisamment protégée par les murailles, la forteresse Los Tres Reyes del Morro et certaines pièces d'artillerie situées sur l'élévation de La Cabaña. Les britanniques ont démontré le contraire et ils se sont emparés de la ville sans grands efforts.

L'expérience était amère, sans aucun doute, mais elle a servi pour que le roi d’Espagne Carlos III ordonne la construction immédiate d’une forteresse sur cette colline stratégique. À celle fin, il a envoyé à La Havane Ambrosio Funes de Villalpando - comte de Ricla –, le nommant Capitaine Général de l'Île, et l'ingénieur militaire de l'Armée Royale, don Silvestre de la Abarca, sous la direction duquel commenceront rapidement les travaux. La crainte d’une nouvelle invasion de la part de la métropole, du gouvernement et des Havanais était telle que durant la construction de La Cabaña ils ont aussi construit la forteresse du château de Santo Domingo de Atarés, et celle d’El Príncipe, et ils ont reconstruit la forteresse del Morro, gravement endommagée par l'artillerie britannique.

Il faut alors supposer la grande quantité de main de œuvre nécessaire pour la construction d'une telle envergure, surtout si l’on prend en compte le faible développement des moyens de travail en cette époque et la dureté du terrain, particulièrement celle de la colline de La Cabaña dont le sol rocheux rendait les excavations très difficiles, celles-ci devant être entre 10 et 15 mètres de profondeur. Les journées étaient vraiment harassantes et les esclaves étaient convertis en bête de somme. À côté d’eux travaillaient aussi des centaines de prisonniers, certains détenus dans les prisons cubaines probablement condamnés pour avoir commis des actes de piraterie, alors que d'autres provenaient des prisons mexicaines.

Ces hommes ont travaillé des années sous des conditions vraiment déplorables avec une alimentation minimale. Beaucoup sont morts avant l'achèvement des travaux, de là que, non sans raison, on dit que dans ces constructions se trouvent le sang et la sueur de centaines d'esclaves noirs et des dizaines de prisonniers.

La superbe forteresse a été finalement inaugurée en 1774, elle a d’abord porté le nom de celui qui avait parrainé et financé : le roi Carlos III d'Espagne et, pour ne pas être en désaccord avec ceux qui, pendant plus d'un siècle, avaient donné le nom à cette colline, on l’appela aussi La Cabaña.

Non seulement le roi de la métropole en était fier, mais aussi le Capitaine Général de l’Île toujours fidèle, don Antonio María Bucarelli et, évidemment, les Havanais et les Cubains en général. Cette complaisance avait des motifs très bien fondés, puisque la forteresse de San Carlos de La Cabaña est une gigantesque œuvre du génie militaire possédant une hauteur d’environ 45 pieds au-dessus du niveau de la mer et elle était considérée comme la plus grande forteresse construite par l'Espagne dans ses possessions en Amérique. De même, elle constituait un chef-d’œuvre du système fortifié des constructions militaires espagnoles, tout cela est dû au fait que le meilleur du génie militaire de l'époque a été employé pour sa construction. Par exemple, de France ont été adoptés les flancs incurvés, la largeurs des fortifications et le dessin extérieur des œuvres ; les remparts ont été copiés d’Italie, et toute la partie hydraulique de Hollande, ce qui explique le style éclectique de la construction.

Lorsqu'elle a été inaugurée, La Cabaña comptait des entrepôts, des caves voûtées, des rampes, des profonds fossés et des casernes pouvant accueillir commodément près de 2000 hommes. Sa capacité était grande ainsi que son armement. En 1859 il y avait 120 canons et obusiers de bronze de différents calibres. L’équipement militaire avait considérablement augmenté en 1863, atteignant 245 pièces d'artillerie en plus d’autres armes légères de courte portée. Mais cette construction servait aussi à intimider, car La Havane n’a plus jamais reçu de grandes agressions après celle des Anglais. Toutes les grandes guerres ayant eu lieu dans le pays, comme celle des Dix Ans dirigée par Carlos Manuel de Céspedes ; celle de 1895, dirigé par Martí, Gomez et Maceo et la guerre hispano-étasunienne, se sont développées dans la partie centrale et orientale de l'île, hors d’atteinte des canons de La Cabaña.

Ainsi, la gigantesque forteresse a réduit son fonctionnement à la formation des hommes, surtout les soldats imberbes appelés quintas, arrivés à Cuba presque enfants et qui ont affronté les mambises seulement après avoir reçu une préparation élémentaire à La Cabaña.

La Cabaña a aussi servi de prison pour ceux qui violaient les dispositions de la Couronne et, par conséquent, celles des autorités de l’île. Cette fonction a été conçue dés sa construction, comme c'est habituel dans les forteresses de l'époque. Et c’est peut-être pour cette raison qu'elle avait une conformité complète, d’innombrables dirigeants et combattants – beaucoup d'entre eux anonymes – ont été enfermés dans ses geôles et un grand nombre a été fusillé dans ses fossés. Parmi les premiers prisonniers se trouve le Noir affranchi José Antonio Aponte, en 1812. Le poète Juan Clemente Zenea y Fornaris a connu le même sort en 1871. Plus tôt, en 1870, la présence de deux prisonniers a donné une importance particulière à la forteresse : José Martí Pérez et Fermín Valdés Domínguez, les deux avaient été emprisonnés pour commettre le délit d’infidélité suite à une note dans laquelle ils accusaient un ancien condisciple d’avoir trahi la Patrie en rejoignant le Corps des Volontaires.

Fermín Valdés Domínguez a été envoyé directement à La Cabaña alors que José Martí a été envoyé dans les carrières de San Lázaro. Quelques mois plus tard, en raison de son mauvais état de santé, José Marti a été transféré temporairement à la forteresse puis à l’Isla de Pinos où il a finalement été déporté en Espagne.

Pendant l'occupation étasunienne à Cuba, les fonctions pénitentiaires de La Cabaña ont cessé pour redémarrer au cours des années de la République Médiatisée. Des prestigieux intellectuels y ont été emprisonnés dans les années 30, dont Pablo de la Torriente Brau, Gabriel Barceló et Raúl Roa.

Actuellement c’est un magnifique musée où le silence et la tranquillité qui règne nous font oublier que nous sommes à l'intérieur d'une forteresse. Et l'oubli devienne encore plus grand quand nous voyons toutes ses dépendances remplies de livres durant la Foire du Livre. S’il y a encore des armes dans la forteresse de San Carlos de La Cabaña, ce sont celles de la connaissance que les livres apportent, car les canons servent seulement à nous rappeler d'une époque déjà très éloignée, que nous revivons cependant chaque jour à 21 heures lors de la cérémonie du « coup de canon ».