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Le portrait de Jaime Sarusky (1ère partie)
Par Ciro Bianchi Ross Traduit par Alain de Cullant
Jaime Sarusky est un des plus consistants romanciers cubains contemporains et un fureteur d'histoires singulières...
Illustration par : Antonio Vidal

Lisandro Otero le décrit comme un homme bénévole, désintéressé et affable, Ambrosio Fornet fait l'éloge de son intégrité personnelle, de son sens de l'humour et de son concept inébranlable de l'amitié, alors que Leonardo Padura parle de son énorme qualité humaine et Nancy Morejón souligne surtout sa tonitruante cubanité. Pourquoi un être si doux, si chaud, si authentique et sincère a mérité le surnom de Tigre ? , demande Roberto Fernández Retamar et Jaime Sarusky allègue qu'il y a déjà de nombreuses années il a conté maintes et maintes fois tout au long du temps l'histoire d'un tigre dans la ville qui a donné lieu à cette appellation.

 

Mais cela doit être une demi-vérité comme celle de ce conte qu’il assurait avoir écrit et dont il n'a jamais existé une seule ligne. Il y a aussi un Jaime Sarusky à qui on attribue des histoires parce qu’il fait partie de la mythologie et de la nuit havanaise, dit Reynaldo González et il rappelle une certaine tigresse expectante qui savait être aussi demanderesse et cruelle, car Sarusky, spécifie Alex Fleites, a une renommée bien gagnée de dominateur des volontés féminines et de déprédateur des alcôves des jeunes et moins jeunes demoiselles.

 

Notre plus récent Prix National de Littérature est un des plus consistants romanciers cubains contemporains et un fureteur d'histoires singulières qui sont en rapport avec la complexité de la construction de l'identité insulaire. En lui accordant le prix, le jury, présidé par Reynaldo González, a pris en considération la virtuosité et les valeurs de sa narrative et son long savoir-faire journalistique de très haute valeur et expression de sa généreuse curiosité humaine, sans dédaigner son audacieuse pénétration sur des terrains tels que ceux des communautés d'émigrants établies à Cuba, qui paraissaient seulement réservés aux anthropologues. Une œuvre – recherche, journalisme et roman – que l'écrivain assume avec passion et efficacité.

 

Sarusky vit dans un appartement splendide et désordonné, dans un édifice du Vedado qui a été la propriété de  Dulce María Loynaz. Toute la lumière du tropique pénètre dans sa salle le matin. C'est pourquoi il ne faut pas s’étonner que dans cette même pièce peignaient Mario Carreño et Mariano Rodriguez, qui y ont successivement habité avant l’écrivain. Sur ses murs sont accrochées une huile du primitif Benito Ortiz, un peintre de Trinidad, et une autre de Víctor Manuel. Sa bibliothèque bien nourrie est simplement chaotique ; sur une même étagère alternent le Dictionnaire Oxford de la musique et Castigo divino, de Sergio Ramirez, des Chroniques martiennes, de Ray Bradbury, Des nouvelles de l'Empire, de Fernando Del Paso et le Diccionario botánico de nombres vulgares de Cuba, de l’érudit Juan Tomas Roig. Ses archives doivent être identiques quand il me confesse qu'une longue entrevue qu’il a réalisé à Leo Brouwer, Silvio Rodriguez, Pablo Menéndez, Sergio Vitier et Octavio Cortázar est restée égarée parmi ses papiers durant plus de trente ans. Celle-ci intégrera un livre qu'il publiera bientôt.

 

Sarusky est l’interviewé le plus difficile de ma déjà longue carrière. Pendant les cinq heures qu’a duré notre rencontre, distribuées en deux sessions de travail, il ne s’est pas détendu un seul moment, se maintenant toujours sur la défensive. Il a éludé des questions, il a éliminé des adjectifs, il a insisté sur ce qui lui a paru plus opportun et il a eu recours à des textes écrits pour certaines de ses réponses qu’il ne m'a pas permis d'annoter, toutefois.

 

Ce ruminant de mots, qui peut-être, de la même façon, écrit en ajoutant et en rayant, a légué aux lettres cubaines les mémorables personnages d'Anselmo, le musicien de La búsqueda, l’astrologue Petronila Ferro, de Rebelión en la octava casa et le docteur Benderton, de Un hombre providencial.

 

Sur la corde raide

 

Il élude la plus minimale piste du roman sur lequel il travaille depuis quelque temps. Il préfère parler d'un autre titre, Grupo de Experimentación Sonora del ICAIC: mito y realidad, pour lequel il n'est pas parvenu à interviewer Pablo Milanés – c’est le seul de ses membres qui a décliné toute possibilité de dialogue – et d'un autre livre, encore sans titre, qui compilera le fruit de ses recherches sur les communautés haïtienne, japonaise et hébraïque établies dans l'Île. Une œuvre qui complétera la saga qu'il a commencé avec Los fantasmas de Omaja (1986) et suivie de La aventura de los suecos en Cuba (1999).

