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Maurice Chevalier : l'homme du charme
Par Josefina Ortega Traduit par Alain de Cullant
Maurice Chevalier a débuté le 13 avril 1956 dans le théâtre Auditorium de La Havane avec un spectacle de Broadway intitulé One man show.
Illustration par : Eduardo Roca CHOCO

Ce n'était pas un secret pour le très célèbre artiste français que les Cubains l'attendaient avec impatience depuis environ quatre décennies. C’est ainsi qu’il l’a fait savoir à un journaliste de la revue Bohemia :

« J’ai reçu plusieurs fois divers propositions. Concrètement, je me rappelle qu’ils m’ont proposé trois contrats. Mais, à cause de mes engagements contractés antérieurement ou parce que les entreprises ne pouvaient pas m'offrir la quantité que j'estimais appropriée, je les ai reporté ».

Maurice Chevalier est enfin venu à La Havane le 11 avril 1956, pour se présenter dans un gala commémoratif à l’occasion du cinquantenaire de l’exclusif collège La Salle. Un journaliste raconte : Il venait de New York et quand la petite porte de l'avion s’est ouverte, Maurice Chevalier est apparu vêtu dans une chaude tenue hivernale. Il a descendu en souriant la passerelle illuminée par les projecteurs. Il a manifesté sa joie d’être à La Havane et il a fait référence à la chaleur suffocante. 

« C'est la première fois qui je foule la terre cubaine et j’espère ne pas vous décevoir. J'ai beaucoup entendu parler de Cuba. J'ai lu sur vous et je connais des aspects du pays par les films ».

Le chanteur et acteur français qui avait conquis Hollywood avait presque 70 ans et il conservait son style particulier qui l'a catapulté à la renommée depuis les scènes frivoles, sur lesquelles il a imposé son image de bel homme attrayant et souriant, toujours d’une gaieté frivole, ce qui a fait que certains soulignent seulement ses limitations, sans reconnaître son talent. D'autres, par contre, étant donné sa popularité et sa gentillesse, sont arrivés à des éloges démesurés.

C’est Alejo Carpentier, un des critiques qui a caractérisé avec une très grande profondeur le Monarque du Music Hall, a reconnu avec exactitude les capacités et les limitations de l’artiste depuis les pages d’El Nacional, de Caracas, le 27 juin 1951 :

« Qui est Maurice Chevalier ? Un chanteur ? A-t-il une belle voix ? Ni belle ni laide, puisqu'il ne présume pas de la voix ni fait usage de ses possibles ressources. Est-ce un conteur ? Non. Un poète ? À sa manière. Un comédien, alors ? Oui, bien qu’il se serve très peu des moyens expressifs du comédien sur scène. Alors, qui est-ce ? Un homme avec ce que Federico García Lorca appelait « le charme » – cette grâce indéfinissable, ce don d’émouvoir à temps, de dire et faire les choses justement, hors de tout étalage technique, qui peut aussi bien se manifester dans une arabesque d'Alicia Alonso, dans un andante d'orchestre dirigé avec inspiration, dans un couplet de chant flamenco ou dans l'art d’un certain harpiste, découvert par Antonio Estévez, dont les improvisations évoquent rapidement la majesté des Préambules d'orgue du Moyen-Âge. Le charme ne s’explique pas : il se sent ».

Né en 1888, Maurice Edouard Saint-Léon – tel était son véritable nom – est passionné par le monde du spectacle dès son enfance. Il commence comme acrobate, une pratique qu'il abandonne à cause de problèmes physiques. C’est ainsi que le jeune Maurice Chevalier est passé au monde du théâtre, se présentant dans les cabarets et les music-halls parisiens avec la célèbre Mistinguett, avec laquelle il a formé un des duos les plus populaires de la première décennie du XXe siècle.

Il atteint une juste célébrité en interprétant avec un esprit très propre des chansons typiquement françaises qui – au dire de l’auteur de Partage des eaux – appartiennent généralement à la veine populaire et souvent « faubourienne », ce que nous pourrions appeler le folklore urbain », comme La Madelon  (1918), Valentine (1925) ou Quand un vicomte (1935), célèbres dans tout le monde.

« Avaient-elles une certaine valeur musicale ? Non ». Se demandait et répondait Alejo Carpentier dans ledit article. Mais il reconnaissait que derrière ces chansons ingénues et spontanées « se trouvait l'esprit de Chevalier, ce charme, cette grâce ironique qui a marqué pendant un demi-siècle, peu ou beaucoup, le style des meilleurs chansonniers de Paris ».

À La Havane le vétéran acteur français, qui a surpris tout le monde pour sa vitalité, a débuté le 13 avril 1956 dans le théâtre Auditorium, devant un public select, avec un spectacle de Broadway intitulé One man show. Une seconde représentation a eu pour la scène du cabaret « Montmartre », dans le quartier du Vedado, et, apparemment, il a aussi chanté dans le programme De fiesta con Bacardí de la chaîne 6 de la télévision.

Maurice Chevalier est décédé à Paris en 1972. Il a réalisé des tournées et offert des récitals jusqu'à ses dernières années. Il est encore – comme a dit Alejo Carpentier – « l'homme du charme, ‘‘l’ange’’ qui lui permet de trouver un peu de véritable poésie dans la plus simple et versatile chanson. »