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Le cinéma cubain cherche un musée
Par Alberto Dolz Traduit par Alain de Cullant
Pablo Pacheco, vice-président de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique souligne que le musée est une demande, un but et un objectif essentiel de l'institution.

Des lampes de la fin du XIXe siècle, des moviolas et des projecteurs du début du XXe, des affiches, des costumes, des jouets optiques, des maquettes et des gramophones : toute la carcasse technologique et des centaines de pièces d'un art que a révolutionné la façon de voir la réalité comme aucun autre attendent un endroit où être exhibés à Cuba. À ce moment, selon Pablo Pacheco, vice-président de l'Institut Cubain de l’Art et de l’Industrie Cinématographique (ICAIC), c’est quasi au coin de la rue. « Le musée est une demande, un but et un objectif essentiel de l'ICAIC », assure ce fonctionnaire pour la conservation et la protection du patrimoine de cette institution.

Récemment arrivés au pouvoir après une guerre éclair de guérillas, les révolutionnaires commandés par Fidel Castro ont pris moins de quatre-vingt-dix jours pour signer, le 24 mars 1959, l'acte de naissance d'une industrie qui devrait concrétiser, sans complaisances, le nouvel art et la nouvelle réalité. Quelques années plus tard, la révolution se faisait une place sur les écrans du monde et surtout sur les nationaux, dans un pays où aller au cinéma a toujours été une des sorties les moins chères et même un cérémonial.

Jusqu'à présent, la seule chose que Pablo Pacheco sache avec certitude est que le musée du cinéma cubain devra posséder une salle de projections « nous voulons qu'il ait une fonction participative et interactive » et qu'il soit à La Havane, dans une des actuelles dépendances de l'ICAIC, dont le siège principal occupe un solide bâtiment blanc de neuf étages sans le plus grand attrait que le crédit de son nom. Au rez-de-chaussée se trouve la Cinémathèque, fondée en 1960, et la salle Chaplin, avec ses portes de verre immaculées, son sol poli. C'est un lieu de culte pour les cinéphiles de plusieurs générations.

L’ICAIC possède un prodigieux patrimoine : un peu plus de cent mille photos, « des films et du processus de réalisation des films montrant une valeur patrimoniale autonome » ; 2400 affiches de cinéma « elles sont digitalisées, certaines sous une résolution adéquate, d'autres sous une résolution plus faible » ; des scenarii de cinéma, des listes de dialogue, des archives documentaires historiques, des costumes et près de quatre cent pièces (certaines nés de la nécessité) du patrimoine technologique de l'industrie, frappée plus d’une fois par des adversités et des adversaires.

« À côté de cela, plus de 15000 heures de musique dans des archives du son qui ont aussi une autonomie patrimoniale, enregistrées sur de bandes magnétiques et sur de disques, comptant des bandes sonores, des bruitages, etc. Le plateau fort de cet inventaire inestimable : les films et les matériels audio-visuels, près de 6500, produits avant 1959 et par l'ICAIC, en un peu plus d'un demi-siècle d'existence.

Les films, de fiction, documentaires, reportages, dessins animés et d'autres produits cinématographiques, représentent 50000 bobines de celluloïd. Ils sont gardés dans des entrepôts, la majorité climatisés, mais durant les difficiles années 90 ils ont souffert des coupures d’électricité et de la rupture de certains systèmes de réfrigération, un « coup dur cruel » suite à la crise après l'effondrement du camp soviétique. « Une archive fermée hermétiquement sans climatisation est une sorte de four dans lequel il est impossible d'éviter que de nombreux matériels soient endommagés et affectés », souligne Pablo Pacheco.

L'ICAIC possède seize entrepôts regroupés dans quatre endroits dispersés. Ceux destinés aux copies des originaux sont localisés dans les archives cinématographiques, alors que les supports des négatifs et des duplicata de négatifs, qui sont « le plus important patrimoine cinématographique car ils permettent la restauration et la reproduction supérieure que les copies, qui sont usées et rayées », sont conservés dans le laboratoire cinématographique et dans les entrepôts des studios Cubanacán, à La Havane « où nous avons autour de 30000 films cubains conservés ». D’autre part, deux entrepôts situés dans les studios d’animation conservent les films étrangers, « en mauvais état à cause des raisons de climatisation ».

« Économiquement, nous n'avons pas pu avancer aussi rapidement quant à la rénovation des entrepôts du cinéma international comme nous l’avons fait avec le cubain », regrette Pablo Pacheco, un des vice-présidents de l'ICAIC depuis 2005, après une longue expérience dans le monde éditorial, 15 ans à la présidence de l'Institut Cubain du Livre.

Le patrimoine de l'ICAIC est une responsabilité partagée. De nombreux secteurs de l'institution ont un rapport avec la conservation, la protection et la restauration. La direction de tels efforts est dirigée par la cinémathèque, les archives cinématographiques et, ensuite, par le laboratoire cinématographique « responsable de la restauration du patrimoine comme un processus technologique ».

Grâce aux financements apportés par l'État cubain et la Junte d'Andalousie, on est parvenu à concevoir un programme cohérent de conservation, qui a commencé par la nouvelle climatisation des entrepôts et l'achat de boîtes pour les films et les bibliothèques mobiles. « Il fallait commencer par là car cela n’a pas de sens de restaurer si l’on n'a pas un endroit optimal pour conserver ce qui est restauré », précise Pablo Pacheco.

Un accord avec l'Institut National des Audio-visuels de France est actuellement en processus de discussion, « une très prestigieuse institution dans le domaine de la restauration et de la conservation », afin de digitaliser environ les 1500 Noticieros ICAIC Latinoamericano, fondés et dirigés par le documentaliste Santiago Álvarez. En 2009 les négatifs originaux de cette série ont été déclarés Patrimoine Mondial par l'UNESCO dans son programme « Mémoire du Monde ».

Bien que l’ère numérique a forcé une métamorphose quant aux supports cinématographiques traditionnels, à l'ICAIC, la vague de changement se meut doucement dans le secteur de la restauration, contrairement à la production de nouveaux films. Il y a un manque d’argent pour la promptitude et la massivité. « À l'heure actuelle nous n'avons pas un développement suffisant pour la restauration et reconversion de notre cinéma à partir des alternatives numériques qui impliquent un investissement dépassant le million de dollars », reconnaît Pablo Pacheco, ajoutant : « Même si nous possédons un programme de production de DVD du Cinéma cubain et divers accords pour la restauration avec différents pays, à petite échelle, en ce moment nous n'avons pas un développement suffisant pour la restauration ».

Mais nous ne restons pas les bras croisés malgré ce faible budget. « Nous avons pu organiser le système de façon optimale et commencer la révision de chaque boîte pour un diagnostic sur l'état technique des films et établir la priorité que nous devons accorder à leur restauration. »

Cuba appartient à la Fédération Internationale des Archives Cinématographiques et, vers la seconde moitié du siècle dernier, La Havane est arrivée à avoir plus de cinémas que New York. « Les cinémas sont aussi inclus dans le patrimoine, ainsi que les plans de la construction de ces cinémas », explique Pablo Pacheco, pondérant que, dans l'Île, beaucoup de ces bâtiments « ont une notable histoire pour leur ancienneté et leurs trajectoires particulières, en plus de leur valeur architecturale ». Le plus ancien est encore debout. Il est centenaire. Sa façade montre les morsures du temps. Pour une plus grande ironie, il s’appelle Actualidades (Les Actualités).