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La race humaine
Par Carlos Alberto Más Zabala Traduit par Alain de Cullant
Martí, un défenseur absolu « de la race bonne et prudente qui a été très malheureuse ».
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

Celui qui fût comme Martí, un défenseur absolu « de la race bonne et prudente qui a été très malheureuse » (Martí, 1991, T1 : 172) (1), qui dans son cheminement en Europe et en Amérique avait connu des innombrables exemples du traitement inhumain et cruel auquel étaient soumis ceux nés en Afrique et les aborigènes de nos terres ; n'hésiterait pas à attaquer et à lutter contre l'esclavage et ses séquelles d’intolérance, de racisme, de discrimination et de la méfiance raciale.

 

Divers chercheurs et spécialistes de son œuvre se sont détenus sur l'antiracisme martiano. Certains ont même abordés les amicales relations de l'Apôtre avec différents amis de race noire qui l'ont accompagné dans sa vie et dans sa lutte. Guerra Castañeda souligne, par exemple, sa relation avec Juan Gualberto Gómez (2), qui « …dans  l'estimation et le respect avec lequel il traite Gómez, est implicite le respect et l'estimation que mérite l'élément de couleur, car il y a une absence complète de la condition raciale de Gómez qui justifie l'absolue absence des préjugés de Martí. » (Guerra, 1947, 54)

 

Ce même auteur, dans une compilation détaillée de Las amistades negras de Martí, offre de nombreux exemples que la race ne constituait pas un élément différenciateur des hommes pour l'Apôtre et encore moins un obstacle pour ses plus proches relations.

 

Une telle étude, plus qu'à travers la pensée de l'Apôtre, nous le montre tel qu’il était, au moyen de ses propres relations humaines sans distinguo de race ni de condition sociale au moment de choisir ses plus proches amis et compagnons et bien distant des compromis politiques circonstanciels, comme certains détracteurs voudraient le voir, mais très ferme dans son discernement des valeurs éthiques et politiques sur lesquels il cimentait l'amitié. Au long de l'œuvre martiana, spécialement dans ses lettres, on ne pourra pas trouvé le moindre exemple discriminatoire, de distancement ou de méfiance devant des destinataires d’une couleur de peau différente, mais au contraire on trouve de ferventes preuves d'amour, de fraternité et de respect que l’on professe seulement à ceux que l’on considère comme des égaux.

 

Peut-être personne comme Fernando Ortiz étudierait si profondément la pensée martiana, quant à sa référence aux races et aux problèmes raciaux, que dans son œuvre Martí y las razas. Personne n’a légué, comme lui, un plus grand apport au phénomène racial contemporain dans notre pays, puisqu’il a su trouver chez le Maître le fondement nourricier, il a été capable de le développer et de le conduire à travers le sentier scientifique.

 

L'impact martiano dans l'œuvre d'Ortiz, comme dans celle d'Emilio Roig, justement évaluées par Dulce Maria Sotolongo, nous montre l'Apôtre transcendé à sa contemporanéité, dans une république néo-coloniale frustrée et incapable d’offrir un accomplissement exact à ses rêves. (Sotolongo, 1986)

 

Dans son œuvre El engaño de las razas Fernando Ortiz sígnale:

 

« La race est un concept humain si historiquement et scientifiquement conventionnel, socialement changeant et vulgairement hautain et impitoyable. Il y a peu de concepts plus confus et avilissant que celui de la race. Confus par ce qu’il est imprécis, avilissant quand il est employé pour des méprisables besoins politiques et sociaux». (Ortiz, 1975, 35)

 

On peut affirmer sans vacillation que Martí souscrit totalement à une telle déclaration. Dans son œuvre, il y a de nombreuses références aux injustices raciales et aux ignominies qui ont été faites en son nom, dans laquelle n'ont pas manqué les allusions aux hébreux, qui « De leur religion,… font une patrie », (Martí, 1991, T9 : 205) comme d’ailleurs aux Indo-américains, aussi bien ceux du nord que ceux du sud du Río Bravo, « … tant offensés, tant flagellés, tant avides que les Noirs de leur émancipation immédiate… » (Martí, 1991, T4 : 202), en fin, aux Noirs, pour lesquels il a offert des pages ineffaçables de tendresse et de considération, quand il s'adresse aux Espagnols et qu’il leur dit : « … la race que vous avez fait le plus souffrir, que vous avez le plus humilié, que vous avez fait attendre le plus, qui a été la plus soumise jusqu'au désespoir ou à la méfiance quant aux promesses a fait qu'elle ouvre les yeux ?. » (Martí, 1991, T1 : 50)

