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Quand le cinéma est arrivé à La Havane
Par Liomán Lima Traduit par Alain de Cullant
La première projection cinématographique à Cuba a eu lieu le 24 janvier 1897.
Illustration par : Lisandra García

Bien qu'il ne l'ait jamais admis publiquement, Gabriel Veyre a ressenti une énorme déception avec la première projection cinématographique à Cuba. L'envoyé spécial des frères Lumière, les patrons universels du flambant neuf cinématographe, espérait que les gens de cette terre soient un peu effrayés en voyant ce prodige ; au moins qu’ils poussent un cri, un petit cri de peur, comme celui de l'étonnement. Mais rien de cela c’est passé.

Aussi divertissants qu’ils soient, les Cubains ont refusé d'imiter le bon goût et les manières françaises, qui ont poussé les spectateurs du Grand Café, boulevard des Capucines à Paris, à courir, affolés, ayant peur pour leur vie, en voyant Arrivée d’un train en gare de La Ciotat, le 28 décembre 1895. 

Pour les Cubains, toutefois, ce frais après-midi du 24 janvier a été quasi un bal, une rumba, ou quelque chose d’infiniment meilleure. Ils avaient payé 50 centimes – sauf les enfants et les militaires qui jouissaient d'une remise – pour entrer dans cette masure préparée rapidement quelques jours avant, à l’angle des rues Prado et San José. En 1897, 50 centimes était une somme, et même si une locomotive venait droit sur eux, avec ses tonnes de fer et sa fumée, elle n’aurait pu faire sortir de là tant d’Havanais endimanchés.

Un article du journal Diario de la Marina d’il y a 115 ans conte que les grandes promenades et les avenues de La Havane étaient vides. Dès le milieu de l’après-midi de ce jour, les notables des maisons seigneuriales ont fait dépoussiérer les costumes et les perruques d'occasion, apportés d'Europe, et ils ont envoyé les domestiques orner les chevaux et préparer les quitrines (sorte de calèches).

À dix-huit heures, on estime que plus de mille Havanais attendaient pour entrer dans cette masure, rassemblés à côté du Théâtre Tacón, ou sous le regard d'Isabel II, sur un monument du Parc Central. Devant tant de personnes, bien que les projections ne duraient qu’une demi-heure, Gabriel Veyre a été obligé de donner dix séances de suite, jusqu'à 23 heures quand les queues se sont dispersées, le lendemain elles se sont multipliées nouvellement.

Le menu de cette nuit et des nuits suivantes a été conformé par un banquet incohérent des appelées « vues animées ». Il y a eu, selon la presse de l'époque, Défilé d'un escadron de cuirassés, Tempête en mer, Coucher de soleil à Madrid et L’arrivée du Tsar de Russie à Paris, sans oublier les ennuyeux plans des Joueurs de cartes, les pleurs inaudibles de Les Bébés, les pas silencieux de L'Artillerie de montagne, d'un Bal de la troupe. Et, évidemment, l'obligatoire Arrivée d’un train…

Économiquement et publicitairement ce fut un plein succès. Le matin du 25 janvier la presse proclamait aux quatre vents « la victoire du Cinématographe sur toutes les autres inventions ». Gabriel Veyre a écrit ébloui à ses patrons : « Si l’on était venu avant la guerre, ici, on aurait pu gagner jusqu'à mille francs par jour ».

Indubitablement, le propriétaire de la licence des frères Lumière pour exploiter le cinématographe dans les Caraïbes, Claude Ferdinand Bon Bernard, ne s'est pas trompé quand il a choisi La Havane comme site privilégié pour diffuser le bruyant appareil à manivelle et ses pellicules hautement inflammables. La capitale cubaine était alors – malgré la guerre – une des villes les plus chiques d’Amérique Latine. C’est pour cette raison que Claude Ferdinand Bon Bernard a décidé, presque par obligation financière, que ce serait le troisième site du continent où il apporterait la mystérieuse boite des images animées qui, aux Etats-Unis et au Mexique, avait déjà provoqué un grand étonnement – et évidemment la colère et la frustration d'Edison, qui travaillait aussi sur l’invention –. 

Pour les Havanais c’était une Épiphanie, une glorieuse révélation, une aventure hallucinante. Ils ont peut-être compris que leur présence dans cette salle improvisée du Prado, lors de cette froide soirée du 24 janvier, les convertissait en protagonistes privilégiés de l'Histoire. Et ils l’ont été indéniablement. Même aujourd'hui, comme cela arrive généralement, on ne connaît pas les noms de ceux qui ont vu naître le cinéma à Cuba.

Quelques jours plus tard, le 7 février, Gabriel Veyre a filmé Simulacre d'un incendie, le premier film cubain, si on peut – ou on doit – appelé ainsi ce simple court-métrage initiatique, cet exercice élémentaire sans lequel, probablement, le cinéma national ne serait pas arrivé à ce qu’il est aujourd'hui, 115 ans après.

Cependant, le premier tournage n'a pas été le plus important. Le plus important a été cette soirée de janvier, si décevant pour Gabriel Veyre, quand la première projection cinématographique a eu lieu à Cuba sur un drap dans une salle improvisée, comme une possibilité infinie de l'imagination contre la norme, comme un antidote exquis contre la fatalité de la mort, de l'ennui et de la solitude.