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La vierge de la Caridad del Cobre : Symbole de cubanité
« L'image de la Vierge de la Caridad del Cobre entrelace d'immenses traditions ethnologiques et historiques inséparables pour une étude. »
Illustration par : Lisandra García

Prologue de la seconde édition cubaine du livre La virgen de la Caridad del Cobre : Símbolo de cubanía, de la Docteur Olga Portuondo Zúñiga.  Maison d’édition Oriente.

1. Je me permets de commencer la rédaction de ce « Prologue », qui m’honore, avec l'expression de mes remerciements à la Docteur Olga Portuondo pour la révision et la constance quant à la soigneuse élaboration de la troisième édition de son œuvre sur la Vierge de la Caridad. Elle l'a fait avec une abnégation allègre, ardente, et avec cette même attitude intérieure tous les Cubains reçoivent ce livre qui nous illustre sur la dévotion à l'image sous laquelle a voulu être vénérée, à Cuba, la Vierge Marie, Mère de Dieu et nôtre, par la volonté de Son Fils Jésus-Christ. Une dévotion qui dépasse le cadre purement religieux et qui a acquis, avec les siècles, une énorme signification sociale, étant donné que l'auteur ajoute un sous-titre : « Symbole de la cubanité ». Il me semble que, suivant cette direction, l'auteur nous dit depuis la première édition de l'œuvre  préfacée :

 « L'image de la Vierge de la Caridad del Cobre entrelace d'immenses traditions ethnologiques et historiques inséparables pour une étude. Une analyse est nécessaire par aspects et dans l'ensemble : des faits, des fantaisies, des réalités, des illusions, des souvenirs de la vie et des conceptions dogmatiques des sages ou du génie d’un humble peuple anonyme. La cubanité se situe dans cette incorporation et cette intégration qui n'apprécie pas la moindre fissure dans l'acceptation du culte comme quelque chose de naturel et dans l'atmosphère historique et géographique de l'Île de Cuba. Sa vitalité présente, indiscutable dans les critères religieux cubains de la contemporanéité, est donnée par l’intime relation du mythe et de la légende avec le processus intégrateur de la créolisation, après la cubanité. Ainsi, ce qui a pu être étranger, sera maintenant, sans discussion, créole et cubain » (1).

2. La complexité et la richesse de ce travail, dans ce cas, se trouvent dans le fait qu'on aborde non seulement l'éclaircissement d'un événement historique, comme pourrait être, par exemple, le début de l'une de nos guerres, l'établissement du gouvernement républicain en 1902, etc. Tous sont des événements de grande importance dans notre histoire de la patrie, mais des faits historiques ayant des conséquences sociopolitiques, économiques et culturelles, comme tout événement historique significatif, mais qui ne vont pas au-delà de cette sphère humaine sans la connotation d'un autre ordre. Et s’ils les ont, c’est seulement de manière tangentielle. Dans le cas qui nous occupe maintenant, on étudie des faits, certains historiques et d'autres de différente nature, non étrangère à l'Histoire, en rapport à l'image de Notre Dame de la Caridad, Patronne de Cuba, qui est vénérée à El Cobre, la dévotion chrétienne la plus étendue dans notre pays et, en même temps, le meilleur et plus évident symbole de cubanité, comme l'auteur l’affirme dans le titre de l'œuvre. La découverte fut-elle réelle, bien que fortuite, sur la mer ou sur la terre, ou une création des fantaisies populaires induites par des intérêts provenant d’autres étrangers au religieux ? Cette image et la dévotion à cette dernière ont-elles été le fruit des légendes populaires sans un substrat réellement historique possible, ou, dans leur centre, peut-on discerner un noyau véritablement historiquement ? D'où une telle invocation « de la Caridad » ? En outre, comme l'image est le soutient d'une dévotion mariale, on ne peut pas abandonner des références de caractère plutôt théologique aux contenus marials de la foi chrétienne. C'est donc un thème sur lequel il faut marcher sur la pointe des pieds et avec de fines chaussures. On devrait toujours le traiter avec des gants de soie, comme le fait Olga Portuondo dans son livre, même s’il y a de points à discuter.

3. Avant d'avancer dans mon texte, comme introduction générale, je suis convaincu que, à mes yeux, en se référant à l’historique, ni le mot mythe, ni le mot légende ne devraient jamais être assumer péjorativement, comme des références à quelque chose de faux, à ce qui n'est pas réel. Pour de nombreux croyants non familiarisés avec la terminologie et la valorisation de ces termes dans l'historiographie contemporaine, leur utilisation s'est avérée choquante par l'auteur en rapport à l'image de Notre Dame de la Caridad. Aussi bien mythe que légende sont des mots et des concepts assumés académiquement comme des formes littéraires qui, de manière diverse au langage scientifique de l'Histoire, expriment une bonne dose de vérité en ce qui concerne le passé, à ce qui a eu lieu réellement, que l'Histoire ne devrait pas exclure. Les mythes et les légendes s’imbriquent dans le passé, dans la préhistoire et dans le début de l'histoire d'un peuple ou d'une certaine réalité concrète de ce dernier, avant qu'apparaissent les documents scientifiquement historiques et les faits parfaitement vérifiables. De plus, une fois que les documents historiques apparaissent et les faits peuvent être vérifiés, le mythe et la légende continuent à être présents. Non seulement comme connaturels au groupe humain dans le sein duquel ils sont nés, mais aussi comme ressource des historiens pour illuminer des réalités qui, dans le cas contraire, s'avéreraient ambiguës et même incompréhensibles.

