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Lezama Lima harcelé (2ème partie)
Par Ciro Bianchi Ross Traduit par Alain de Cullant
« Il n’y a pas d’autre honneur pour moi que celui que j’ai gagné le matin du 30 septembre 1930 ».
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

Je n’ai jamais été intéressé à publier

 

Quand avez-vous commencé à écrire ?

 

En réalité, j'ai commencé très jeune. Ensuite, en voyant les difficultés de publication, je me suis dédié à fonder des revues pour publier nos choses. Par exemple, mon poème Muerte de Narciso (La mort de Narcisse), que j’ai écrit à l’âge de vingt et un ou vingt-deux ans – vers 1931 – a été publié dans Verbum en 1936. Je n’ai jamais été intéressé à publier, mais de faire, comme ce noble anglais qui écrivait ses poèmes sur du papier à cigarettes qu’il fumait ensuite et qui s'exclamait : « L’intéressant est de les créer ».

        

Certain ne se voue jamais à la poésie. La poésie est plus mystérieuse qu'un dévouement, car je peux vous dire que quand mon père est mort j'avais huit ans et ce m'a rendu hypersensible à la présence d'une image. Pour moi, ce fait a été une commotion si grande que dès l’enfance j'ai déjà pu percevoir que j’étais très sensible à ce qui était et ce qui n'était pas, à ce qui est visible et à ce qui est invisible. J'attendais toujours quelque chose, mais si rien n'arrivait alors je percevais que mon attente était parfaite, et que cet espace vide, cette pause inexorable, je devais la remplir avec le passage du temps que fut l'image. C'est pour cette raison que la poésie, pour moi, a toujours été existentielle. Autour d'un mot, d'une pause, d'un murmure, se formait le roman image : je reconstruisais par l'image les restes des planètes perdues, des bourdonnements indéchiffrables.

 

Comment votre famille a reçu votre cessation poétique ?

 

À la mort de mon père, le noyau essentiel de ma famille s’est réduit à ma mère et mes deux sœurs. Ma mère a toujours été très compréhensive avec ma décision poétique. C'était une créole qui avait formé dans l'émigration révolutionnaire. Elle et mes oncles ont vu les éclairs de Martí dans l'émigration et entendu les accents prophétiques de l'oratoire de Sanguily. Mon grand-père a été un collaborateur de Patria, le journal de Martí. Dans le livre de Joaquin Llaverías sur les journaux de Martí apparaissent mon grand-père et son frère Carlos comme collaborateurs de ce journal. Mon grand-père était très ami de Malpica et Rosell, ce grand ami et dévot de Julian del Casal. À la maison on parlait constamment du cubain, de ses poètes, de la nostalgie, des sombres nuits de la Nativité à Jacksonville. Mes deux sœurs et moi avons été instruits par notre mère dans cette tradition.

        

Avez-vous eu des amis sur lesquels vous pouviez vous appuyer ?

 

- J'ai eu des relations qui, plus que l'amitié, ont été ce que la Bible appelle la famille de l'esprit. Tous mes amis furent un stimulant et ils le sont encore, car ils m'invitent au plus noble et au plus beau.

 

Durant l'année 1936 nous avons connu Juan Ramón Jiménez. Je lui dois les phrases cordiales qu'il me dédie à la fin de mon Coloquio.

        

Je le lui ai remis pour qu'il le lise et, quand il me l'a restitué, j’ai vu qu'il lui avait ajouté un paragraphe final, celui qui dit : « Avec vous, ami Lezama, si éveillé, si avide, si plein, on peut toujours continuer à parler de poésie, sans épuisement ni fatigue, même si nous ne comprenons pas parfois leur notion abondante et leur expression bouillonnante. D'autres travaux poétiques et moins poétiques attendent. Merci, en fin, pour votre présence et votre assistance, avec moi, à la poésie. »

 

Juan Ramón a collaboré dans toutes les revues que nous avons faites et, jusqu'à la fin, il nous a accompagnées avec son exemple, avec ses lapins, avec sa poésie.