 

Jaime Sarusky, qui est né à La Havane en 1931 et qui a vécu à Florencia jusqu'à l’âge de neuf ans, dans l'actuelle province de Ciego de Ávila, est fils d'émigrants. Sa mère était originaire de Biélorussie et son père polonais. Mais ce n'est pas cette circonstance qui l’a poussé à aborder le thème des migrations. Les antécédents familiaux ne valent rien devant la surprise de se heurter avec une affaire non traitée dans la presse et à peine abordée dans l'anthropologie.

 

Il se rappelle encore ce jour de 1970 quand, à la recherche d'un bon reportage dans la zone orientale, un changement de train lui a fait connaître Omaja, siège d'une colonie nord-américaine à Cuba. L'étonnement initial quant au nom d'une ville de l'état du Nebraska et d'une nation de braves Indiens peaux rouges « cubanisé » avec la « j », est resté en arrière quand l'écrivain a parcouru la petite localité et quand il a vu ses maisons et ses bungalows délabrés par le passage du temps, ainsi que les restes de l'hôtel et de l'église méthodiste. Il lui a semblé que les portes à battants de la boutique, qui a bien pu être le saloon, pourrait surgir à tout moment le tranquille et légendaire Billy the Kid disposé à se battre seul contre une bande d'adversaires.

 

Cette découverte a marqué son intérêt, toujours vivants, pour d'autres colonies d'étrangers. Ensuite sont venues ses recherches sur les Suédois, les Japonais, les Hindous et les Yucatecos dans l'Île, qu’il a repris dans Los fantasmas de Omaja. L'autre titre raconte les péripéties d'un groupe de Suédois qui ont fuis la pauvreté et la misère, cherchant, aux Etats-Unis d'abord et ensuite à Cuba, un endroit pour réaliser leur aspiration de bien-être.

 

L’histoire des Suédois n’était pas écrite et il n’y avait que quelques empreintes, documents, vestiges, un cimetière plein de tombes portant des noms étranges et une collection de photos impressionnantes. Dans son livre, Jaime Sarusky obtient que le lecteur soit transporté dans un monde mystérieux et presque surréaliste, qu’il suive le chemin du docteur Lind avec son chapeau de paille, plongé dans les hautes vagues de l'herbe de Guinée de la ferme La Güira.

 

Le père de l’écrivain, comme ces émigrants dont parle son fils, est venu à Cuba à la recherche d'un monde meilleur. Il a trouvé rapidement un emploi dans les travaux de réparation de la ligne ferroviaire du nord de la province d’Oriente. Il a économisé, il a acheté quelques marchandises qu'il a commencé à vendre de porte en porte ; il a prospéré et a pu ouvrir son propre commerce, ce qui lui a permis de faire venir six de ses neufs frères de Pologne et de les aider à s’établir dans l’Île.

 

Quand il est décédé, à l’âge de trente-huit ans, le futur écrivain est resté aux soins de l'un de ses oncles, avec lequel il ne tarderait pas à entrer en conflit, à un tel point que les relations étaient rugueuses et accidentées avec certains autres membres de la famille, dont l'autorité, bien qu'étant un garçon, était tout le temps mise en question. Ces désaccords et les frictions de type religieux avec les siens lors de l'adolescence, plus sa précoce vocation pour la littérature, termineraient par en faire un excentrique, quelqu'un hors du milieu, comme les sont un grand nombre de ses personnages de fiction et comme le sont aussi de nombreuses personnes réelles qui déambulent dans ses chroniques et ses reportages.

 

Il s’est instruit à La Havane, dans un collège protestant nord-américain et, malgré son ascendance juive, il n’a jamais mis de pierres sur les tombes de ses parents, comme cela est la coutume parmi les siens, mais fleurs. Mais il n'a pas pu éluder, en entrant en possession de l'héritage paternel, de se convertir en commerçant. Toute sa famille l'était et, pour ne pas varier, c'était aussi l'occupation du père de sa fiancée d'alors.

 

C’est ainsi que Sarusky a ouvert La Feria, un petit magasin dans l'Avenue 51, face à l'Amphithéâtre de Marianao, où l’on pouvait trouver n’importe quelle chose que l’on cherchait. Malgré le bon placement du lieu et de l’offre variée, cela, assurément, n’était pas ce que recherchait Jaime. Les heures passées derrière le comptoir le mortifiait et, pour le comble, il était exaspéré que les fournisseurs préféreraient négocier avec sa fiancée, qui restait dans le magasin la plus grande partie du temps, comme lui.

 

Au lieu de s'occuper de son affaire, Sarusky a commencé à aller et venir sur une corde raide, sans balancier ni filet de protection, s'inclinant vers une profession peu reconnue socialement et mal rémunérée.

 

Il a commencé à écrire, il a converti l'espace en un animé cercle d’écrivains, il a convoqué un concours littéraire et il n'était pas rare qu'en certaines dates indiquées il dédie les deux vitrine de La Feria pour évoquer José Martí ou un autre poète. Ses articles trouvaient une place dans le journal El Sol, de Marianao – avant il avait publié dans El Zorzal, une revue estudiantine de Santa Clara – alors que l'affaire commençait à péricliter. C’est ainsi qu’il a d'abord rompu avec sa fiancée, bien qu'il ait continué à la voir en cachette, et il a décidé de se défaire du magasin. Plus que le commerce en lui-même, à la fin il vendrait l'option de l’endroit. Ensuite il est parti en France pour étudier et, surtout, pour vivre.