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Le 120e anniversaire de Patria : Le journal de José Martí
Par Oscar Ferrer Carbonell Traduit par Alain de Cullant
Patria, un journal doctrinal de haute valeur politique, fondé et dirigé par José Martí, surgit comme la voix indispensable pour la guerre « nécessaire et humanitaire ».
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

Le travail journalistique de José Martí a été intense et embrassant. Non seulement il comprend ses clairs et ardents articles révolutionnaires, mais il inclut aussi ses notes de voyages, avec son sceau si personnel ; ses chroniques sur divers thèmes, dont l'art et spécialement la peinture, et ses écrits sur la philosophie, l'éducation et la religion.

Son exercice du journalisme lui a permis d’être présent dans les pages de nombreuses publications, telles que La Opinión Nacional, de Caracas ; La Opinión et La Nación, de Buenos Aires ; Revista Universal et El Partido Liberal, de Mexico, et The Hour, La América et La Juventud, de New York. Son travail dans Patria a été gigantesque, il en a été l'âme et le cerveau. Il a apporté quatre cent cinquante textes pour ce journal, entres articles, documents programmatiques, discours, lettres, télégrammes, deux circulaires de guerre et trente-neuf documents dans la section En casa.

Le premier journal dirigé par l'Apôtre a été La Patria Libre, dont le seul exemplaire date du 23 janvier 1869. Dans ce numéro apparaît le drame patriotique et symbolique Abdala, écrit par le jeune Martí.

Le sommet de son œuvre journalistique commencera à donner ses fruits un peu plus de vingt-trois ans plus tard, le 14 mars 1892, avec la publication de Patria, à New York, un peu moins d'un mois avant que notre Héros National annonce la naissance du Parti Révolutionnaire Cubain, le 10 avril à Cayo Hueso.

Patria, un journal doctrinal de haute valeur politique, fondé et dirigé par José Martí, surgit comme la voix indispensable pour la guerre « nécessaire et humanitaire ». Ses pages se convertissent en voix et en tribune pour la divulgation des idées essentielles de la lutte des Cubains dans la recherche de l'indépendance et elles témoignent du travail de ceux qui agissent en faveur de la liberté de Cuba et de Porto Rico.

Dans son premier numéro, Martí publie un article relatif au programme intitulé Nuestras ideas (Nos idées), où il explique que Patria naît « par la volonté et avec les ressources des Cubains et des Portoricains indépendants de New York, pour contribuer, sans hâte et sans repos, à l'organisation des hommes libres de Cuba et de Porto Rico… » ; il naît « pour veiller à la liberté, pour contribuer à ce que leurs forces soient invincibles grâce à l'union, et pour éviter que l'ennemi nous vainque à nouveau à cause de notre désordre », et il apparaît pour « rassembler et aimer, et pour vivre dans la passion de la vérité… »

Dans Nuestras ideas, José Martí établit aussi que la guerre est une procédure politique par laquelle: « la liberté indispensable triomphera pour  la réalisation et le bénéfice du bien-être légitime ».

Ce numéro constitutif, en note non signée, mais qui révèle le style de l'écriture martiana, dit que Patria est un soldat, et qu'il se met à côté des journaux qui soutiennent l'indépendance de Cuba avec une ténacité indomptable et avec sacrifice et désintérêt. Dans un autre article, non signé lui aussi, on lit : « nous cherchons une devise pour ce journal de tous et nous l’appelons Patria », soulignant que dans celui-ci écriront « … le glorieux magistrat d’hier et les puissants jeunes d'aujourd'hui ; depuis l'atelier et l'étude, le commerçant et l'historien, celui qui prévoit les dangers de la république et celui qui enseigne à fabriquer les armes avec lesquelles nous devons la gagner ».

Les pages de Patria ont eu de nombreuses sections distribuées entre les rédacteurs, telles que « La situation politique », « Les Héros », « Caractères », « Guerre », « Carnet Révolutionnaire », « Un peu de tout », « Les Nouvelles », « Notes de la Colonie »… Une section permanente a été dédiée à publier les Bases du Parti Révolutionnaire Cubain et à mentionner les membres de son Annuaire ; une autre insérait les communications officielles d'intérêt général que les associations du Parti voulaient faire connaître au public. Patria offrait aussi des informations sur les clubs révolutionnaires, leurs actes de constitution, les veillées et les activités patriotiques et récréatives, et il a publié, comme diffuseur des travaux spécifiques des partisans, deux cent documents pour divers niveaux et structures du Parti.

Patria, que Martí a dirigé jusqu'à sa mort, a publié les transcendantaux manifestes « Le Parti Révolutionnaire à Cuba », du 27 mai 1893, et « Le Parti Révolutionnaire Cubain à Cuba », connu aussi comme « Manifeste de Montecristi », du 1 mai 1895. Le journal a compté des articles de fond, rédigés par l'Apôtre, bien que la plupart soient apparus sans sa signature. À partir du 24 août 1895, après sa mort, Patria a commencé à sortir avec la mention, sous son titre : « Organe officiel de la Délégation du Parti Révolutionnaire Cubain. Journal fondé par José Martí ».

