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Une chance de compter avec Antonio Vidal
Par Virginia Alberdi Benítez Traduit par Alain de Cullant
Aussi bien pour les spécialistes que pour les spectateurs qui jouissent de l'art abstrait cubain, c’est une chance de compter avec Antonio Vidal en pleine activité.
Illustration par : Antonio Vidal

Aussi bien pour les spécialistes que pour les spectateurs qui jouissent de l'art abstrait cubain, c’est une chance de compter avec Antonio Vidal (La Havane, 1928) en pleine activité. Il s'agit d’une référence indispensable, d'un homme qui, pour son œuvre et sa propre personne, constitue un témoignage vivant de la façon dont se créolise, avec des caractéristiques propres, un des mouvements esthétiques d'une plus grande amplitude dans les arts plastiques du XXème siècle.

 

Sa sensibilité artistique se développe au milieu de dures preuves. Fils d'un immigrant espagnol, charpentier pour être plus précis, vivant une jeunesse asphyxiée à cause des faibles possibilités de développement qui se présentait à une famille ayant des ressources économiques limitées dans la république néo-coloniale, Vidal s’en est sorti avec l'impulsion d'amis de sa génération, comme Fayad Jamís et les poètes qui fréquentaient le mythique café Las Antillas et sa rencontre providentielle avec d'autres jeunes créateurs regroupés dans le groupe « Los Once » (Les Onze), gagnés précocement par l'abstraction et, surtout, pour la rendre visible dans notre milieu. Parmi ceux-ci se trouvaient des artistes qui sont devenus des icônes de la peinture cubaine vers le milieu du siècle, tels qu’Hugo Consuegra et Guido Llinás. Au milieu de ces avatars, Vidal a su se faire une place très singulière dès sa première exposition en 1952.

 

La conception de l'abstractionnisme chez Vidal est née d'une légitime nécessitée expressive. Dans les expositions collectives auxquelles il a pris part dans les années 50 – à La Havane, New York et Caracas – il a commencé à se distinguer par le substantiel équilibre entre le maniement libre des formes et l'ordre dans la composition, un paradoxe qui a donné lieu à des asymétries intellectuellement élaborées et à des jeux avec la ligne et la couleur où l’on voyait une émotion contenue. Il ne faut pas oublier que Vidal a dominé en même temps, l'image, le dessin et la gravure.

 

La critique coïncide que son moment de maturité artistique a eu lieu de paire avec la revalorisation de l'abstraction, au début des années 60 dans la capitale cubaine. Ses tableaux ont alors été choisis pour représenter l'Île dans la VIème Biennale de Sao Paulo, dans la IIème Biennale du Mexique et dans des événements internationaux au Japon et en Pologne.

 

Sur le lien entre les années de formation et l’envol définitif de son expression plastique et celle de ses compagnons de filiation, le peintre et critique Antonio Eligio Fernández (Tonel) a dit : « Los Once sont la plus importante expression d’une volonté pour renouveler l'art national, qui paraissait alors sur le point de s’ankyloser dans les douceurs de l'appelée « École de La Havane ». Et Los Once sont aussi, avec d'autres artistes de la même génération, les protagonistes du rejet au conformisme et aux manœuvres des institutions culturelles pliées à un politique réactionnaire, en une époque de dictature et de crise sociale et politique. (…) En ces derniers, autour d'eux, s’incarne cette « double révolte » esthétique et politique dont a parlé José Antonio Portuondo en son temps, concrétisée dans des événements comme l’Anti-biennale de 1954 et Anti-salon de 1956. (…) On leur doit, en bonne mesure, la continuité dans la Révolution d'un processus artistique qui arrive à sa pleine maturité avec « Expresionismo abstracto » (Galerie Habana, 1963) à mon avis une des plus importantes expositions de l'art cubain de ce siècle ».

 

De longues années dédiées à l'enseignement ont paru rendre invisible Vidal dans le panorama des arts visuels des plus récentes décennies. Toutefois la très juste concession du Prix National des Arts Plastiques en 1999 a fait que beaucoup regardent son œuvre avec une nouvelle détermination.

 

Un peu avant, le critique Rufo Caballero avait souligné sur Vidal : « Il faut aiguiser le regard – souvent assouvi avec les fracas des évidences – pour scruter les très subtiles variations du plan de son expression, parfois agressive, ensuite lyrique ou complaisante, en dépendance des contraintes sociales. La production paraît être en série, mais dans chaque pièce il y a un sentiment, une clé expressive unique. Cela dépend de notre sensibilité ».

 

Précisément, un des principes de notre grand peintre est : « L'idéal est que les gens sentent et comprennent l'art car il faut comprendre et sentir l’art ». C’est ce qu’a fait Vidal au long de son existence fructueuse : un art émotionnel et énigmatique à la fois, intelligent et sensible.