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Rébellion dans la huitième maison
Par Jaime Sarusky Traduit par Alain de Cullant
Le roman Rebelión en la octava casa s'inscrit dans la littérature qui a développé la thématique de la lutte clandestine contre la dictature de Fulgencio Batista.
Illustration par : Antonio Vidal

Le roman Rebelión en la octava casa (Rébellion dans la huitième maison), publié pour la première fois en 1967, s'inscrit dans la littérature qui a développé la thématique de la lutte clandestine contre la dictature de Fulgencio Batista. Il a l'intérêt particulier d'avoir introduit des éléments de mystère et de suspense qui ne sont pas caractéristiques de cette dernière, ainsi que celui d'aborder les contradictions de deux générations différentes de révolutionnaires ; une plongée dans la frustration et les superstitions, et l’autre, décidée et confiante, allant de l’avant.

 

Alejo Carpentier a dit : « Le roman de Sarusky est d'une originalité remarquable. Il a pour protagoniste le danger de ce que signifie la rue pour deux révolutionnaires ; mais aussi un danger indéfini, mystérieux, rare, astral de ce qui signifie la maison où ils ont été accueillis. Il y a des moments où le danger de la maison devient plus angoissant que le danger circonstanciel ».

 

Fragment du roman Rebelión en la Octava Casa

 

Cette fois il regardait la nuit comme si c’était la dernière ou la première. Dans l'avenue miroitaient d’obscures ombres profondes, des lauriers presque secs, des statues abandonnées. Il avançait rapidement, nerveux, sans prendre des précautions comme celui qui le précédait à une trentaine de mètres. Le pistolet caché sous le vêtement, au flanc, expliquait peut-être la cohérence et la sécurité de ses pas. Dans son animation il pouvait éprouver la tiédeur nocturne, l'arôme humide des pins, la saveur terreuse au palais, la cadence monotone et persistante, maintenant plus éloignée, de l'auto dont le moteur est en marche. Sa perception était plus aiguë : malgré la lumière ténue et diffuse qu’il observait à travers les baies vitrées des vieilles demeures, il pouvait préciser des contours, des contrastes, après que ses yeux se soient adaptés à la nuit. Il a extrait la bombe et il l'a serrée entre ses doigts. La sensation était étrange, nouvelle et ancienne, mais étrange. Dans le coin il a de nouveau regardé fixement. La distance prévue le séparait de l'autre. Il s'est arrêté : il y avait un ciel propre, clair et poli ; vers l'ouest, un ensemble de nuages cendrés sous une lune inquiétante. Il a regardé de nouveau la lune et il a traversé la rue. Dans l'obscurité profonde, les hautes grilles en pointe impressionnaient. Il s’est rappelé l'avertissement du régime : par chaque bombe un homme. Mais ils devaient placer les bombes : c'était l'ordre.

 

Il avait en mémoire et cela le tranquillisait de penser qu'entre eux aucun n'était tombé. Toutefois, d'autres qu'ils ne connaissaient pas payeraient peut-être par eux. Il devait accomplir la mission. Une auto a traversé l'avenue par la plus proche rue et les phares ont fugacement illuminé la cime des lauriers, des fragments de grilles, des pins bien taillés. L'autre, Agustín, avait tourné au coin de la rue et il se préparait avant de placer la bombe. Il se concentrait froidement sur sa tâche. Il s'approchait calmement du réverbère. Avant chaque action on reconnaissait l’endroit, prévoyant jusqu'aux moindres petits détails, ensuite on l’exécutait systématiquement. Oscar a regardé une nouvelle fois la lune avant d'allumer une cigarette. Il avait la vague certitude qu'elle n'était pas la même que celle qu'il avait contemplé un peu avant. Il se rappelait ce dimanche, quand il était enfant : il a vu tôt la première lune, depuis la balustrade du portail de sa maison, et l'autre, plus tard, à la sortie du cirque. Deux lunes : il a à peine dormi cette nuit. Soutenait la cartouche cylindrique, couverte d’un papier ciré d'un jaune sale. Plusieurs têtes de phosphore étaient incrustées dans la mèche blanche et jaunâtre. Il a avancé vers le réverbère. Agustín a d'abord approché la cigarette allumée, comme il l’avait prémédité, sans flancher ; malgré la distance il a saisi le sien quelques instant après, presque simultanément. Ils ont couru le long des grilles, sous les lauriers, et ils se sont éloignés dans l'automobile qui les attendait avec le moteur en marche. Ils sont restés en silence alors qu’ils roulaient dans la nuit. Il a pris le volant et Rubio est passé à l’arrière. Ils commençaient à s'inquiéter quand il a retenti la première explosion et presque immédiatement la seconde, plus forte et impressionnante.