Les pages de Patria étaient d'une grande taille, 37,2 cm de large par 52,5 cm de long, propre à cette période. La dernière de ses quatre feuilles, divisées en quatre colonnes, était presque totalement dédiée aux annonces. Le journal était vendu cinq centimes jusqu'au 17 juin 1895, ensuite il a été augmenté à dix. Il a d’abord été hebdomadaire, sortant les samedis et bihebdomadaire à partir du 5 octobre 1895, les mercredis et les samedis, jusqu'à son dernier numéro, le 31 décembre 1898. 

Sa rédaction siégeait au numéro 120 de Front Street, New York, dans la zone voisine aux quais de cette ville. José Martí y avait un bureau de vingt mètres carrés avec une simple étagère remplie de livres, une table, quelques chaises et, sur un mur, son portrait réalisé par le peintre scandinave Hermann Norman. Sur une des étagères on pouvait voir les fers avec lequel José Martí a été enchaîné quant il était prisonnier politique. Dans cet immeuble se trouvaient les consulats d'Uruguay, d'Argentine et du Paraguay, pendant le temps qu’il a assumé la représentation de ces pays à New York.

Là, José Martí et ses principaux rédacteurs, après une journée de travail dans leurs emplois habituels, travaillaient tard dans la nuit ou jusqu’à l'aube sur un nouveau numéro qu’ils ne considéraient pas terminé jusqu'à ce qu’il soit déposé au courrier.

Les tirages ont d’abord été réalisés par la Typographie de la Gaceta del Pueblo, dans le World Building, 7th. Floor, d’Antonio V. Alvarado et, à partir du numéro 143, du 2 janvier 1895, dans l’Imprimerie América, au nº 284-286, Pearl St. propriété du Portoricain Sotero Figueroa, le collaborateur le plus décidé qu’a trouvé Martí quant à la publication de Patria qui non seulement a contribué avec ses ressources monétaires mais a écrit de superbes articles.

Plus de trois cent personnes – de Cuba, Porto Rico et d’autres pays – ont écrit plus ou moins fréquemment pour les pages de Patria. Parmi les collaborateurs les plus assidus nous pouvons mentionner Gonzalo de Quesada, Sotero Figueroa, Fernando Figueredo Socarrás, Serafín Sánchez, Enrique Loynaz del Castillo, Juan Fraga, Tomás Estrada Palma, José Abelardo Agramonte, Benjamín Guerra, Néstor Leonelo Carbonell, Francisco de Paula Coronado, Manuel Sanguily, Antonio Vélez Alvarado, Manuel de la Cruz et Esteban Candau. Plus de sept cents cinquante travaux non signés apparaissent dans le journal, mais s'avérant aussi précieux et patriotiques que ceux portant une signature.

José Martí était un gardien jaloux contre les errata et les trivialités dans Patria. Il cherchait le son de la rédaction et rejetait toute phrase qui n'aurait pas de sens grammatical. Comme le plus humble des coursiers du journal, il transportait les journaux dans certains endroits où ils étaient vendus aux membres de la colonie cubaine. Les lieux de plus grande circulation étaient New York, Tampa, Cayo Hueso, Ocala, Nouvelle Orléans, Atlanta ou Chicago. Patria comptait des agents au Costa Rica, à Haïti, à Panama, au Honduras, en Jamaïque, au Mexique, au Nicaragua, au Pérou, à Saint-Domingue, en Uruguay et au Venezuela.

Cinq cent vingt-deux numéros ont vu le jour en un peu moins de sept ans, divulguant avec efficacité le programme du Parti Révolutionnaire Cubain. Enrique José Varona a dirigé Patria après la mort de José Martí, le 19 mai 1895, ensuite il a été dirigé par son responsable d’édition, Eduardo Yero Buduén, jusqu'au 28 septembre 1898. Un peu avant, Tomás Estrada Palma, sous sa condition de Délégué du Parti, avait assumé la direction et l'administration de l'organe de presse. Enrique José Varona a alors écrit les éditoriaux, rédigés ensuite par Nicolás Heredia, jusqu'au dernier intitulé Obra terminada (Œuvre terminée), avec lequel le journal fait ses adieux à ses lecteurs, le 31 décembre 1898.

Tomás Estrada Palma a dissout le Parti Révolutionnaire Cubain et le journal Patria le 21 décembre 1898. Dans la communication faisant connaître sa décision il écrit « Cuba a cessé d'être espagnole, Cuba est indépendante ». Mais, en réalité, l'indépendance ne s'était pas concrétisée. Le futur premier président cubain a ignoré ce que José Martí a écrit dans Patria le 3 avril 1892, quand il a spécifié, en se référant au Parti : « Un est né, de tous les partis à la fois. Et il ne manquera pas, de l’extérieur ou de l'intérieur, ceux qui vont le croire extinguible ou fragile. Ce qu’un groupe ambitionne, tombe. Ce qu'un peuple veut subsiste. Le Parti Révolutionnaire Cubain est le peuple cubain ».

Ainsi était Patria, le peuple cubain, en plus d’être latino-américain de portée continentale. C’est un hommage très mérité envers le journal de José Martí que la date du 14 mars soit commémorée comme la Journée de la Presse Cubaine.