        

Lors de ces années María Zambrano a aussi été un autre grand esprit inoubliable parmi nous. Elle a écrit les pages admirables de La Cuba secreta, où elle étudie avec une grande finesse et une grande profondeur ce qu'était Orígenes pour elle.

        

Le docteur Gustavo Pittaluga a aussi été un de nos grands amis. C’était un caballero et un sage. Il a su supporter son exil avec une grande dignité. Parfois nous nous réunissions et nous parlions de ses voyages, de ses expériences scientifiques. C'était un style vivant. Il savait citer un classique, fumer un cigare d’une façon incomparable.

 

Quelques années plus tard nous avons eu le grand poète Luis Cernuda parmi nous, et bien qu'en apparence il soit rugueux et renfermé, avec nous il était communicatif et très cordial.

 

Un autre grand poète, Wallace Stevens, qui a écrit un poème admirable intitulé  Discurso académico en La Habana, nous envoyait ses livres, il accusait réception quand nous lui envoyions les notre et il a toujours montré un grand intérêt pour les images que le souvenir du cubain éveillait en lui.

 

Pour vous, qu’a signifié le séjour cubain de Juan Ramón Jiménez ?

 

Je m'étais déjà séparé de mon adolescence et la solitude m'acculait. La génération de Espuela de Plata, ensuite Orígenes, ne s’était pas encore formée. Ce qui s’est passé avec le temps a été comme une renaissance concourante des poètes, des peintres et des musiciens, car ses poètes connaissaient Hokusai ou Braque, Rameau ou Bartók, avec une intelligence voluptueuse. Tous ses peintres connaissaient Rilke ou Eliot égal que l'albogón (instrument à vent) et à la vihuela (sorte de guitare).

 

Tous ses musiciens connaissaient le coup de dés de Mallarmé ou le pinceau des idéogrammes chinois. Nous étions tous convaincus que Venancio Fortunato, Saint Thomas d’Aquino ou l’homuncule faustien étaient la même chose. Une curiosité universelle, une lenteur heureuse, une vérité de plus cordiale que tonitruante, régissait nos actes. La réunion entre amis dans le café se convertissait en une noble paresse érudite, comme à l'heureuse époque du docteur Johnson, nous apprenions en arpentant les ruelles minoennes havanaises. La visite, nous dirions peut-être mieux la visitation, en rappelant les heures réglées, faisait partie du secret de l'attente. L'amitié allait au-devant de l'esprit du mal et de la précipitation. Mais alors nous eûmes une chance, un bonheur sans terme. Nous entendîmes une voix, nous vîmes un geste, nous sentîmes un mystère, nous connûmes de près un grand poète. Juan Ramón s’est fait l’ami de tous.

 

 

J'ai dit s’est fait en toute intention, parce que ce fut entre nous où son traitement, sa conversation, son passage de tous les jours a transparu, il a montré à tous une grande clarté, car la proximité d'un grand poète est de l'ordre numineux, il nous approche au miracle. Notre génération qui, dans l'émigration, n'a pas pu entendre le verbe, l'incarnation de la langue en Martí, ni marcher dans La Vieille Havane avec Julian del Casal, pouvait voir en Juan Ramón Jiménez une dignité irréprochable dans un mot qui suintait une grande tradition en pénétrant dans le futur. Bienheureux celui qui a eu un maître, dit le Livre, bienheureux celui qui a connu un poète parce qu'il a vu de près la sagesse des mots, du geste et du silence, et quel art, et quel fulguration dans la conversation de Juan Ramón Jiménez pour utiliser les pauses, les accents, les perplexités, les regards !

 

À votre jugement, quelle influence a exercé Juan Ramón Jiménez sur les poètes cubains de cette époque ?  