4. Mythe nous vient du grec mitos, un substantif de signification multiple même dans le cadre culturel grec classique : mot, raison, propos, discours, récit, nouvelles, conversation, délibération avec soi-même, opinion, projet, intention, plan, proposition, histoire… Tardivement il a signifié : invention, fable, conte. Quand nous nous mouvons dans le cadre grec, nous devons placer le mot dans son contexte afin de spécifier sa signification. Actuellement le terme est très utilisé par les historiens des religions quand il s'agit de comprendre des textes et d'anciennes traditions que nous ne pouvons pas situer dans le cadre du scientifiquement historique, mais ils ne cessent pas d'enfermer des vérités, parfois les plus profondes et illuminatrices, par rapport à un peuple et à la religion quand il s’agit de comprendre le contenu et l’histoire. Par exemple, les plus orthodoxes exégètes chrétiens et juifs utilisent toujours ce mot aujourd'hui pour se référer aux deux narrations de la création incluses dans le début du Livre de la Genèse (1.1-2. 4a ; 2, 4b-3, 24). Fruit la première de la tradition sacerdotale du Ve ou VIe siècle avant J.-C., et la seconde, des très antiques traditions orales propres des « tribus » qui, avec le passage du temps, ont formé l'identité nationale juive. Les scribes de la cour du roi Salomon (970-931 avant J.-C.) ont commencé leur moisson et leur rédaction. Les compilateurs qui réalisèrent une articulation définitive à ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament et qui est simplement la Bible pour les juifs, n'ont pas eu de scrupules à inclure les deux traditions (comme dans de nombreux autres cas), une avec l'autre ; diverses dans leur forme et identiques dans leur contenu. Nous les appelons « mythes bibliques de la création » ou « narrations mythopoïétiques », pour éviter le mot mythe et éviter de fausses interprétations de la part des lecteurs moyens, n’étant pas bien informés sur ces questions (et en inclure une autre que… les lecteurs ne comprennent pas !). Et à quel point sont vraies ces narrations sur Dieu, sur la personne humaine et sur le monde, même si elles ne sont pas « historiques » !

5. Le mot légende mérite aussi un certain déchiffrage. Il vient du latin legenda, pluriel neutre du participe de futur du gérondif de la voix passive du verbe legere, lire, qui dans cette forme verbale signifie « ce que l’on doit lire » ; et puisqu'il s'agit du pluriel (les pluriels neutres doivent avoir ‘a’ comme terminaison) par conséquent, le mot, étymologiquement, veut dire : « les textes qui doivent être lus ». Dans l'antiquité chrétienne on a introduit très tôt la coutume de lire les vies des saints, même dans le cadre liturgique. Les vies des martyrs étaient choisies du Liber Passionarius ; les vies des saints non martyrs, « confesseurs de la Foi » non pas par la voie martyriale (passion) mais par leur existence exemplaire, étaient prises du Liber Legendarius. Jacques de Voragine, au XIIIe siècle, a réalisé une vaste compilation des vies des saints, riche en données historiques, quant aux maravillosismos provenant de la piété chrétienne, ingénue, et des traditions populaires acritiques. Il l’a intitulé Legenda aurea (Légende dorée), à savoir, les textes d'or qui doivent être lus. Ce fut un des livres les plus populaires en Europe lors du Moyen Âge. En castillan, Leyenda a fini pas signifier ce qu’on disait de certaines personnes ou de certains groupes de personnes ou d'un certain endroit, dans lequel, généralement, il ne manquait pas une certaine touche des réalités surprenantes, mystérieuses, merveilleuses ou simplement, miraculeuses, sans les nombreuses exigences de la critique historique qui, d'autre part, n'a pas été une discipline scientifiquement cultivée jusqu'au Siècle des Lumières.

6. Par conséquent, les peuples de très diverses cultures et traditions, dans l'ensemble, nous ont présenté leur identité et leur devenir, leur histoire, au moyen de textes et de faits historiques bien statués, mais aussi à travers des mythes et des légendes, en rien négligeables comme sources primaires, aussi bien pour la reconstruction de l'Histoire quand nous ne disposerons pas des textes, des inscriptions ni des objets que ne nous permettent pas d'examiner le passé, pour illuminer et donner un corps – une chair – à des textes, des inscriptions et des objets qui, sans la lumière apportée par les mythes et les légendes, sont dépourvus de vie.

7. Je me suis étendu dans cette introduction car dans le prologue apparaissent fréquemment ces mots, mythe et légende, qui pourraient être des synonymes de fausseté, de tromperie consciente et inconsciente, pour de nombreux lecteurs. Cela se produit ainsi dans notre langage familier, et tous les lecteurs de ce livre ne sont au courant du langage et des genres littéraires propres des histoires des religions et de la culture en général. Je suis sûr que la Docteur Portuondo connaît largement la charge de vérité que les mythes et les légendes contiennent et, la connaissant, elle utilise cette terminologie. En principe, cette utilisation est scientifiquement et littérairement valide. Il me semble que l’on pourrait réclamer à l'auteur que, dans certains passages de son œuvre, peut-être, elle ne prend pas suffisamment en compte la portée de ces mots dans l'entendement du lecteur moyen, et qu’elle tende à esquiver les précisions sur la historicité de certains faits en rapport avec l'origine et le développement du culte à Notre Dame de la Caridad à Cuba ; insistant seulement sur le caractère mythique ou légendaire, comme un voile qui enveloppe les faits réels. Par exemple, au début de l'œuvre, dans le premier chapitre – l’introduction générale au sujet de la tradition mariale à El Cobre –, l’auteur nous dit : « Le mythe de la découverte de la vierge de la Caridad est présent dans l'âme populaire cubaine […] » (2), ensuite, après avoir cité l'existence du témoignage de Juan Moreno et d'autres, elle affirme : « […] ce qui a seulement pu être un point de vue, s'est converti, avec le passage des années, en la seule vérité ; c’est ainsi que s’est formée la légende, c’est ainsi que s’est élaboré le mythe » (3). Dans ces textes, l'auteur paraît identifier le mythe et la légende, ainsi que d’affronter les deux expressions avec la « vérité » des événements qui ont donné naissance au culte à l'image de Notre Dame de la Caridad del Cobre. Quelques nuances s'avéreraient révélatrices. De fait, dans le corps du livre, la Docteur Portuondo nous présente beaucoup de ces nuances souhaitées depuis le début de l'œuvre.

