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Technocratie, humanisme et culture
Par Graziella Pogolotti Traduit par Alain de Cullant
Les conceptions technocratiques appliquées à la société et à l'économie sont l’instrument et le résultant du capitalisme développé.
Illustration par : Antonio Vidal

Les conceptions technocratiques appliquées à la société et à l'économie sont l’instrument et le résultant du capitalisme développé. Elles impliquent la subordination de l'être humain, considéré comme un simple objet, au mandat des intérêts de l'oligarchie financière. Nous nous trouvons donc à la fin d'une curieuse parabole historique.

 

En effet, la bourgeoisie émergente a fait de l'humanisme sa plate-forme initiale pour s'opposer aux dogmes soutenus par les structures féodales périclitées. Elle a placé le soleil au centre du système planétaire et l'homme, dépouillé des privilèges de caste comme mesure de toutes les choses et porteur d'un savoir visant à atteindre la conquête du pouvoir. Les circonstances et, en particulier, la conquête de l'Amérique ont dérangé l'équilibre précaire atteint, reconnaissable dans le David et dans le Moïse, de Michel-Ange Buonarroti, ainsi que dans le dialogue, mutuellement contaminant d'utopie et de réalisme de Don Quichotte et Sancho. De même, durant la turbulente rencontre des deux cultures, la voix du père Bartolomé de las Casas répondait à cette tradition humaniste. On ne peut pas oublier que la raison instrumentaire a fait que l'esclavage, avec sa brutale exploitation humaine, sa déprédation de l'Afrique et avec les fortunes nées du trafic négrier, se soit constitué en levier de l'accumulation capitaliste.

 

Les idées se submergent, mais ne meurent pas. Perceptible depuis les penseurs présocratiques, l'humanisme a survécu enterré dans le Médiéval, a resurgit avec la Renaissance et est apparu à nouveau avec les premiers bourgeons du socialisme dans les mesures des utopistes dont il serait opportun qu’ils soient soumis à une nouvelle lecture créative.

 

Quand la parabole ouverte par la bourgeoisie naissante se clôt, quand paraît s’imposer un utilitarisme myope, un des grands conflits contemporains se dessine autour de l'opposition de la technocratie et de l'humanisme. La réponse ne devra pas venir du vulgaire matérialisme, une fausse monnaie qui, en dernier ressort, ne connaît pas le rôle de l'homme devant les forces aveugles de l'économie.

 

S’engager dans la refondation nécessaire de l'humanisme n'est pas une pure spéculation des rêveurs. Il ne s'agit pas d'onanisme intellectuel. Car le décours de l'histoire a démontré que les idées – pour le bien ou pour le mal - se convertissent en forces agissantes objectives. La grande crise économique de l'Allemagne de l’entre-deux-guerres a favorisé le surgissement du nazisme, mais la rhétorique d’Hitler a électrifié les masses et il les a conduit au fanatisme. Inversement, revêtues d'autres circonstances, les idées de la Révolution Française ont promu la lutte pour l'indépendance de l'Amérique hispanique. Et, encore plus près de nous, dans un contexte économique exempt de sortie, les événements politiques ont précipité la confrontation inégale des jeunes révolutionnaires, inspirés le programme du Moncada et les porteurs des idées qui avaient cristallisé dans un long processus de formation de la nation cubaine, avec la dictature de Batiste. Paradoxe inattendu, la bonne façon de vivre réclamée par la tradition indigène bolivienne peut aussi être associée à une vision humaniste.