 

En lui, l'influence qui subsiste est celle de la poésie, non pas celle de sa poésie. Ce qui mobilisait sa présence était la poésie, non pas sa poésie. Ce qui faisait de son amitié un moment unique était qu’au-dessus et au-dessous de sa poésie coulaient les secrets qui vont de Góngora à Bécquer, ses intuitions de Darío, la gravité de la sentence espagnole en résistant à la tension anglaise, ou à l'enchantement avec Mallarmé. Beaucoup de poètes en sauvant leur poésie se sarmentent en rhétorique, d'autres comme Juan Ramón Jiménez en s’ouvrant à la poésie s’écoulent dans la respiration universelle de l'infini relationnel.

 

Sa présence nous a peut-être évité le danger, auquel toute génération s’affronte, d'aller à la nouveauté braillarde, la pure abstraction de moelle emphatique, se passant du cercle choral où entonnent toutes les générations dans la gloire. Il exprime ainsi, s'il a une explication, que cette génération d'Orígenes qui n'a jamais cultivé la polémique immédiate, a été la génération la plus polémique de l'histoire de notre poésie. Le fait qu'aient coïncidé des poètes ayant de si diverses manières de former la matière d'art dans Orígenes, sera toujours un mystère de la poésie et de l'amitié. Pour moi cela a été une impulsion secrète pour faire le roman, la métaphore comme personne et l'image comme situation, comme en préparant la salle de danse dans la mort.

 

Quelle importance accordez-vous au livre La poesía cubana en 1936, dont la sélection a été à la charge de Juan Ramón Jiménez ?

 

L’année 1936 a été une date exceptionnelle pour notre poésie. Il suffit de voir la sélection qu'a faite Juan Ramón Jiménez. Il a été l’ami d'Eugenio Florit et de certains jeunes poètes quasi méconnus. Juan Ramón a soupçonné que derrière les couches de la culture conventionnelle et de la publicité s’agitaient les possibilités d'une poésie qui montrait le dévouement total d'une vie. Il a été convoqué par les journaux à une réunion dans le Lyceum et cette réunion a été sans doute la gloire de sa visite. De là est sorti mon Coloquio con Juan Ramón Jiménez et mon souci de montrer le monde hypertélique de la poésie, comment la poésie est une en elle et, en même temps, elle va bien au-delà de son but. C’était exemplaire de voir comment cet homme s'approchait à la poésie des autres, qu’ils soient débutants, méconnus ou de simples êtres errants ayant un destin subdivisé. Il attendait toujours comme une grande surprise ; ma phrase pour le définir ou le rencontrer serait un étonnement paisible en extases, l'infinité de sa joie dans la rencontre avec l'enfant de la poésie. Dans cette dimension sa paternité devenait mystérieuse, car il savait ce qu’une de ces rencontres prodigieuses signifiait pour sa poésie. Mais la vie intellectuelle espagnole, comme la notre, est réticente et tendancieuse à la perfidie , et il était fréquent que celui qui l’approcherait comme un fils s'éloigne ensuite comme un négociant ainsi, tous ses ennemis ont été ses amis.  

                 

Loquace et amical, il devait se réfugier dans les fureurs des solitudes qui le maltraitaient et qui arrivaient parfois à le confondre dans sa défense et son animosité. Il pouvait être un solitaire, mais parfois la solitude le faisait hurler et alors il cherchait l'ami. Je veillais beaucoup de l'honneur qu'il me faisait en lui rendant visite. Il est alors tombé malade, un refroidissement passager, et, convalescent, je l'ai vu apparaître chez moi. Il a conversé avec ma mère et ma sœur Eloísa avec une incomparable simplicité poétique. J'ai alors compris que c'était un être fait pour être chéri, pour la paternité poétique, l'amitié mystérieuse. Comme peu d'autres de sa stature il a toujours dû vivre dans une Espagne acculé, un style, je crois, qui lui était nécessaire dans sa profondeur, mais entre nous il se sentait transparent et comme touché par ce que les théologiens appellent la grâce fraternelle. En Espagne, il recevait à peine, entre nous il conversait d’un crépuscule ou il marchait un matin en soulignant le gris qui accompagne notre bleu ou notre vert. Notre diversité provocatrice le séduisait, une somme de discontinu qui obtient une résultante tonale inattendue. Il disait qu'il n'avait pas pu écrire sur Martí avant sa visite à Cuba, en ces jours il l'a fait avec une véritable splendeur, il sentait comme personne le sensible, Garcilaso, Sidney ou Martí, mort par l'épée.