8. Mais j'insiste, éclaircir le caractère des qualifications sur les divers composants du phénomène marial à El Cobre et, par résonance séculaire, dans tout Cuba, est parfaitement valide. Ce sera toujours un défit pour les scientifiques et un cadeau pour ceux qui ne le sont pas et nous recevons comme un legs d’avoir en main les résultats des recherches correctes et des discernements nécessaires pour mieux connaître les situations historiques qui nous intéressent. Le phénomène marial à El Cobre nous intéresse énormément. Je comprends que certains des « composants de la tradition », comme on le répète généralement aujourd'hui, pourraient être qualifiés, peut-être, comme mythes ; d'autres, comme légendes, ne concordant pas parfaitement entre eux dans l’accidentel. À mon avis, seulement les substantiels peuvent être qualifiés comme des réalités historiquement prouvées de mode rationnellement acceptable. Évidemment, un prologue n'est rien de plus qu'une introduction à l'œuvre, non pas une analyse de toutes les lignes du livre. Ayant éclairci, suffisamment je crois, ce qui est compris généralement par « mythe » et « légende » dans les textes spécialisés en histoire des religions, soutenant la validité des mises en question et supposant que la Docteur Portuondo partage substantiellement ces points de vue, même si ceci n'est pas vu avec clarté dans tous les passages où elle emploie ces expressions, je peux continuer.

9. En relation à la dévotion envers Marie par rapport à une certaine invocation précise, nous devons savoir distinguer les divers composants d'un tel phénomène en question et donner à chacun la note ou la qualification adéquate. D'abord, comme fondement et centre de n’importe quelle de ces traditions, nous avons les éléments dogmatiques, à savoir, ceux qui s’articulent avec les autres contenus de la foi de l'Église Catholique, des Églises Orthodoxes, de l'Anglicanisme et de la majorité des confessions chrétiennes nées de la Réforme. Je me réfère à l'amour de Marie, comme tel, indépendant d'une invocation ou d'une image précise ; la dévotion à elle comme la Vierge élue, depuis toute l'éternité, au sein de la vie trinitaire, pour être la Mère du Fils Dieu et notre mère spirituelle ; à son pouvoir intercesseur, à sa conception immaculée par la grâce de Jésus-Christ, à son ascension – affirment les Catholiques – ou à sa glorification (comme préfèrent affirmer d'autres familles chrétiennes). Ce sont les composants substantiels des affirmations mariales de la foi chrétienne. Des affirmations sur la Vierge Marie comme telle, non pas d'une invocation et, encore moins, d'une image, même si dans la dévotion populaire tout apparaît « mélangé », comme dans l’ajiaco de don Fernando Ortiz. Certaines des données de notre foi mariale sont incluses dans les premières références de notre foi (par exemple dans Les Evangiles), dans des textes liturgiques et de très anciennes prières (par exemple dans le Sub tuum praesidium confugimus Sancta Dei Genitrix…) et dans les réflexions des Pères de l'Église des premiers siècles ; d'autres éclaircissements dépendent de la théologie médiévale et postérieure, jusqu'à nos jours, ainsi que des textes et des gestes du Corps enseignant Ecclésiastique.

10. Le long de l'histoire de l'Église, ces contenus de foi ont été présentés non seulement dans des textes de caractère éminemment théologique et liturgique, mais ils apparaissent dans les dévotions populaires, presque toujours associées aux mêmes invocations de la Vierge Marie. Le Corps enseignant Ecclésiastique, surtout lors des cinq ou six derniers siècles, a été rigoureux dans l'acceptation de la possibilité d'une invocation ou du culte à une image mariale, précisément afin d'éviter les confusions par rapport aux données de la foi. Dans certains des cas, le titre d’une invocation est associé au nom d'un certain lieu (par exemple, Monserate, Mont-Carmel, Czestochowa, Lourdes, Fátima, etc.) ; parmi d’autres, à une certaine situation existentielle concrète de Marie (par exemple, Notre-dame de l'Annonciation, du Buen Parto, de la Purification ou de la Chandeleur, des Douleurs, de l’Ascension, etc.) ; dans d'autres, l’invocation se réfère à une certaine vertu ou une attitude chrétienne qui est éminemment considérée chez Marie (par exemple l'Espoir, le Bon Conseil, la Charité, etc.). Ce dernier cas est celui de notre patronne, vénérée sous le titre de Notre Dame de la Caridad, la vertu supérieure dans l'existence chrétienne. Charitas, en latin, signifie l'amour fraternel et serviable. Il vient du grec xaris, qui dénote de nombreuses choses : tolérance, don d’amour, gratitude, etc. Dans les langues contemporaines dérivées du latin, charité est synonyme de l'amour confiant et d’obédience qui doit nous mettre en rapport avec Dieu, et de l'amour fraternel et effectivement serviable qui doit nous mettre en rapport avec toutes les personnes. Il s'ensuit que cela signifie aussi aide, aumône aux nécessiteux, etcetera.

11. Nous n'avons pas créé cette invocation à Cuba. Elle nous vient d’Espagne, comme presque tout ce qui se réfère à la foi et à l'existence chrétienne. Le cardinal Cisneros, régent pendant la minorité de Carlos I d'Espagne et V d'Allemagne, au XVIe siècle, a multiplié des petits hôpitaux et des pensions pour les voyageurs et les pèlerins nécessiteux, presque toujours dans les villages ou les petites villes de passage. Il les plaçait généralement sous la tutelle de la Vierge Marie, sous l’invocation de Notre Dame de la Caridad, étant donné le caractère du lieu. En Espagne, parmi les églises qui subsistent avec ce titre, les plus connues sont celle d'Illescas, près de Tolède (avec une admirable chapelle décorée par El Greco), et le Sanctuaire de Sanlúcar de Barrameda, une ville andalouse, au sud de l'Espagne, à côté de l'embouchure du fleuve Guadalquivir, au sud-est de Cadix et au nord-ouest de Huelva. Le sanctuaire a été construit afin qu’il soit la dernière vision de la réalité espagnole que percevaient ceux qui partaient de la péninsule lors des premiers temps de la colonisation, déjà organisée, de l'Amérique. En cette époque tous les navires devaient généralement lever l'ancre de Séville, descendre le Guadalquivir, et passer par Sanlúcar. Il ne faut pas s’étonner que plus d’un marin ait apporté avec lui une petite image de Notre Dame de la Caridad. 