 

Ortiz signale « … il semble vérifié que le mot race a d'abord été appliqué aux animaux pour indiquer leur caste et qui, en s’étendant métaphoriquement aux hommes, a entraîné implicitement une conceptualisation d'animalité, c’est pour cette raison que le mot race a généralement eu un sens dédaigneux dès son origine ». (Ortiz, 1975, 44)

 

Dans sa définition il y a, plus qu'une sujétion encyclopédique, une connotation péjorative du terme race, qu'il avait reçu comme un héritage direct et des gènes dominants du Maître, spécialement dans son travail Mi raza, dans lequel l'Apôtre nous dit :

 

« Raciste est un mot confus, et il faut le dire clairement. L'homme n'a aucun droit spécial parce qu'il appartienne à une race ou à une autre : dites homme, et on dit tous les droits. Le Noir, pour noir, n'est ni inférieur ni supérieur à aucun autre homme : le Blanc qui dit « ma race » pèche par redondant ; le Noir qui dit « ma race » pèche par redondant ». (Martí, 1991, T2 : 298)

 

 

Il souligne d'abord la prise en charge martiana de la « race humaine » comme unique et indivisible, dont il se sent un complice enthousiaste quand il signale « Homme est plus que blanc, plus que mulâtre, plus que noir ». (Martí, 1991, T2 : 299)

 

Dans ses concepts d'égalité humaine, d’unicité et d’indivisibilité de l'homme, d'identité comme espèce, le Maître prend distance des tentantes manifestations humanistes de respect, de considération et d'égalité dans le droit, lesquelles exprimaient la noblesse de l’esprit et s'avéraient certainement attrayantes mais insuffisantes, car elles entraînaient en elles-mêmes des différences entre les hommes. Pour lui tout ce qui diviserait les uns ou les autres s'avérait inadmissible. Il observait que ceux qui soutenaient de tels préceptes se voyaient pris au piège dans certain type de relation qui n'avait pas précisément comme fondement l'équité et l'égalité de droits qu'il défendait.

 

 

Cependant, un tel concept d'égalité chimérique ne s'avère pas suffisant à Martí, puisque lui-même est arrivé ensuite à violenter les différences historiques qui se sont développées entre les races, des différences qui ont survécu jusqu'à ses jours, plus comme conséquence d’inégaux stades de développement, des différentes conditions de vie et même des intentions de la nature, comme le résultant de l'imposition, dont la conquête de l'Afrique et de l'Amérique donne de nombreux exemples ; de la surestimation des uns au prix de la mésestime humiliante des autres, dans lequel l'esclavage apporte le plus honteux paradigme; de l'ethnocentrisme et de l'opposition entre « civilisation » et « barbarie » aux échelles socioculturelles et évangélisatrices. Cela n'a rien d'étrange, par conséquent, qu’il somme à sa clameur pour l'égalité entre les hommes une certaine considération d'extrême délicatesse pour ceux qui ont emmené la pire partie dans le décours historique :

 

 

« L'homme de couleur a le droit d'être traité pour ses qualités d'homme, sans aucune référence à sa couleur et s’il doit y avoir un certain critère, ce doit être celui de l’excuser des fautes auxquelles nous l'avons préparé, et auquel nous l'exposons  par notre injuste dédain ». (Martí, 1991, T1 : 254)

 

On peut entrevoir un rapprochement paternel, sensible, ou comme dirait Poey Baró « sentis ‘depuis l’extérieur’… à force de tant d’amour » (Poey Baró, communication personnelle), quand Martí fera appel « à excuser les fautes auxquelles nous l'avons préparé ». L'incorporation du composant historique à son analyse laisse hors de tout doute son intention de justifier cette population émergente : dans tous les cas, les imperfections de leur arrivées au monde de la « civilisation » sont expliquées à la lumière du traitement reçu pendant des générations.

 

 

Martí réclame qu’on les respecte, qu'on juge leurs « fautes » sur la base de leurs accords historiques et culturels, si légitimes et viables, avant de leur exiger la prise en charge d'hypothétiques « valeurs universelles », ce qui arrive si fréquemment aujourd'hui dans la façon de juger depuis l'occidentalisme unipolaire.