 

J'ai dit loquace et ami et l'explication des termes serait peut-être nécessaire dans le cas de Juan Ramón Jiménez. Sa conversation, qui en lui n'était pas un art, mais une subtile force rayonnante, n'était pas faite de liaisons verbales, mais du secret des pauses et des graduations du silence. Sans être oraculaire comme Stephan George, sa conversation ne coulait pas dans le temps habituel, mais l'onde de ses intuitions parvenait à éclaircir par moments la terre inconnue, la région inconnue. L'intensité de son regard renforçait la lenteur de l'onde et l'auditeur sentait l'obligation magique de sa sentence. Sa conversation n'était pas faite d'une continuité, d'un espace qui se couvrait par les souvenirs, l'allégorie ou l'interprétation des cultures, c’était au contraire une forme d'illumination ou la soudaine vérité de ce que l’on espérait pas, car en réalité la forme avec laquelle un destin s’accomplit et se vérifie une vie de poète, nous permet, même un moment, de pénétrer avec ses dons dans la lumière, celle qui fait qu’entendre devienne une rencontre, un moment unique dans le développement. Me faire digne de cette amitié qu'il m'a donné dans l'adolescence, pour moi, a toujours été comme une voix que j’entendais dans la solitude terrible de la conscience, là où on ne peut pas arriver avec les mots ni avec le silence.

                 

Après son départ de Cuba le chagrin l’accabla. Un groupe de mes amis est allé le voir dans un hôpital portoricain. Ils l'ont trouvé sur une chaise longue, face à un mur de chaux. Là, la désolation de l'arrière-saison acquérait un relief dantesque. Mes amis, respectueux des proportions assumées par ce silence face à la chaux, sont partis sans le voir. Sa vie s’était transfigurée, acquérant cette qualité quasi intouchable qu’est la poésie supra-verbale.

 

L’infinie possibilité

 

Depuis vos années d'étudiant vous vous révélez déjà comme un poète authentique. Pourquoi avoir étudié le Droit et non pas une carrière plus proche à votre vocation littéraire ?

 

J'ai toujours pensé étudier le Droit et la Philosophie et les Lettres, mais comme vous vous rappellerez l'Université a été fermée trois ans par Machado et deux par Batista. Je suis devenu avocat, mais j'ai dû commencer à travailler et vous voyez, de nombreuses années ensuite nous faisons une pause savoureuse dans le travail pour dialoguer avec vous et déguiser mes vacillations devant votre interrogatoire. Toutefois, vous vous rappelez de la petite strophe de San Juan de la Cruz quand il dit : « Religieux et étudiant, religieux en avant ». Moi, en cette époque j’avais préféré être un étudiant et m'abandonner, comme tout poète naissant, à la volupté des lectures les plus variées.

 

Ce dévouement à la lecture voluptueuse, à la culture de votre vie spirituelle, ne vous fait pas oublier votre responsabilité comme étudiante, le rôle que devait jouer l'universitaire dans la lutte contre la tyrannie de Machado. Pourriez-vous nous rappeler vos années à l'Université ?

 

En 1959 on a organisé un cycle de conférences et de discussions dans l'Université de La Havane ; j'ai été invitée à y prendre part et je me rappelle que j'ai dit : « Il n’y a pas d’autre honneur pour moi que celui que j’ai gagné le matin du 30 septembre 1930 ». C’est la date d'une grande manifestation estudiantine. Ce jour l'étudiant Rafael Trejo a trouvé la mort et Pablo de la Torriente Brau a été blessé grièvement.