12. Quand le navire affrontait une tempête, c’était une croyance ou une superstition fréquente parmi les marins de l'époque que ceux qui possèdent une image – de Jésus-Christ, de la Vierge Marie ou d'un certain saint – la jettent à la mer afin que la tempête se calme. En outre, de nombreux bateaux ont fait naufrage et quand le naufrage se produisait en un lieu pas très éloigné des côtes, il était commun que des morceaux du navire et des objets de bois soient entraînés par les vagues jusqu'au rivage. Dans des musées du Pérou et du Chili, j'ai vu des objets de tout type ayant cette origine. Dans la maison du poète Pablo Neruda, dans l’Île Noire, près de Valparaiso et de San Antonio, au Chili, sur la côte sauvage du Pacifique, j'ai pu apprécier la précieuse collection de figures de proue, anthropomorphes – certaines à caractère religieux – et zoomorphes, qu’il thésaurisait et qui avaient été trouvées, il y a longtemps, sur les côtes proches à ce lieu de débarquement des navires espagnols et d'autres nationalités, à partir du XVIe siècle. Notre image de la Vierge de la Caridad del Cobre n'est certainement pas une figure de proue – un certain auteur est arrivé à l'affirmer ! –, mais une petite figure, délicate, humble, avec une armature en bois et un vêtement, appropriée pour la dévotion personnelle ou pour un petit temple. Il ne s'avère pas absurde de penser qu'elle ait été dans un navire qui aurait fait naufrage près de la côte orientale de Cuba, plus précisément, de l’actuelle province d’Holguín. Ou qu’un marin l’ayant en sa possession, devant la menace d'une tempête, l’ait lancée à la mer afin qu’elle se calme, en accord avec la croyance déjà mentionnée.

13. La tradition populaire a toujours affirmé, depuis le XVIIe siècle, à partir du début du culte à cette image dans une simple chapelle dans le village minier de Santiago de Prado, aujourd’hui El Cobre, qu’il s'agissait d'une image trouvée, flottant sur les eaux, par trois travailleurs des mines de cuivre du village qui étaient allées à Nipe à la recherche de sel. La tradition assure aussi qu'après un bref séjour dans un bohío (cabane) de Hato de Barajagua, elle a été transférée à Santiago del Prado où, très rapidement, on a levé un ermitage sur une des collines de l’endroit, et un ermite en avait soin. Ce qui est ensuite arrivé est histoire relativement évidente et généralement admise : les changements de chapelle ou d’ermitage comme site pour l'image jusqu'à ce qu'elle ait la sienne, le nom qui a été utilisé assez longtemps comme une partie de l’invocation : « Notre Dame de la Caridad y de los Remedios », l'autre ermitage du lieu, consacré à Notre Dame de Guía Madre de Dios de Illescas (que l'on ne doit pas confondre avec l’invocation Notre Dame de la Caridad), le nombre croissant de dévots, d'abord du village minier, ensuite de Santiago et de Bayamo.

14. Cette dévotion s’est rapidement étendue dans la zone orientale de l'Île et, progressivement, elle est arrivée au centre et à l'occident. Quand s’est-elle implantée à La Havane ? Au début du XXe siècle, dans la capitale, il n’y avait aucun temple consacré à Notre Dame de la Caridad. La gestion des vétérans des guerres d'indépendance et la persistance de doña América Arias, l’épouse de José Miguel Gómez, le second président de la République, ont obtenu que le temple paroissial de Notre Dame de Guadalupe soit consacré à Notre Dame de la Caridad. Son image a occupé le centre du grand autel, et celle de l’invocation de Notre Dame de Guadalupe est passée à l'autel d'une des chapelles latérales. Toutefois, au moins depuis 1674, à La Havane, il y avait une congrégation, explicitement approuvée par les autorités ecclésiastiques (et civiles), consacrée à Notre Dame de la Caridad. S'il existait une congrégation approuvée par l'Église et la Couronne – nous disposons de la certitude documentaire dans les Archives des Indes –, il y avait au moins une image dans cette zone de l'Île. D'où venait-elle, de l’invocation déjà établie à El Cobre ou d'Espagne ? Comment était-elle ? Comme celle d’El Cobre ? Comment celle d'Illescas ou celle de Sanlúcar ? Elle avait une autre figuration ? Nous ne connaissons pas cette image. Les détails de la figuration sont des questions secondaires et elles n'importent pas tant que l'identité même de la dévotion, à savoir, à Notre Dame de la Caridad. C’est une tradition qu’il y ait une image, avec ce titre, au début du XVIIIe siècle, dans l'église du petit village de San Francisco Javier de los Quemados, aujourd'hui Marianao.

15. Il y a encore quelques années, pour soutenir l'origine de la dévotion de l'image d’El Cobre, nous n'avions pas d’autre ressource que les anciennes traditions orales et les textes écrits après l'origine de la dévotion cobrera, par exemple celui du prêtre D. Onofre de Fonseca, sur le texte du prêtre D. Bernardino Ramirez, qui nous reportait aux autos de 1688, mais ceux-ci ne sont apparus que dans les années quatre-vingt du XXe siècle. Ils ont été trouvé dans les Archives des Indes, à Séville, par le géographe et historien cubain Leví Marrero, qui a aussi trouvé une abondante documentation par rapport à la découverte et sur le début du culte à El Cobre. Il a publié les résultats de sa recherche dans son oeuvre monumentale Cuba: economía y sociedad. Les autos de 1688 incluent le ravissant témoignage oral – ingénu ou non – de Juan Moreno qui, à cette date, était le seul survivant de la découverte. En accord avec sa parole elle a eu lieu dans la Baie de Nipe. En faisant des calculs sur l'âge de Juan Moreno à ce moment (environ 85 ans) et l'âge qu'il affirmait avoir quand s'est produite la découverte, on peut soutenir que celle-ci a eu lieu entre 1612 et 1615. À défaut de meilleures indications sur ce sujet pour l'instant, les évêques de Cuba ont choisi 1612 comme point de départ de la dévotion patronale de Cuba et l'année 2012 comme celle du Quatrième Centenaire de la découverte dans la baie de Nipe.

16. Le caractère de la découverte de l'image, son identification comme « la Vierge de la Caridad » et la date approximative du début du culte – dans le cadre des réalités historiques –, sont des questions historiques, non dogmatiques. Les composants dogmatiques catholiques (et orthodoxes, anglicans, etc.) déjà mentionnés, sont la véritable dévotion mariale et la validité du culte due aux images en général, et à celle-là en particulier. Ceci échappe aux mains de l'historien, dont le travail se situe à spécifier les événements en rapport avec ledit culte, jusqu'où les données nous permettent, au moins en une certaine mesure, l'explication, non seulement la fixation, de tels événements.

