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Hemingway entre les voisins et les « bibijaguas »
Par Walfredo Angulo Traduit par Alain de Cullant
Un épisode inédit vécu par le romancier dans sa propriété havanaise La Vigía.
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

Parmi les nombreuses anecdotes du Prix Nobel Ernest Hemingway, Lettres de Cuba met à considération des lecteurs un épisode inédit vécu par le romancier dans sa propriété havanaise La Vigía. La source de cet article est la revue numérique cubaine Cubanow.

Un dimanche avant la messe dans l'église de San Francisco de Paula, les thèmes centraux des médisances des commères et des bigotes était l’achat d’une maison d’agrément à La Vigía par un Nord-américain.

Sera-t-il un hérétique ? Se demandaient-elles.

Elles ne pouvaient pas prédire que le nouveau voisin, originaire d'un pays majoritairement protestant ou appelé euphémiquement athée, recevait à sa table, presque toutes les fins de semaine, le curé Andrés Untzaín de l’église Santa María del Rosario et, quand il a reçu la médaille pour le Prix Nobel de Littérature, il l’a remise à la Vierge de la Caridad del Cobre (Ochún pour les religions africaines).

Le mois des fleurs de 1940 commençait et la foule était nombreuse dans le village pour la fête patronale de San Francisco de Paula, quand Marta Gellhorn a décidé de faire les démarches de l'achat dans le but que l'auteur du Vieil homme et la mer ait un lieu tranquille pour continuer à écrire, pour donner libre court à ses désirs et à sa vie licencieuse. La chambre 511 de l'hôtel Ambos Mundos où il a vécu presque sept ans, dans le cœur de La Havane, s'avérait trop petite et asphyxiante.

Le lieu choisi ne pouvait pas être meilleur. À une quinzaine de kilomètres de La Havane, d’une communication rapide avec le centre métropolitain à travers la Route Centrale, San Francisco de Paula résultait un paradis tropical et la propriété La Vigía, un oasis, bien que certains biographes disent qu'il critiquait son éloignement, d'autres signalent ses dons pour choisir des bons endroits pour vivre et manger. 

À la fin d'une petite élévation, en suivant une rue en forme de couteau arabe, on trouve la grande porte qui donne accès à la propriété de cinq hectares et qui au début était l’entrée commune pour la laiterie de Julian Rodriguez jusqu'à ce qu’Hemingway achète tout l’endroit. Autour de ses limites, en forme de demi-lune, vivaient ses voisins, de classe moyenne, haute et basse selon les oscillations de la République avec ses vaches grasses ou maigres, ainsi que des employés, tous rêvant de monter dans l'échelon social.

Parmi les plus proches se trouvait Manuel Antonio Angulo, surnommé Toño, qui se prétendait un petit propriétaire de Camagüey, bien qu'il ait été ruiné lors de la crise de 1929. Toño avait été secrétaire privé et ami personnel de José Muñiz Vergara, le capitaine Nemus, journaliste et écrivain l'auteur qui a concerté l'entrevue de Rubén Martínez Villena avec le dictateur Gerardo Machado en 1932, de laquelle a transcendé la phrase historique « un âne avec des griffes » et qu’Hemingway a qualifié de misérable tyran.

Celui qui était mon grand-oncle s’habillait de casimir blanc, portait un chapeau de Panama, avait une montre gousset en or et une bague du même métal ornée d’un saphir. Son épouse, María del Rosario Monastel Ureña, d’un beau visage reflétant son origine costaricaine, avait la double nationalité et se faisait appeler Miss Rose.

Le jardin de son voisin s'est avéré un aimant pour Hemingway à cause de ses orangers, ses citronniers, ses avocatiers et ses nombreux légumes. Le fait de pouvoir communiquer en anglais, uni à l'affinité pour avoir des chiens et des chats, a permis la relation, malgré la divergence quant aux habitudes diététiques et éthyliques.

Lors du premier lustre des années 50, une invasion de bibijaguas (fourmis américaines, Atta insulaires) détruisait tout sur son passage. Le nid mère des hyménoptères se trouvait à la frontière entre les deux voisins avec des sorties de la fourmilière d’un côté et de l’autre. Hemingway et Toño se sont vus à travers la clôture commune et, après avoir fait une évaluation des dommages aux arbres fruitiers et aux potagers, ils ont tracé un plan d'action contre les déprédateurs. La première a été la recherche de documentation sur les bibijaguas et les méthodes pour leur extinction, jusqu'à trouver une arme létale : le carbure. La seconde a été la confection d'une carte à l'échelle de la petite élévation de terre rougeâtre que les fourmis avaient transporté jusqu'à la surface, incluant les cavités principales et secondaires, avec la profondeur approximative qu’elles pouvaient avoir et, finalement, retirer une partie de la clôture pour passer à l'attaque, une mission accomplie par José Herrera, plus connu comme Pichilo, le jardinier d’Hemingway.

Le jour « J » est arrivé, Toño s’est levé de bonne heure et, dans une malle de cuir il a sorti une chemise bleu claire à manches longues, un pantalon de cavalier, des guêtres et un chapeau de paille. Il s’est habillé, s’est regardé dans un miroir et a été satisfait.

Hemingway, s’est présenté plus tard vêtu d’un pantalon, d’un casque colonial, de bottes et d’une chemise, une tenue semblable à celle qu’il utilisait en Afrique. Ils se sont assis sur deux chaises pliantes sous un avocatier et, après avoir bu un thé offert par Miss Rose, l’action a commencé. Hemingway et son voisin introduisaient les pierres de carbure avec une brindille de bois dans les orifices des cavités, alors que Pichilo plaçait des bouchons fait avec de l’herbe sèche. Après deux heures de travail difficile il y a eu un repos de 20 minutes, qui a aussi servi pour faire le point sur le travail réalisé, et cela a été utile car ils avaient oublié de fermer les concavités secondaires, ce qui aurait tout fait échoué. Le plan tactique conclu, ils ont remplis plusieurs seaux avec un tuyau d’arrosage qu’ils ont versé ensuite dans les orifices de sortie des bibijaguas.

En moins d'une minute l'eau a commencé à faire son travail sur les pierres de carbure et les gaz ont émergé provoquant des explosions en chaîne et dont les ondes expansives allaient au coeur de l'état-major des bibijaguas, de leurs réserves d'aliments et des nurseries.

Hemingway s’est senti heureux et triste à la fois. L'opération a été un succès, mais comme amoureux de la nature il savait que la mort des déprédateurs serait la vie pour des dizaines de plantes, bien que les explosions lui rappelaient les guerres et, une nouvelle fois, il était nécessaire que sonne le glas.