 

Cette manifestation, qui a marqué le redoublement de l'opposition du peuple de Cuba contre la tyrannie de Machado, constitue pour moi le début de l'histoire de la possibilité infinie lors de l’ère républicaine. C'est-à-dire, Trejo est un grand exemple, avec sa mort on arrive à la profondeur historique et elle fait surgir toutes les possibilités politiques et imaginatives. Quand l'ananké se lève devant un des préférés, entre nous commence l'histoire des prodiges et des échos.

        

Tout ce qui est arrivé à Cuba après ce 30 septembre dans l'ordre révolutionnaire et culturel a été possible car durant cette matinée il y a eu un étudiant et de nombreux étudiants disposés à mourir, de porter leur attitude jusqu'à la plus grande ouverture du compas qu’est la mort.

        

Comment ne pas préférer cet honneur ! Le souvenir de ce jour m'accompagne encore et me fortifie.

 

Dans Paradiso vous relatez cette manifestation.

        

En réalité, deux manifestations estudiantines se mêlent dans mon roman, celle du 30 septembre et une autre de l'année 1925.

        

En 1925 j'étais un jeune garçon, j’avais quinze ans, je m'intéressais aux mouvements estudiantins en Amérique Latine, dans les revues, je lisais ce qui était publié sur les réformes universitaires au Mexique et en Argentine et je sentais de la sympathie et de l'admiration pour Julio Antonio Mella qui avait déjà fondé la Fédération Estudiantine Universitaires et le premier Parti Communiste Cubain.

 

Un jour Mella a organisé une manifestation. Il est sorti de l'Université, il a descendu la rue San Lázaro et ensuite il s’est dirigé vers le Palais Présidentiel. Son objectif était de faire tomber une statue que le président Zayas, alors au pouvoir, s'était fait ériger en face de la demeure de l'exécutif.

        

J’étais près de l’endroit, observant les événements, réfugier derrière une colonne babylonienne et, depuis là, je voyais Mella qui attachait une corde au cou de la statue et, avec son groupe, il tirait avec force pour la faire tomber de son piédestal. Alors la police est arrivée, elle a attaqué, armée de matraques, contre les manifestants qui ont couru et Mella est resté à côté du monument pratiquement seul, blessé à la  tête.  

 

Bon, dans Paradiso, cette manifestation à laquelle j'ai assistée se mélange avec celle de l'année 30 à laquelle j’ai pris part. Certains m'ont demandé l'identité du leader de la manifestation qui apparaît dans Paradiso. C’est Julio Antonio Mella, bien qu’en cette date il avait déjà été assassiné par les sbires de Machado, qui était un homme terrible.

 

Moi, qui n'ai pas pu voir Antonio Maceo diriger un combat, j’ai pu voir Mella à la tête d'une manifestation estudiantine, et j’ai voulu lui rendre cet hommage ».

 

Comment était l'Université durant vos années d'étudiant ?

 

Il y avait très peu de créativité intellectuelle. C'était un enseignement mémorisé, pas libre. Là les professeurs récitaient leurs textes de mémoire et les conférences où nous étudiions avaient dix, quinze, vingt ans de retard. Je me rappelle qu'un jour j'ai demandé à un professeur son avis sur Henri Bergson, le philosophe français auteur de L’évolution créative et Matière et mémoire, parmi d'autres livres, et qui avait obtenu quelques années avant le prix Nobel, et le professeur m'a dit : « Regardez, Bergson est une fausse valeur dont on parle seulement aux Antilles. À Paris, d'où je viens de revenir, personne le mentionne ». Je me rappelle aussi qu'en une occasion j'ai proposé à Juan Ramón Jiménez qu'il offre une lecture de poèmes ou une causerie dans l'Université. Il a accepté et je me suis adressé au Recteur pour qu'il autorise que Juan Ramón, qui était alors le premier poète vivant de la langue, se présente dans l’Amphithéâtre. Je n’oublierai jamais ce qu'il m'a dit : « Vous le dites, mais je ne sais pas si ce Monsieur Jiménez sera quelqu'un important. Qui l'utilise, mais n’oubliez pas que cette enceinte est réservée aux gens de signification… ». Il paraît que Juan Ramón, par l'œil magique de la serrure, s'est rendu compte de ce qui arrivait, et il m'a dit : Ne me demandez pas les raisons ; je ne vais pas parler à l'Université.