17. La Docteur Portuondo n'accorde pas beaucoup de crédit au témoignage de Juan Moreno, étant donné son âge – celui qu’il avait au moment de la découverte et celui qu’il avait quand les autos ont eu lieu –, au temps écoulé entre les deux faits, ainsi qu'aux pressions qui ont pu être exercées sur lui afin qu'il atteste ce qu'il a affirmé, dans le but d'obtenir l'approbation des autorités, ecclésiastiques et civiles. Une approbation nécessaire afin qu'on accorde les crédits indispensables pour l'appui du culte, le maintien du temple, les émoluments du chapelain, etc. L'auteur s'incline vers une interprétation plutôt « légendaire » des origines du culte à cette image, analogue à celle d'autres dévotions européennes et latino-américaines en rapport, non pas avec des « apparitions », mais avec des « découvertes » d'images, fréquemment dans les eaux de la mer ou d'un fleuve, flottantes ou submergées. Par exemple, celle de Notre Dame Aparecida, au Brésil, une image de la Vierge Marie, comme nous la connaissons habituellement sous la forme de l’Immaculée Conception, mais couverte d’un riche manteau obscur. En termes numériques j'annote comme donnée intéressante que ce Sanctuaire, au Brésil, et celui de Notre Dame de Guadalupe, au Mexique, sont les deux sanctuaires marials les plus visités au monde.

18. Le Docteur Leví Marrero, sans ignorer les arguments de la docteur Portuondo, donne crédit au témoignage de Juan Moreno, et depuis sa rencontre des autos, les historiens qui se sont occupés de l'affaire sont divisés sur ce sujet, mais ils s'inclinent majoritairement pour l'interprétation du professeur Leví Marrero : « historique », au moins quant aux questions substantielles, en relation avec la découverte dans les eaux de la baie de Nipe. En définitive, aucune des interprétations n’est absurde ; les deux peuvent se situer à la même date, et sa découverte, sur la mer ou sur la terre, pourrait être attribuée aux mêmes personnes. La découverte de l'image, selon les termes affirmés par la tradition et par Juan Moreno, est possible. L'affirmation du caractère « légendaire » de la découverte marine, voilerait la découverte réelle qui a lieu, non pas sur mer, mais sur terre, dans la zone de Barajagua. La découverte marine est alors interprétée comme une « valeur ajoutée » à cette image, assez simple, dont on voulait valider le culte. Cette hypothèse est aussi possible mais, à mon avis, elle s'avère plus difficile à justifier et à accepter, puisqu’elle ne se soutient ni dans les traditions orales et écrites, ni dans un document légal ayant un tel poids que les autos de 1688 ; cela dépend seulement des recherches et des spéculations de chercheurs du XXe siècle. L'hypothèse de la rencontre sur terre inclut la référence suffisamment prouvée de la coexistence entre les Hispaniques et les Arawaks dans la zone de Barajagua et, fréquemment, l'analyse des racines bara et jagua en langue arawak. Selon cette hypothèse, il pourrait s’agir d'une image vénérée à Barajagua, soit par les Hispaniques – peu nombreux dans ce lieu – ou, probablement, par des aborigènes qui la considéreraient comme un très puissant cemí, et qui avaient commencé un certain processus de syncrétisme, visible dans les enterrements connus d’El Chorro de Malta, dans une zone où l’on pouvait voir la Baie de Nipe. À l'époque du début du culte, Barajagua était un lieu ayant une population relativement abondante d’Aborigènes, ils parlaient cette langue et ils commençaient difficilement à apprendre le castillan et les coutumes des Espagnols, y compris dans ce processus de la religion. La peu nombreuse mais significative population d'origine espagnole établie hors des villes constitutives, mais dispersée dans la campagne apportait généralement avec elle les conséquences religieuses et culturelles.

19. Comment cette image est-elle arrivée à Barajagua ? A-t-elle été apportée par un naufrage ou par un colonisateur espagnol qui en a fait don au groupe aborigène qui le protégeait, comme raconte une tradition, ou, simplement, s’est-elle incorporée à la vie commune des Espagnols et des Arawaks ? Elle est peut-être arrivée en flottant sur les eaux et recueillie par les Aborigènes, la considérant un cemí puissant, dominateur ou dominatrice des eaux marines ? Il faut que les investigateurs cherchent jusqu’à ce qu’ils trouvent des fondements plus solides que l’unique tradition orale et écrite soutenue depuis le XVIIe siècle jusqu'à nos jours, confirmée par les mentionnés autos de 1688, n’exclue pas le fait que des Hispaniques et des Arawaks vivaient alors en communauté dans cette zone. Dans les sources écrites nous trouvons des variantes sur l'identité raciale de ceux qui étaient sur le bateau, sur l'état de la mer au moment de la découverte (calme ou houleuse), et sur d'autres questions accidentelles, non pas sur le fait substantiel. En définitive, pour un dévot, ce qui compte est son amour et sa confiance en Marie et sa présence précoce à Cuba sous cette précieuse invocation de la Caridad. Si l'image a été trouvée sur mer ou sur terre, si elle est arrivée à El Cobre d'une façon ou d'une autre, si ceux qui l'ont trouvée venaient d'un, de deux ou de trois groupes raciaux, etc. cela ne change pas la nature des choses. C’est une question de précisions historiques que nous aimons avoir quand il s'agit de questions importantes.

