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Quand Pablo Neruda a visité La Havane
Par María Elena Balán Saínz Traduit par Alain de Cullant
Juan Marinello, Nicolás Guillén et Angel Augier ont accueilli le poète Pablo Neruda à La Havane en 1942.
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

Le poète chilien Pablo Neruda est arrivé à La Havane en mars 1942 mais sa poésie l'avait précédé depuis quelques années, en 1925, quand la revue havanaise Social a publié Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée dans le numéro 8.

Il connaissait certaines choses de l'Île grâce à ses lectures d’enfance et de jeunesse, mais c’est Gustavo Enrique Mustelier, le consul cubain à Batavia, Java, qui lui a parlé des us et coutumes de Cuba dans les années 1930. Pour le poète au nez épaté et portant son éternelle casquette, La Havane représentait seulement « une boîte de cigares », comme il l’a admis ensuite.

Le narrateur, poète et journaliste Angel Augier a eu l'opportunité de le connaître et il a laissé de telles expériences dans son livre Pablo Neruda en Cuba y Cuba en Pablo Neruda, dans lequel il signale qu’il a été invité par la Direction de la Culture du Ministère de l'Éducation, à la charge de l’éminent polygraphe José María Chacón y Calvo, pour offrir un cycle de trois conférences dans un Séminaire de Recherches Historiques.

Le lundi 23 mars il a programmé « Voyage du temps et de l'océan », alors que le jeudi 26 il a offert « Voyage à la lumière de Quevedo », concluant ses dissertations publiques le samedi 28 avec « Voyage à travers ma poésie ».

Pour l'auteur de Farewell, Playa del sur et Hoy es el cumpleaños de mi hermana, la visite de La Havane a représenté un désir qui se réalisait enfin.

Pendant les difficiles années de la Guerre Civile espagnole, quand Pablo Neruda s’identifiait avec la lutte du peuple hispanique et a pris part au Congrès International en Défense de la Culture, au milieu de l'agression fasciste, il a resserré ses liens d’amitié avec Juan Marinello, Nicolás Guillén, Alejo Carpentier et Félix Pita Rodriguez, des écrivains cubains présents dans ce rendez-vous de pensée révolutionnaire.

Juan Marinello, Nicolás Guillén et Angel Augier l’ont reçu à La Havane. Il était arrivé avec son épouse Delia del Carril, dans un vapeur provenant de Veracruz, Mexique, où il était Consul du Chili. Les trois cubains l’ont accompagné jusqu'à l'hôtel Packard, un point historique et stratégique de la ville, proche de sites aussi représentatifs que le Paseo del Prado, le Château de la Punta et le paysage marin du Malecón. Postérieurement, Angel Augier a rappelé :

L'accueil cordial de Pablo et de la Hormiguita (« la Petite Fourmi, le surnom de Delia) m'a poussé à leur rendre visite l'après-midi suivant et il a accédé à ma suggestion de connaître l’environnement pittoresque urbain, ce qui lui a fait très plaisir.

José Antonio Fernández de Castro, le secrétaire de l'ambassade de Cuba au Mexique qui était en vacances à La Havane, s’est joint à nous. Pablo nous a invité à prendre un verre, debout au bar, ils ont demandé de l'absinthe, et moi, peu donné aux boissons, j’ai opté pour une modeste bière. Pablo a dit, avec sa voix profonde et son ton psalmodiant :

- Angel : une absinthe est bonne de temps en temps…

La dévotion cubaine de Pablo Neruda, son rêve infantile et juvénile, sa curiosité pour connaître la champola de guanábana dont lui parlait Mustelier, tout cela s'est matérialisé durant ces jours de mars et avril, où il a reçu des hommages. Parmi ceux-ci se trouvaient celui du Front National Anti-fasciste, avec une conférence de Juan Marinello sur sa poésie ; de l'Union Juvénile du Centre Populaire Hébreu, avec une conférence du poète Félix Pita Rodriguez sur Résidence sur la Terre, alors que le Département de la Culture et du Tourisme de la Commune de La Havane, a offert un concert de la Bande Municipale dans le grand salon du Palais Municipal dirigée par le maestro Gonzalo Roig et Pablo Neruda a lu des poèmes après avoir été présenté par Nicolás Guillén.

Le 15 avril, des artistes et des intellectuels ont offert un repas d’adieu au visiteur. Selon Angel Augier ce fut le plus intime et pittoresque échange, quasi familial, avec Pablo Neruda, dont il est resté comme souvenir un imprimé qui simule la couverture de livre, avec l’indispensable texte du menu « Paella pour Neruda » : Dans une assiette ; et une salade / Dessert, pain et café / Fonda de La Victoria / La Havane, 15 avril de 1942.