IIIIIIIIIIIIIIII
Roberto Fabelo : « Je me suis senti un peu Da Vinci »
Par Lisandra Puentes Valladares Traduit par Alain de Cullant
Cette relation de l'homme avec le sublime de l'art est une aspiration que nous poursuivons tous.
Illustration par : Lisandra García

Vinci

Vinci constitue mon opéra prima comme réalisateur de films – plus ou moins – longs-métrages.

L'anecdote qui arme le récit est rigoureusement historique : En 1476, à l'âge de vingt-quatre ans, Léonard de Vinci est victime d'une dénonciation anonyme qui le conduit en prison. Alors apprenti dans l’atelier florentin de Verrocchio – et déjà meilleur que son maître, selon les commérages –, l'accusation était si grave qu’elle pouvait mettre fin à sa carrière et, éventuellement, à sa vie. Quelques mois plus tard il a été libéré ; on ignore ce qui est arrivé en prison.

Mon film se hasarde sur ce qui aurait pu arriver.

La coexistence du génie par excellence de la Renaissance – dont le spectateur connaît, au moins dans les grandes lignes, l'exercice futur – avec une paire de délinquants communs, des individus sans éducation qui, jamais avant, n’ont approché l'art, et avec le gardien de prison qui les surveille, constitue le fil et la scène de cette pièce de chambre.

Les criminels réagissent à l'art de Léonard ; le jeune prend de ceux-ci des connaissances qui lui seront utiles ensuite, alors que le garde regarde avec méfiance comment le jeune homme met des idées gênantes dans la tête de ses, jusqu'alors, locataires apprivoisés.

Vinci est une métaphore sur la création artistique, le sens de la beauté, les relations entre l'artiste et le pouvoir. Il possède une lecture universelle, ce qui n’exclut d'aucune manière des interprétations locales. Le cinéma cubain a trop regardé son nombril ; Vinci fait un pas vers un cinéma national qui n'exclut pas des personnages et des sujets appartenant à toute l'humanité et, avec une regrettable fréquence, que nous associons exclusivement aux icônes hollywoodiens.

Eduardo del Llano

Roberto Fabelo : « Je me suis senti un peu Da Vinci »

Devant le harcèlement de ses compagnons de cellule, le jeune Léonard a seulement l'art pour se défendre, conte Eduardo del Llano dans son premier long-métrage. Le créateur, déjà connu pour ses travaux précédents, continue à montrer de l'audace dans la sélection thématique et surprend à nouveau, cette fois, avec une histoire éloignée dans l’espace et le temps.

Vinci présente un Léonard de 24 ans emprisonné. Dans la mesure que la trame se développe, les murs de la cellule se couvrent de dessins exposant les conflits du jeune homme, qui tissent des rapprochements et des distances avec les autres personnages.

Derrière la main d’Héctor Medina, le jeune acteur interprétant le rôle de Léonard de Vinci, se cache les tracés d'un des grands peintres de ce côté du monde : Roberto Fabelo. Le Prix National des Arts Plastiques a abordé son travail dans le film, lors d’une entrevue avec Cubacine :

« Eduardo m'a appelée afin que je prenne part au film. J'ai accepté parce que je le connais et j’admire son travail. En ce moment j'étais assez occupé, mais nous avons trouvé le temps ; dès le début l’idée m'a enchantée, pour tout ce qu'elle signifiait… »

Comment s’est déroulé le processus de réalisation de ces dessins ?

La première chose que j'ai vue, quelques mois avant de commencer le tournage, a été le scénario. Nous devions préparer les dessins suffisamment à l’avance pour les intégrer sur les murs de la cellule. J’ai fait ce travail avec le directeur artistique.

J'ai travaillé dans mon studio. Nous avions spécifiés les thèmes et les images qui servaient. Il était nécessaire d'imiter Léonard de Vinci jeune, qui commençait et vivait une expérience très intense, s’ouvrant à une relation avec la nature et l'environnement. Pour les dessins des prisonniers, j’ai travaillé sur les photos des acteurs que l’on m’avait envoyées. Il était nécessaire d'imiter les surfaces rugueuses, les rugosités propres de la cellule.

Vos tracés ont une particularité caractéristique, qu’a signifié pour vous le fait de s'éloigner de ce sceau original qui vous caractérise et entrer dans le monde d'un autre artiste ?

Quand on réalise un tel travail, on doit mettre de côté cette fierté de créateur et se mettre au service d’un but commun. J’ai fait cela avec mon habilité comme dessinateur. N’importe quel autre artiste aurait pu le faire ; mais moi, sincèrement, par moment je me suis senti un peu Da Vinci.

Plus qu'une autre chose on a besoin de l’office ainsi que ce qui naît de l'artiste. Normalement ce travail est individuel. M'intégrer à cette équipe a été une expérience très intéressante et enrichissante.

C’est la première fois que vous intervenez directement dans un long-métrage ?

Précédemment, j’ai dessiné pour un film d’animation, pour concevoir certains personnages. Dans un autre, j'ai fait un portrait pour quelqu'un. Une de mes pièces a aussi été utilisée comme décor dans un film, mais c'était une œuvre précédente ; je ne l'ai pas faite spécifiquement, comme dans ce cas.

Le film aborde l'importance de l'art et de la beauté pour la vie…

C’est un des sentiers les plus enrichissants : cette relation de l'homme avec le sublime de l'art est une aspiration que nous poursuivons tous. Entre la condition humaine et l'art on établit une relation de libération ou de confrontation. Nous vivons dans un constant processus de libération, nous essayons de nous ôter les liens envers les dogmes, les conventions, comme cela arrive avec les relations de pouvoir.

Considérez-vous que le latino-américain doive exclure l’universel ?

Non, nous ne sommes pas dans une autre galaxie, nous sommes ici. On ne peut pas exclure, on ne peut éluder aucune culture ou histoire. Les messages et les idées sont l'essentiel, c’est le plus enrichissant pour la pensée, l'âme et l'identité. Nous sommes un mélange, nous ne venons pas du néant.

Quels plans avez-vous pour cette année ?

Ce que je fais le plus est de peindre… je cherche toujours des nouveaux matériels qui me font entrer dans d'autres endroits. Je ne refuse aucune alternative. Je travaille aussi bien les surfaces plates, les pièces que je modèle ou que j’assemble.

Actuellement je prépare un livre où je regroupe des dessins de quarante ans de travail, faits sous différentes circonstances et qui m'ont beaucoup servis. Ce sont des sortes de notes, une partie importante de ma vie, un journal intime.

On m’a demandé de prendre part à la Biennale, je vais placer une pièce sur le Prado, proche du square dédié à Zenea. Je ferai aussi deux expositions à Cuba, une sorte de fête pour ces quarante ans de travail…