20. Parmi les historiens on spécule aussi sur « l'identité » de l'image. Est-elle ou non une image de Notre Dame de la Caridad car ses caractéristiques ne coïncident pas totalement avec celle d'Illescas, ni avec celle de Sanlúcar ? La non coïncidence des caractéristiques n'est pas un argument valide quant aux questions relatives à l'identité de l’invocation. Une même invocation de la Vierge peut être représentée avec différentes caractéristiques. Une invocation est cela, une invocation, rien de plus et rien de moins ; une image est une représentation, picturale ou « en volume », non pas une photo de la Vierge prise par un équipement contemporain de haute résolution. En outre, il me semble que nous devons faire une distinction entre les images qui essayent de reproduire, avec pauvreté, une « vision », extérieure ou intérieure de la Vierge Marie, et les images qui s'efforcent d’illustrer un attribut d'une certaine manière. Quand il s'agit de reproduire ce qu'un ou plusieurs voyants disent sur leur « vision », intérieur ou extérieur, de la Vierge, les auteurs de l'image essayent de représenter ce qui a été dit par ceux qui « ont vu », comme c’est le cas, par exemple, de Notre Dame de Lourdes, de Notre Dame de Fátima ou de Notre Dame de la Medalla Milagrosa. Quand il s'agit d'illustrer des attributs… je ne saurait dire de combien de formes j'ai vu représentée Notre Dame par rapport aux attributs ou aux circonstances existentielles de Marie : par exemple l’Immaculée Conception, la Presentación ou Chandeleur, l’Asunción ; la Vierge del Buen Parto, del Camino, etc. Comme illustration de cette disparité de caractéristiques dans une même invocation, je me permets de rappeler que nous avons le cas de Notre Dame de la Merced à La Havane. Dans le temple consacré à son nom, dans l’ancienne zone de la ville, à l’angle des rues Cuba et Merced, apparaît avec deux aspects différents, debout sur le grand autel, et assise sur un trône, à droite de la porte principale, bien que, dans les deux cas, elle soit vêtue de blanc et avec le scapulaire mercedario.

21. En ce qui concerne Notre Dame de la Caridad, rappelons qu’aussi bien le témoignage de Juan Moreno que les traditions orales et écrites sur la découverte, affirment qu'elle flottait sur une planche sur laquelle était écrit : « Yo soy la Virgen de la Caridad » (Je suis la Vierge de la Caridad). Don Fernando Ortiz soutenait l'hypothèse – que notre auteur rappelle (p.98, édition espagnole) – que le titre « de la Caridad » fait plus allusion à la maison ou à l'institution qui a donné nom à cette invocation, qu’à un attribut de la Vierge, ce qui n'exclut pas, évidemment, que la Vierge vive cette vertu théologal à un degré éminent. Le titre voudrait dire : « Je suis la Vierge de (la Maison de) la Caridad ». De fait, jusqu'où nous croyons savoir et ce qui est déjà mentionné, ces maisons de « caridad » ont été mises par son fondateur, le cardinal Cisneros, sous la protection de la Vierge Marie, qu’il a lui-même intitulé Notre Dame de la Caridad pour les deux raisons, pour la vertu de Marie et pour la nature de l'institution. Dans l’actuel sanctuaire on voit un morceau de bois duquel on affirme qu’il faisait partie de cette planche qui soutenait l'image. Le reste est perdu car les pèlerins prenaient des petits morceaux comme souvenir. Un fait qui se produit généralement. Rappelons la tellement « découpée » Croix de la Parra, à Baracoa, et celle qui est vénérée à Rome, dans la Basilique de la Sainte Croix, comme la croix sur laquelle est mort Notre seigneur Jésus-Christ, et celle qui a été trouvée à Jérusalem par Sainte Hélène, la mère de l'empereur Constantin, pendant le gouvernement de celui-ci. Cela vaudrait peut-être la peine de tenter de prouver scientifiquement l'ancienneté de la planche d’El Cobre, comme on a déjà prouvé celle du bois de manglier de la Croix de Parra.

22. Il y a une donnée qui me paraît curieuse, et que la Docteur Portuondo inclut dans son œuvre, c'est la position des quartiers de la lune : vers le bas dans le cas de l'image de Notre Dame de la Caridad del Cobre, depuis les plus anciennes représentations de l'image à Cuba ; vers le haut dans les images de la même invocation à Illescas et à Sanlúcar de Barrameda, et dans toutes les images et peintures des autres invocations qui incluent aussi la lune. La présence de la lune dans l'imagerie mariale est une allusion explicite au texte du Livre de l'Apocalypse (12, Iss) qui présente la vision d'une femme enceinte, vêtue du soleil et ayant la lune à ses pieds. Selon une bonne exégèse biblique, généralement admise parmi les spécialistes, la femme symbolise l'église et très tôt, au sein de l'Église, cette image apocalyptique a été mise en relation avec Marie, Mère, la plus noble figure et fille de l'Église. Le soleil autour et la lune aux pieds ne sont pas une ornementation de plus dans l'imagerie mariale ; ils constituent une importante donnée biblico-théologique, exprimée au moyen du langage de la métaphore plastique, non pas du rationnel théologique.

23. Sur les plus anciennes représentations que nous avons de Notre Dame de la Caridad, elle apparaît vêtue du soleil et avec la lune à ses pieds, elle n’est pas enceinte car l'enfant est déjà né et elle le porte dans ses bras, mais les rayons du soleil entourent son corps et la lune est à ses pieds, en deux quartiers comme cela est coutume, mais, je le répète, exceptionnellement, les quartiers sont dirigés vers le bas. L'image de Notre Dame de Guadalupe apparaît comme une jeune femme enceinte, les rayons du soleil entourant son corps, et la lune divisée en deux à ses pieds, mais avec les quartiers de lune vers le haut. Le fait que la lune de l'image cobrera ait les quartiers inversés n’aurait-il pas une certaine signification particulière, n’enferme-t-il pas un certain « message » que nous envoie notre image depuis le fonds de son histoire ? Ainsi, ceux-ci acquièrent-ils pas une expression d'inculturation de l'image et de la dévotion qui dérive d’elle et conduit à elle, envers les Aborigènes, les Noirs et les Métis qui habitaient dans cette zone de l'Île ? Pour ma vision de penseur occidental, il ne s'agit pas d'une autre chose que « la lune à ses pieds » de l'Apocalypse, mais je laisse la solution de cette énigme de l'inversion  des quartiers de la lune de notre image aux historiens des religions et des anthropologues qui étudient la signification de la dévotion de Notre Dame de la Caridad dans notre pays, défini culturellement par le métissage, dont nous ne sommes pas toujours capables d'atteindre la compréhension intégrale. Parmi ceux qui tentent de trouver une explication pour le placement des quartiers de la lune vers le bas il y a l'hypothèse que la lune dans cette position, dans les mythes aborigènes, arawaks, signifierait le pouvoir de ce cemí – l'image de la Vierge – sur la mort. Si la donnée de la mythologie arawak est démontrable – que je ne connais pas –, l'interprétation ne s'avérerait pas absurde et aurait été une voie d'inculturation de la dévotion à Marie, sans exclure la légende commune de la lune, mais en lui donnant une plus-value de signification vu l’abondante population aborigène, tant en relation avec les lieux où le culte apparaît et s’établit.

