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 C’était Placido !

Ainsi périt assassiné le plus grand poète de la race hispano-américaine de Cuba. Moins de vingt ans ont passé sur ce crime, et déjà l’heure de l’expiation approche. Embrassez le prodigieux mouvement qui agite aujourd’hui le nouveau monde ; prêtez l’oreille à ces bruits formidables ; voyez successivement passer et grandir tant des hommes, tant d’idées, tant d’événements, et sachez apercevoir dans ce tumulte, l’un des plus intéressants de l’histoire, la crise suprême et salutaire qui va jeter toutes ces nations nées d’hier dans les bras de la liberté.  L’Europe elle-même, bien qu’elle paraisse en cette occasion se faire la servante de causes vieillies, ranimera chez les peuples d’Amérique cet esprit d’indépendance qui fut jadis leur gloire et qui, encore une fois, après les plus nombreuses épreuves, deviendra leur sauvegarde et leur salut.

Prière à Dieu

Être infiniment bon ! grand Dieu ! dans ma douleur

Jusqu’à vos pieds sacrés j’ose élever mon cœur.

Détournez loin de moi l’affreuse calomnie ;

Défendez-moi, Seigneur, contre l’ignominie

Qu’a mon front innocent l’on voudrait imprimer.

Dès longtemps, ô mon Dieu ! J’appris à vous aimer.

Roi des rois ! Dieu puissant ! ma dernière espérance !

De vous seul en ce jour j’attends ma délivrance.

Car il peut tout celui qui donne au firmament

La lumière et l’azur, à l’air le mouvement,

Aux vastes océans les poisons et les ondes,

Aux cieux intelligents tout un peuple de mondes,

Au Midi la chaleur et les frimas du Nord.

Vous êtes tout-puissant, vous êtes le seul fort !

Tout meurt ou se ranime à votre voix sacrée,

Et, mystère inouï, votre main adorée

Put même du néant former l’humanité.

Tout ici-bas sans vous n’est que fragilité.

Je ne saurais tromper, Seigneur, votre sagesse ;

Vous lissez dans mon cœur, vous voyez sa simplesse ;

Il n’a point de secret, Il n’a point de détour

Que vous ne puissiez voir comme l’éclat du jour.

Ah ! ne permettez pas, grand  Dieu, que l’innocence

Périsse sous le coup d’une injuste sentence.

Exaucez-moi, Seigneur, au nom du sang divin

Versé pour nous sauver aux rives du Jourdain.

Ou bien encore au nom de cette Vierge pure

Qui, muette et les pleures inondant sa figure,

Jusqu’au pied de la croix a suivi votre mort,

De son cœur maternel triste et sublime effort !

Mais si de vos décrets l’éternelle justice

Exige que je marche à l’infamant supplice

Et si l’outrage doit s’étendre à mon tombeau,

Parlez et des mes jours éteignez le flambeau…

Je suis prêt, Dieu puissant, à vous rendre ma vie…

Que votre volonté, Seigneur, soit accomplie !...

 

La fleur de café

Je suis épris d’une beauté

Pour qui je donnerais ma vie ;

J’en ai fait ma divinité,

Car je le sais pure et jolie.

Telle on voit du café naître la blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Ses yeux sont noirs et flamboyants,

Et ses lèvres appétissantes

En riant découvrent ses dents,

Blanches perles éblouissants.

Telle on voit du café naître la blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Un jour je lui dis : -O Flora,

Répond au feu qui me dévore ;

Pour te bénir ma voix aura

Plus de chants que ne peut l’aurore

De larmes arroser du café l’humble fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Je serai fidèle et constant ;

Je t’aimerai toute la vie.

Reçois ici le doux serment

D’un cœur plus pur, ô mon amie,

Que ne l’est du café la pure et blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Elle répondit à l’instant :

-Tous vos doux propos d’amourette

Autant en emporte le vent.

Où vont les serments du poète ?

Où s’en va du café la passagère fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Alors que votre âme de feu

Me jure une amour éternelle

Pour vous c’est, j’en suis sûre, un jeu

De me dire que je suis belle

Plus que n’est du café la gracieuse fleur

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Si je cédais à vos désirs,

Tel que le papillon volage,

Inconstant comme les zéphyrs

Dont on voit le banal hommage

Effleurer du café la douce et blanche fleur

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Ainsi que l’amant de Didon,

Vous me laisseriez expirante

Dans le plus cruel abandon,

Comme sur la terre brûlante

Tombe et meurt du café la pauvre blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

-Cesse, Flora, de te moquer

Du dieu d’amour qui te surveille ;

Tu pourrais te laisser piquer

Du dard caché de quelque abeille,

Comme on voit du café mourir la blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Rends-moi donc amour pour amour,

Et sois certaine, ô tendre amie,

Que jusques à mon dernier jour

Tu seras ma muse chérie,

Comme je suis à toi, du café blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Ta présence m’inspirera

Des chants nombreux où, plein d’ivresse,

Mon ardent amour brillera

Telle au soleil qui la caresse

Brille aussi du café la pure et blanche fleur

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Tout émue, elle soupira,

Se tut, s’enfuit avec vitesse ;

Et moi depuis ce moment-là 

Vif regret, du café la pure et blanche fleur,

Emblème d’innocence et d’aimable candeur.

 

Poésies Complètes de Plácido traduites par D. Fontaine, París, Ferdinand Sartorius, Libraire Editeur, 1865.