 

Ecoutez une chose. Durant la Guerre Civile espagnole et après quand la lutte a terminé, beaucoup d'intellectuels espagnols sont arrivés à Cuba, désireux de résider ici. En plus de Juan Ramón Jiménez se trouvaient, parmi d’autres, Ramón Menéndez Pidal, Pedro Salinas, María Zambrano, Luis Cernuda… Ils n’ont jamais pu avoir une chaire dans une Université, ni même Menéndez Pidal. De même, le docteur Pittaluga, un éminent médecin, pour pouvoir exercer sa profession à Cuba a dû se soumettre, comme tout jeune étudiant de Médecine, à un examen dans lequel ils l'ont demandé jusqu'au nombre d'os du visage.

 

Nous avons cru opportun de nous opposer à l'esprit peu créatif existant parmi les professeurs universitaires de mon époque. Si vous révisez la revue Verbum, qui était une publication estudiantine, organe de l'Association des Étudiants de Droit, vous trouverez un article dans lequel on dénonce cette situation. Il reflétait la position digne des étudiants devant l'incompétence des professeurs.

        

On dit que vous vivez isolé dans une tour d'ivoire, étranger à la réalité politique et sociale qui vous entoure. Que pensez-vous de ces affirmations ?

 

Je crois que j'ai toujours été un écrivain révolutionnaire car mes valeurs sont révolutionnaires. Et dans la racine de ma vie et de mon œuvre se trouve ma participation dans cette manifestation du 30 septembre et la fierté d'avoir été un lutteur antimachadista.

 

Je n'ai pas été un homme d'action. J'ai assumé la réalité cubaine d'une autre façon, mais je n’ai été jamais un phoque qui attend tranquillement qu’on lui jette une sardine par la fenêtre. Je n'ai jamais mis la culture au-dessus de la vie, ni la vie au-dessus de la culture. Nous avons fait les revues Espuela de Plata, Nadie Parecía et Orígenes car nous considérions que c’était notre devoir historique et je crois que ces publications – vanité à part, que j'ai comme tout écrivain – ont contribué à sauver la situation cubaine.

          

 

Dans Orígenes, par exemple, il y a plusieurs notes qui démontrent notre signe de non-conformité, notre vigilance devant la situation du pays. Et celui qui lit attentivement ma poésie verra des choses qui, bien qu'elles ne soient pas en surface, sont là de toute manière, et qu'elles constituent un cri de notre génération en défense de notre identité culturelle, contre la désintégration et la frustration politique du pays. Rappelez le poème où je dis que je ne veux pas choisir mes chaussures dans une vitrine.

 

Et ce n’était pas seulement de signaler les maux, nous proposions des remèdes pour ceux-ci et nous avons pu voir en Martí le plus grand recours contre la frustration, la banalité et l'insignifiance.

 

Quand José Rodriguez Feo s’est séparé d'Orígenes et que la revue a perdu son appui financier, le Directeur de la Culture du gouvernement de Batista m'a proposé de supporter la publication. En promettant de ne pas s'immiscer dans sa politique éditoriale, il exigeait, comme condition, que la revue apparaisse comme un organe de l'Institut National de la Culture. J'ai refusé. Et je savais qu'avec ce refus je fermais la dernière porte d’Orígenes, car ni moi ni aucun de mes collaborateurs ne disposait de suffisamment d'argent pour la payer. J'ai préféré la voir mourir que souillée par un argent fruit du vol et du sang.

 

Je vais vous raconter quelque chose que très peu de gens savent. Pendant la tyrannie de Batista je recevais la Carta Semanal, une publication clandestine du Parti Socialiste Populaire. J'ignore qui me l'envoyait, mais régulièrement elle apparaissait dans ma boîte aux lettres. Il paraît qu’un certain délateur en a parlé à la police et une nuit, un sergent et deux agents sont apparus chez moi avec l’ordre de me détenir et je me suis retrouvé au Second Poste de Police.