 

Ce ne sont pas des spéculations de cabinet qui poussent Martí à de tels jugements. Ses expériences aux Etats-Unis lui confirment la justesse de l'endettement des Blancs envers les Noirs, avant esclaves, c’est pourquoi il signale avec fermeté que « celui qui a contracter ‘de justes obligations’, l'obligation d'être patient avec l'homme qu’il a avili et abusé, ne doit pas demander qu’un autre paye les dettes pour lui… ». (Martí, 1991, T12 : 175-176)

 

Il observe qu'avec l'abolition de l'esclavage, le phénomène discriminatoire envers les Noirs – existant bien avant et avec les empreintes inénarrables dans la population autochtone de l'ouest nord-américain et dans le traitement envers les pays voisins d'Amérique Latine, mais enrichie par celle-là – acquiert une plus grande connotation. Après l’abolition de l’esclavage comme le plus haut exposant discriminatoire, le racisme résulte aussi vil et indigne que son précédent pour Martí.

 

 

En même temps qu'il enregistre avec joie le progrès que l’on observe dans certains secteurs de la population noire, il montre avec douleur la pénible situation des majorités sorties de l'esclavage:

 

« Là dehors, parmi les essaims de Noirs, blottis sous les jambages, la procession de miséreux prend corps, traînant  des parapluies inutiles. Un dort de dos à un piédestal et change de côté quand le vent tourne. Un autre, à la faveur de la nuit, se blotti entre les pattes arrières du cheval d'une statue ». (Martí, 1991, T12 : 169)

 

Avec la délicatesse que lui impose son exile en Amérique du Nord, mais avec la crudité que lui exige sa conscience, l'Apôtre démontre les horribles pénuries de Noirs miséreux, pour nous montrer l'invalidité de ceux qui avaient confié leur chance exclusivement dans l'abolition du fléau esclavagiste et qui avaient chiffré leurs plus chers espoirs dans son heureuse élimination. Il nous offre aussi sa chronique sur les diverses façons qu’ont les Noirs pour gagner leur vie, spécialement dans son passage Coney Island :

 

« … avec de grands rires d'autres applaudissent l’habilité de celui qui est parvenue à lancer une balle sur le nez d’un infortuné homme de couleur qui, en échange d'un salaire misérable, jour et nuit, passe la tête dans le trou d’une toile en évitant avec des mouvements ridicules et d’extravagante grimaces les coups des tireurs… » (Martí, 1991, T9 : 127)

 

Plus il exalte les exemples de ceux qui sont parvenus à s’ériger sur les limitations qui ont été imposées à leur race, plus il essaye de trouver une explication à cette « chance défavorable » de la généralité une fois l'esclavage aboli, il devient évident au Maître que les libertés politiques ne sont pas suffisantes pour que le nécessaire et convoité décollage économique des Noirs se produise et que cette société résulte très distante à celle où les hommes seront égaux et où la différence pour la couleur de la peau n'existe pas.

 

Il observe que les obstacles ne sont plus situés essentiellement sur le plan politique et juridique. La liberté, le droit d'option, la participation électorale, qui ont été des fins convoitées durant l'étape de la lutte antiesclavagiste, sont devenues des fondements, des bases sur lesquelles il serait nécessaire d'ériger d'autres actions qui anéantiraient l’énorme inégalité économique et sociale que l'esclavage laissait comme héritage.

 

À ses yeux se montre un rosaire de manifestations discriminatoires – non seulement sur le terrain économique –, qui s'avéreraient incompréhensibles si on ne connaissait pas « les entrailles » de la société nord-américaine. À ce propos il nous dit « On dit que les républicains du Sénat ont refusé de confirmer un caballero noir pour un haut emploi… » (Martí, 1991, T11 : 21) et il ajoute ensuite : « On parle beaucoup de l'énergie du Président qui, contre le vote du Sénat, a donné une très haute charge à un Noir à Washington ». (Martí, 1991, T11 : 48)

 

Avec l'énergie du Président il démontre les positions contradictoires du Sénat et le tapage que les journaux ont fait du fait. Il ajoute que de telles manifestations discriminatoires ont lieu à tous les niveaux de la société nord-américaine quand Federico Douglass (3) a été désigné représentant des Etats-Unis à Haïti, où il partait :

 