24. Pour compléter les significations de l'image, on n'a pas cessé de spéculer sur la couleur et la forme du vêtement. Apparemment, la forme n'est rien de plus qu'une stylisation et une adaptation des costumes du cérémonial des solennités des reines d’Espagne au XVIIe siècle. Avec un tel vêtement et la couronne on exprime la reconnaissance « du règne spirituel » de Marie de Nazareth qui, en vie, était « l'esclave du Seigneur ». Ceci devient plus évident si on nous disait que l'image provient d'Espagne, bien qu'on ne doive pas exclure a priori que si elle avait été faite à Cuba ou provenait d'un certain pays américain, par rapport au vêtement, l'auteur de l'image aurait suivi les patrons royaux espagnols, propres de l'imagerie mariale du XVIIe siècle. En ce qui concerne la couleur du vêtement, j'ai compris qu’elle a varié avec les siècles. Lors des derniers le vêtement était blanc, brodé d’or et de pierres. Mais je me souviens qu’une des religieuses qui veillait habituellement sur le Sanctuaire, m'a dite, il y a de nombreuses années, que dans l’ancienne garde-robe de la Vierge, conservée dans le Sanctuaire, il y avait aussi des vêtements et des manteaux de couleur rose, bleu clair et vert pâle, certains avec des impressions florales, toujours richement brodés de fils d’or et de pierres. Il me semblait alors – et je pense – que ce n’est pas par hasard que l'imagerie peinte ou imprimée en couleur, depuis que ceci est possible, préfère la présenter avec un manteau bleu et un vêtement doux. Parfois, dans les représentations populaires, non pas dans le Sanctuaire, la robe blanche apparaît avec un grand voile, analogue à la traditionnelle blouse créole. Il s'agit probablement d'un support plastique à son caractère de dévotion créole et nationale.

25. Une autre caractéristique de l'image sur laquelle on a spéculé est la couleur des cheveux et de la « peau » de Marie sur cette image. Il me semble aussi que l’on ne doive pas surévaluer cet aspect. En Europe il existe des images de Marie avec la peau de toutes les tonalités possibles, depuis le blanc de nacre jusqu'au noir intense, en passant par les noirs plus ou moins foncés. On peut affirmer la même chose avec les cheveux. Notre Dame de Monserrate, dont le sanctuaire se trouve dans une abbaye bénédictine, dans les montagnes proches de Barcelone, est une image romane noire. La patronne de la Pologne, Notre Dame de Jasna Gora (de la Montagne Blanche) ou de Czestochowa (nom de la ville proche du sanctuaire, aussi inclus dans une abbaye) est une icône greco-slave qui représente aussi la Vierge avec une peau noire. Et personne n'a pensé que la couleur de la peau de ces deux exemples a quelque chose à voir avec des soucis d'inculturation dans une race ou une culture différente de la catalane ou de la polonaise. Or, ceci dit, j'aime le fait que notre image ait des caractéristiques de femme brune, dans le sens espagnol du mot, ou même jusqu'à métis clair (rappelons-nous l'expression de Cirilo Villaverde sur son personnage national, métisse, Cecilia Valdés : « elle paraît blanche »). La majorité des femmes cubaines ont cet aspect et il nous aide à incorporer l'image de Marie dans la réalité religieuse nationale et dans l'affection des Cubains, un peuple majoritairement brun ou métis. Je me rappelle avoir entendu dire au dernier restaurateur, dans les années quatre-vingt, que la couche de peinture originale lui paraissait plutôt de couleur cuivrée et que si celle-ci était « fidèle » à la peinture originale, il y aurait un argument pour l'origine cubaine ou méso-américain de l'image. Mais le même peintre disait qu’après tant de restaurations avec diverses couleurs des couches superposées, pendant quatre siècles, il lui résultait impossible de parier sur une tonalité originale. De fait, il s'est décidé pour la couleur la plus fréquente, à savoir, le brun clair ou le brun, propre de tant de femmes cubaines et espagnoles.

26. À mon avis, une des réalisations indiscutables de l'œuvre de la Docteur Portuondo est la situation du début du culte à notre image en relation aux trois familles de cultures en vigueur dans la zone : l’hispanique, l'aborigène et l’africaine. En réalité, la relation se trouve avec notre métissage de plusieurs racines. Je suis spécialement satisfait que l'on prenne en considération la valeur de l’Aborigène à ce moment, un groupe ethnique si oublié ou, au moins, « anéanti » parmi nous, que nous pouvons encore identifier leur faible présence. Au début du XVIIe siècle, les Aborigènes étaient encore nombreux et si on a écrit tant, exagérément, sur leur rapide disparition c’est peut-être dû au désir de justifier l'importation des Aborigènes du Mexique et d'Amérique Centrale, ainsi que, et surtout, des esclaves africains. Dans la littérature de caractère scientifique, comme cette œuvre, il est important que l’on prenne en considération la culture aborigène au moment de chercher une raison et des explications originales aux nombreux phénomènes des XVIe et XVIIe siècles – non seulement quant à l'image et à la dévotion à Notre Dame de la Caridad – qui ne se comprend pas seulement à partir de l’Hispanique et de l’Africain. La dévotion cobrera est l’un d'eux, pas le seul.