        

Mais quelque chose d’énorme est arrivée. Le sergent a vu, dans la salle de la maison, le portrait de mon père et comme il avait entendu parler de lui, il s'est rendu compte de notre parenté. Cela m'a sauvée, c'est-à-dire l'ombre protectrice de mon père m'a sauvé, car à cette époque on savait quand on entrait dans un poste mais on ne savait jamais quand on en sortirait, mort ou battu et torturé, ou directement aux Tribunaux d'Urgence. Mais mon père m'a heureusement protégé, rien ne s’est passé, le sergent a déclaré avoir fait une fouille méticuleuse de la maison – qu'il n'a pas fait – et tout est resté comme une erreur. Le jour suivant, un ami très influent en ces jours pour sa position dans le journalisme havanais, s'est chargé qu’ils détruisent le procès-verbal rédigé cette nuit.

 

En une occasion un ami est venu me voir pour me confier qui s’était incorporé au Mouvement du 26 Juillet. Ni même mon père le sait, m’a-t-il dit, et je veux vous le dire car si un certain jour j’apparais assassiné, quelqu'un saura que je suis mort pour Cuba. Je crois que cela a été une grande preuve de confiance.

        

Un  grand pessimisme

 

Parlons d'Orígenes. Comment est apparue cette revue ? Qu'est-ce qui l'a maintenu durant tant de temps ?

 

Nous connaissions Angel Gaztelu, Guy Pérez Cisneros, Virgilio Piñera, et le moment était propice pour faire des revues. Presque tous les jeunes écrivains avaient le même déroulement et la véritable histoire de l'esprit est dans leurs revues. Je n'ai jamais pu imaginer que ce qui avait surgi avec une indifférence notoire, se transforme en ce qu’elle a été. C'était l'esprit vainquant une cuirasse de difficultés. Je me rappelle qu'en une occasion, dans une librairie, un monsieur bibliomane, devant l'étonnement de mes étonnements, cherchait la collection complète d’Espuela de Plata. Ce monsieur, qui n'avait aucune connexion spirituelle avec nous et qui ne s’était jamais intéressé au surgissement de la revue, vingt ans après s’en approchait comme une hyène pour la reconstruire. Au moment de sa naissance il était complètement endormi parce que ces messieurs ne se rendent compte jamais de rien et quand la cloche sonne dans ses oreilles, le battant est en bois.

        

La racine de Verbum, de Nadie Parecía, d’Espuela de Plata, d’Orígenes, a été l'amitié, la fréquente relation, la conversation, la promenade intelligente. Nous étions très proche des peintres Mariano, Lozano et Portocarrero, et des musiciens Ardévol, d'abord, et Julian Orbón ensuite.

 

Cette amitié était au-dessus de faire ou de ne pas faire des revues parce que les publications ont disparu et l'amitié a subsisté. Il est évident que ce type d'amitié intellectuelle est extrêmement compliquée, subtile, labyrinthique, faite d’avances et de reculs, comme la lutte de toujours entre le taureau et la subtilité du cordeau méditerranéen. Plus entre nous dans le fait que le cordeau est faite par les fibres démoniaques de l’agave qui est, comme nous savons tous, un cactacée, où parfois le diable se repose dans le désert pour préparer ses prochaines promenades sur la Place de la Cathédrale, où il cherche à s’assoupir à l'ombre des clochers.

 

J'ai fait ce distinguo pour exprimer que l'amitié, quand elle est vraiment créative, n'est pas seulement un bénéfice, mais poignante, avec des pauses mystérieuses, comme submergée sous la mer. Mais dans la racine du groupe des écrivains, des musiciens, des peintres, la tendance à l'universalité de la culture était implicite, la recherche de notre paysage – on ne peut pas oublier que c’était une époque d'un grand pessimisme – et je me suis cru obligé de lever le mythe de l'insularité dans mon Coloquio con Juan Ramón Jiménez. Et surtout que l'expression est une expérience totale en suivant la grande tradition grecque et chrétienne, parce que là coïncident Platon et San Agustín qui étaient d'accord dans ce qui était la même chose de faire le bien que de combattre le mal, et faire un bon poème est le meilleur geste de protestation contre les rimailleurs pimpants.