 

À sa façon, l'empire ne dédaigne pas la force des idées. Il les réduit à une expression simpliste pour bombarder l’influent réseau médiatique de l'actualité avec ses messages. Sur le fond de l'écroulement du socialisme européen, vaincu en partie par ses propres erreurs comme l’avait signalé précocement le Che, leur ultime intention induit à l'allègre acceptation de la défaite de l'être humain. Le vertige de consommation rend propice le culte à l’éphémère et au périssable, à condamner l'existence à l'absolutisation d'une présence sans futur, à cultiver l’amnésie jusqu'à effacer le souvenir du passé immédiat, jusqu'au point de réitérer les mêmes stratagèmes dans la manipulation de l'opinion public, à annuler tous les savoirs pour un monopole élitiste, à pervertir les fondements de la vérité et des valeurs éthiques. Le spectacle et l'immédiat annulent l'espace de la réflexion. Tout vaut pour obtenir, avec des biens périssables, un bonheur illusoire dans un monde réduit à de minuscules fragments. Dans des hôtels cinq étoiles, dans les paquebots et dans les yachts, ceux qui disposent des ressources pour le faire, ne voyagent pas pour découvrir les autres, mais pour trouver le reflet de leur propre image réconfortante dans des miroirs multipliés.

 

Sans que nous ayons conscience de cela, les idées imprègnent notre univers quotidien. Nous les consommons dans l'air que nous respirons, douces et édulcorées. Sur une planète qui connaît seulement des frontières pour les émigrants, ils pénètrent partout. Lever des murs face à elles est ingénu. Par contre, c’est une tâche primordiale dans les temps qui courent de diagnostiquer le phénomène et de sauvegarder notre plate-forme, tempéré aux prémisses de la contemporanéité et en extrayant les leçons de notre propre apprentissage séculaire. Une plate-forme valable pour le futur et pour répondre à nos défis actuels.

 

Plus qu'aucune autre, la circonstance cubaine exige la prise en charge d'une perspective humaniste, un terme qui ne doit pas être confondu avec humanitarisme. Conférer aux personnes un rôle réel, basé sur une participation responsable dans la tâche concrète, dans l'emploi social des divers savoirs, dans la revendication du destin de la patrie, faisant de chaque un objet et sujet de la histoire conduit à tenir en compte la dimension culturelle comme essence et raison. Pour éviter des malentendus, il s'avère indispensable de définir les portées de ce concept. Accrochés à un héritage du XIXème siècle, beaucoup restreignent la culture à l'exercice et à la jouissance des alors appelés beaux-arts et belles lettres, confinés simplement à une fonction d'ornement. L'art représente beaucoup plus et répond à une profonde nécessité humaine, comme en témoignent les précoces peintures rupestres. Mais la culture déborde ce terrain. Pour Alejo Carpentier, elle se manifestait dans la capacité d'établir des relations entre des phénomènes de différente nature. Par conséquent, elle exerce un rôle intégrateur des essences, opposé à la fragmentation dominante aujourd'hui. D'un autre point de vue, la culture est la mémoire vivante des peuples, porteuse de son devenir historique, de son imaginaire, de ses croyances, de ses valeurs et de ses coutumes, il vaut de dire, de son identité. Et de ses expectatives de vie. Les décisions politiques ne peuvent pas se passer de cette réalité concrète et mobile, sous peine de commettre des erreurs irréparables.

 

Au milieu de la crise internationale, Cuba traverse une situation complexe et risquée. Elle est contrainte, à la fois, à survivre et à asseoir les bases d'une authentique indépendance économique. Il faudra prendre des mesures douloureuses qui impliquent une reconstruction de l'emploi et le sacrifice de certains projets. On s’impose de promouvoir des changements de mentalité, entre eux, un certain accommodement dérivé du paternalisme. Il faut récupérer une culture agricole détériorée et fortifier la confiance dans laquelle l'effort propre, la base de l'effort commun, est la sauvegarde du présent et du futur, l’unique garantie possible d'une nation juste et souveraine. Durant un demi-siècle nous avons affronté des dangers et des difficultés, aimantés par la force de convocation du mot, convaincus de la cristallisation nécessaire d'un projet de pays, tout ce qui nous remet, nouvellement, en dernier ressort, à la culture. Dans l'heure des fours il faut conjuguer l'esprit et les cœurs pour la participation engagée des porteurs des riches expériences de vie et des multiples capacités intellectuelles constitutives du capital humain forgé par la Révolution, afin de défendre et de perfectionner nos plus précieuses réalisations.