27. Nous savons bien que dès le début de la colonisation ces trois cultures n’étaient pas des ghettos fermés, mais ils s’imbriquaient par tous les chemins, sans exclure le religieux. De là, des origines, naît le phénomène du métissage croissant et dynamique qui nous identifie et, par conséquence, le syncrétisme culturel et religieux. Que cela nous plaise ou non, c’est la réalité, et parmi les dévots de Notre Dame de la Caridad, ce qui équivaut à dire dans la majorité du peuple cubain, il y a les chrétiens traditionnels, avec une identité chrétienne catholique claire, bien que plus ou moins cultivée, qui vénèrent Marie comme la Mère de Jésus-Christ et nôtre mère. Mais il y a aussi les « syncrétiques » qui, quand ils vont à El Cobre ou quand ils allument des cierges ou offrent des rameaux de tournesols à une image de Notre Dame de la Caridad dans leur maison ou dans n’importe quelle église de Cuba, ils ont des références très diverses dans leur esprit et dans leur cœur. Certaines non seulement différentes, mais même des propositions contradictoires par rapport à la réelle Vierge Marie. Le syncrétisme dans le cadre religieux – présent depuis les origines de notre population, avant de parler de créoles, en sens plein, et encore moins de nation cubaine – sont toujours un défi pour la théologie et l'action évangélisatrice de l'Église. Un défi qui n’est pas encore résolu de façon satisfaisante. Les frontières entre la confusion inacceptable et l'inculturation souhaitée, entre la tolérance raisonnable et l'involution délirante, n'ont pas encore pu être tracées adéquatement et effectivement satisfaisante. Ni dans le cadre religieux, ni dans le civil, d'ordre culturel et historique.

28. Une chose que nous remercions aussi à l'auteur c'est le parcours que, de sa main, nous pouvons faire dans l'histoire de cette dévotion, dans ses relations avec l'histoire parallèle du pays. Le parcours vient bien avant le surgissement de la créolité, ensuite il l'accompagne au long de cette période préalable à la créolité généralisée, avant que notre peuple ait cette réalité nationale que nous appelons Cuba. Créée ou « découverte » par ces illustres penseurs créoles de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, la génération de San Carlos, nucléée autour du père Félix Varela, le Père de notre culture. Ensuite, Cuba, comme projet de nation, a continué à tracer ses profils au long du XIXe siècle, de manière ponctuelle, éminente et définitoire, autour des guerres de 1868 et de 1895, et des personnalités de Carlos Manuel de Céspedes, le Père de la Patrie, et de José Martí, l'Apôtre. Le projet est devenue une réalité. La référence à la Vierge de la Caridad arrive jusqu'à nos jours depuis ces maillons postérieurs – parfois de façon très explicite, d'autres fois non –, par les méandres de l'histoire républicaine, imprégnées de lumières et d'ombres. Le sous-titre de l'œuvre n’est pas fictif : « symbole de la cubanité ».

29. Je recommande à celui qui s'intéresse au sujet, dans l'imbrication de la dévotion à la Vierge de la Caridad avec l'identité nationale cubaine, qu’il regarde avec attention les objets laissés par les dévots (ex-voto) lors d’une visite au Sanctuaire, incluant, quant à ceux de l'époque contemporaine, les signes de la vie quotidienne des Cubains, unis à ceux des faits exceptionnels, ceux qui nous renvoient à la lutte insurrectionnelle contre le gouvernement du général Batista, des médailles obtenues par nos sportifs dans différentes compétitions internationales, des insignes de nos militaires en Angola et en Ethiopie, un peu de terre de Guantánamo que notre seul cosmonaute a emporté dans l'espace, jusqu'à la médaille du Prix Nobel de Littérature Ernest Hemingway.

30. Cet écrivain nord-américain nous aimait bien. Il a vécu de nombreuses années à Cuba et bien que son prix soit dû à l'ensemble de son œuvre, il a su que le texte qui l'a déterminé a été Le vieil homme et la mer, dont le protagoniste est un pêcheur de Cojímar, un village de pêcheurs situé à l'est de La Havane. Il s’est demandé que faire avec la médaille, et il s’est décidé de la dédier à Cuba. Mais, à quelle institution ou à quelle réalité cubaine ? « À Notre Dame de la Caridad del Cobre, le cœur du peuple cubain ». Ceux qui l’ont bien connu m’ont affirmée que c’est ainsi qu’il expliquait son geste, aussi par reflet de son passé juvénile catholique, d'arôme irlandais.

31. Et comme je suis de la souche de ceux qui se sentent humainement sauvés par la Poésie, je ferme ce prologue avec le souvenir des analogies poétiques qui nous aident à pénétrer dans le centre et dans le fondement de notre dévotion à Notre Dame de la Caridad et du fait que celle-ci est arrivée à être le symbole de cubanité, le cœur du peuple cubain. Le poète, comme le prophète, voit avant et plus que les autres. Le cuivre (el cobre) est un métal humble. Ce n'est ni l’argent, ni l’or, mais un métal nécessaire pour les alliages, pour que ceux-ci soient plus solides, plus fermes. Le sel, lui aussi un matériel humble, est nécessaire pour conserver la viande et pour donner un bon goût aux aliments. Je n'ai pas découvert de telles analogies. Elles proviennent de Cintio Vitier et de Fina García Marruz. Pour les chrétiens, l'occasion n'existe pas, mais la Providence, les soins, la tendresse de Dieu, qui se manifeste à nous par des chemins inouïs. Lui seul a pu dédier et ordonner les événements de manière tel que cette simple image de Marie, précisément de Notre Dame de la Caridad, de l'Amour, arrive à notre Île, soit trouvée, sur la terre ou dans la mer, par des simples mineurs d’un gisement de cuivre qui allaient chercher du sel et qui ont transféré processionnellement cette image à El Cobre, où elle a finalement trouvé une maison, la maison la plus accueillante pour tous les Cubains, qu’ils soient de couleur ou pas, qui pensent comme ils pensent et qui ont ou n’ont pas des fastueuses ressources matérielles. Cela a toujours été ainsi depuis ce jour béni du début du XVIIe siècle. Ce fut, c’est et ce sera parce qu'Elle est ainsi : l’humble sel qui nous conserve dans notre être et nous donne le goût exact de la vie ; l’humble cuivre qui permet les alliages indispensables dans ce peuple, pluraliste et métis en tant de sens, pour continuer de l’avant, avec un alliage résistant, par les fleuves de notre Histoire.

La Havane, 3 janvier 2008

Notes :

1 – Olga  Portuondo : La Virgen de la Caridad del Cobre: símbolo de la cubanía, maison d’édition Oriente, Santiago de Cuba, 1995, pages 46-47. Cette citation est prise du premier chapitre que l'auteur, valablement, intitule : Este es trabajo para el historiador (C’est un travail pour l'historien).

2 – Page 32 de la première édition.

3 – Ibidem.