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Argos, le théâtre que je veux faire
Par Pancho García Traduit par Alain de Cullant
Pancho García, Prix National de Théâtre 2012, raconte ses expériences de la mise en scène du classique De l’air de Virgilio Piñera avec Argos Teatro.
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

La nouvelle du Prix National de Théâtre 2012 a surpris Pancho García sur la scène dans la peau d’Angel Romaguera, un personnage mythique du théâtre cubain. Une seule phrase de plaisir individuel sort difficilement de ses lèvres en quasi une heure de conversation quand le fait d’avoir reçu la plus grande reconnaissance conférée aux gens du théâtre à Cuba laisse encore voir des espaces de jouissance : pour Pancho, la réponse à toute question que l’on peut formuler habite dans son expérience avec la compagnie dirigée par Carlos Celdrán, Argos Teatro, son petit pays. Il est content d'être le seul acteur de sa génération à faire partie de cet univers de création si jeune, en temps de travail et de proposition, et s'y approcher depuis De l’air, ce classique de Virgilio Piñera. C'est la découverte qu'il souhaite partager :

De l’air est l'œuvre que j'ai toujours voulu faire. Carlos le voulait aussi et j’ai beaucoup insisté. Pour mon âge, je suis un peu vieux pour le rôle d’Angel, mais cela m'a motivé à en faire la caractérisation. J'aime les personnages cubains. Bien que j’aie interprété de nombreux classiques, des œuvres écrites ici abordant nos problèmes, nous sommes nous-mêmes. On nous dit toujours que les Cubains aiment se voir sur scène, ce qui n'arrive pas dans tous les pays. Et ici cela se passe aussi avec le cinéma, même si le film n’est pas bon. L'ennui est que les dramaturges abordant notre contemporanéité de façon intéressante n'abondent pas.

J'ai eu l'occasion de voir les précédentes générations qui ont joué De l’air, mais la lecture de Carlos était différente. Le personnage antérieur respectait les formes des années 40, Carlos l'a conçu plus actuel, limant les caractères petit-bourgeois. Dans De l’air, il a introduit le public sur scène. Comme acteur, je ne sens pas la distance et cela me satisfait, m’appelle. Carlos travaille les classiques dans leur sens le plus profond, justement, faisant appel à leurs possibilités de communiquer en tout temps et sous toute géographie. Sous son regard, j'ai pu l’interpréter comme je le préfère : éviter le maquillage et la simulation. Je ne suis pas un partisan des artifices qui s’interposent entre le discours et le public. L'interprétation est une attitude, une énergie particulière, non pas un déguisement. C'est un risque, mais le public le mérite. Comme directeur, Carlos l'assume ainsi et cela m’enchante. Je ne conçois pas le théâtre comme un acte contemplatif.

Il y a eu des moments, à la fin des années 60, où le théâtre cubain a été incompris quand il s'agissait d'interroger des choses. À partir des années 70 ce fut plus la forme : Roberto Blanco, Berta Martínez… Il y a quelques années, après les années 90, on a parlé une nouvelle fois de la réalité, de la Cuba contemporaine et de ses textures. Et je crois que Carlos Celdrán l'a assumé avec une plus grande systématicité et une plus grande profondeur. Carlos Díaz le fait depuis une irrévérence différente. Raúl Martín aussi. Celdrán le fait d'une manière plus essentielle.

C’est pour ces raisons que je me suis approché de lui et du groupe. Quand un acteur commence sa carrière, il ne peut pas tituber : tout est expérience, un exercice indispensable pour choisir les chemins. Le jeune acteur doit démontrer ce qu'il a et acquérir de la confiance, bien que je croie que les jeunes sont plus sûrs actuellement que ceux de ma génération. J'ai dû démontrer beaucoup de chose et, maintenant, je peux être plus sélectif. J’ai vu Celdrán, un jeune metteur en scène qui apportait une nouvelle lecture des textes, une nouvelle façon de contextualiser, et je me suis approché de lui. Pour moi, c'était une façon de continuer à apprendre, de me démontrer des choses, de croître encore. Je ne veux pas m’accommoder, je veux me nourrir des jeunes et leur apporter ce que je sais.

Carlos n'avait jamais travaillé avec un acteur de ma génération. Cette union a créé un admirable dialogue. J'ai connu un directeur qui avait sa proposition, son concept, et je lui ai restitué ma lecture créative de cette proposition. Ce n'est pas un directeur qui agit comme le père du groupe, il s'agit d'un échange de stimulants. Parfois je le vois comme un fils ; pour son âge peut-être, mais je le respecte et il me respecte, nous communiquons sans arrêt. La même chose a lieu avec les jeunes du groupe, comme avec l'acteur qui a interprété Oscar dans cette pièce par exemple : essayez de m'approcher de lui depuis le respect et l'apprentissage mutuel. Ils veulent tout le temps me protéger à cause de mes problèmes de santé, mais je veux continuer à être utile à Argos Teatro. Ni un Prix National de Théâtre va changer cela.