        

Quelles sont les causes qui ont motivé la disparition d'Orígenes ?

 

La revue a disparu, mais ne crois pas que la racine de ce mouvement littéraire ait disparu car, comme je l'ai dit précédemment, là est la véridique histoire de l'esprit et cela ne disparaîtra jamais. C’était une preuve dépassée par la plupart de ses composants. Une grande partie des écrivains d'aujourd'hui ont été de fréquents collaborateurs d'Orígenes et actuellement les principales figures d'Orígenes démontrent qu'elles ont la jeunesse, le développement et la permanence. Tant qu'ils ne nieront pas leurs origines, ce mouvement sera toujours juvénile et nous pourrions dire que nous trouverons au moins quelques gouttes de l'eau secrète, étant donné que nous avons toujours été éloignés des sources de l’oubli et de l'assoupissement.

 

Je crois que dans l'histoire de nos lettres n'apparaît pas un tel cas de cantique choral. En réalité, ce que l’on appelle la génération d'Orígenes a été le point final pour juger l'histoire littéraire depuis un angle générationnel car, comme je l'ai dit plus d’une fois, toutes les générations chantent dans la gloire, et dans la vallée de la splendeur, sur le chemin de la gloire, nous réapparaissons avec le meilleur mot, avec le plus beau geste. Ce qui dans chaque génération a été la splendeur oraculaire et la vérité du danseur, subsiste et fructifie.

 

Comment voyez-vous Orígenes maintenant ?

 

Je crois qu'une grande partie de la réponse est contenue dans ce qui a été dit précédemment. Mais nous pouvons préciser un peu plus et affirmer que la génération d'Orígenes apparaît vers 1940 et, en réalité, c’est elle qui a imposé entre nous la nouvelle expression et l'esprit de modernité… Mais plus que mon avis, je suis intéressé en ce sens de connaître votre opinion, vous les jeunes.

        

Selon votre façon de voir, en quoi se situe l'utilité de la profession de l'écrivain ?  

 

Un des critères les plus difficiles à définir est celui de l'utilité, qui s'étend depuis des positions simplement hédonistiques jusqu'à d'autres plus réalistes. La relation entre le créateur et sa créature est si puissante et décisive qu’on se satisfait et on s’inonde à plénitude dans cette joie. Faire une œuvre, détacher une créature, nous égale au démiurge, c'est-à-dire, le produit de l'homme est égal à la création du démiurge.

 

Au fur et à mesure que l'intellectuel ébauche une attitude critique d’acceptation et de rejet personnel, il acquiert sa plénitude. Certains hommes comme Voltaire ou Goethe sont arrivés, grâce à la souveraineté de leur intelligence, à se placer à la hauteur des pouvoirs souverains. D'une façon ou d'une autre, Voltaire s’égale avec les forces plutoniques que la Révolution Française mettrait en marche ensuite. Dans les dominations de l'intelligence, Goethe obtient la souveraineté que Napoléon a conquise pour la France. Goethe affirmait que pour se mettre en marche, pour parvenir à ce qu'il avait atteint, on nécessitait d'avoir vécu plus de quatre-vingt ans, d’avoir dépensé des milliers de marks pour acquérir sa culture et avoir plus d’un million de lecteurs souscrits à ses œuvres.     

        

Si un écrivain, à la fin de sa vie, croit avoir éclairci ou avoir augmenté le flux créatif de son époque ou, plus simplement, de ses amis, il sentira comme si son œuvre avait produit un remplissage, un développement, et là est sa principale utilité. Faire partie d'un style, en l’accroissant, en le portant à sa plénitude, rend propice de sentir, comme l’ébauche le sonnet de Mallarmé dédié à Poe, les mutations et l'éternité tournant incessamment dans son ordre le plus secret.