« Les officiers républicains du navire de guerre dans lequel était Douglass, ont refusé de voyager avec lui, car ‘ils ne pouvaient pas s'asseoir à la même table où était un mulâtre…’ et Douglass, qui était un homme âgée, dit qu'il n'y a pas de plus grande finesse, ni d’amis plus sensibles, que ces gentlemen du navire : qui n’ont pas été avec lui ». (Martí, 1991, T12 : 351-352)

 

Il en profite non seulement pour fustiger la discrimination avec des exemples démontrant des niveaux de ridicule inhabituels dans le pays qui se vantait d'être le paladin de la liberté. Pour le Maître c’est une attitude équivalente à celle de ceux qui ne l'acceptent pas à leur table, celle de l'orateur qui avait été esclave avant et, en se moquant de sa propre condition humaine, acceptait indignement les humiliations auxquelles il était soumis pour avoir le ton de la peau différent. Des termes si durs expriment en outre l'attitude avec laquelle Martí jugeait son renoncement aux intérêts et aux principes qui l'ont poussé à occuper une place importante parmi les Noirs du Sud.

 

Là, toutefois, le Maître nous offre un autre élément de son rapprochement cohérent au problème, en soulignant l'attitude qui correspond aux descendants des esclaves de se donner eux-mêmes une place de dignité et de respect dans cette société, puisqu'à eux revenait aussi de donner suite, à l'échelle de la conscience sociale, aux conquêtes atteintes sur le terrain du droit. Avec élégance et fermeté critique envers ceux, comme Douglass, qui acceptent l'humiliation et font le jeu, en échange de certaines positions qui finalement ne donnaient pas la mesure d'une transformation substantielle dans l'attitude envers les races des sphères de pouvoir. Et, finalement, il dénonçait ceux qui soumettent un Noir de manière arrogante, ceux qui – cela vaut la peine de le dire – est privilégié dans cette conjoncture, à un traitement discriminatoire et humiliant, sans même prendre en compte la haute considération qu’il méritait comme dignitaire.

 

Les expressions racistes et discriminatoires étaient aussi humiliantes envers les Noires, dans lesquelles se renforçait l'héritage de l'esclavage le plus récent – légalement surpassé – et la plus lointaine subordination servile à l'homme. C’est ainsi qu’il décrit l'incident du médecin qui, à Charleston, a tué « un politicien jaloux qui est venu, … lui demander des comptes sur ses amours avec une jolie employée de ses enfants ; … caïman insolent, … qui une fois a écrit dans un journal que le délit n'était pas égal quand on quittait la vertu à une Noire que quand on l’enlevait à une Blanche » (Martí, 1991, T12 : les 272) et le verdict du jury, majoritairement conformé de Noirs, qui a décidé son absolution, déclanchant une jubilation dans la communauté noire.

 

De même, il rend compte aussi des expressions d'intolérance raciale à propos de la discussion sur la convenance que les Noirs se marient avec qui que se soit, indépendamment de la couleur de la peau :

 

« Les caucasiens de Louisiane… cachant leur haine sous des prétextes de morale publique, dans les villages de Noirs où vit un certain couple des deux races, flagellent sans miséricorde l'homme ou la femme, nus de la ceinture jusqu’en haut, contre un tronc de meple … »

« Mais le pays ne s'inquiète pas… personne ne punit les caucasiens ». (Martí, 1991, T12 : 41)

 

Quand il confirmera en référence à sa chère patrie, compte tenu des expériences qu'il avait eues comme témoin d'exception aux Etats-Unis, que « à mes yeux le problème cubain n'est pas dans la solution politique, mais dans la sociale… », (Martí, 1991, T1 : 172) Martí assigne à sa juste place les facteurs économiques de façon tacite, ceux qui doivent aller de mains  avec les solutions politiques, même s'il ne voyait peut-être pas dans toute son ampleur que l'accumulation de capital érigé sur l'exploitation esclavagiste s'avérerait insurmontable – sauf de faibles et exceptionnels cas – pour la majorité de la population noire, comme insurmontable et croissant doit résulter l'abîme entre les pays développés et ceux qui, des années en arrière, ont été soumis à la condition de colonies.

 

On s’éloigne ainsi du mirage de l'époque que décrirait Mañach avec talent en signalant que « par l'optimisme qu’a laissé l'Union sur le Sud, du romanticisme industriel sur le romanticisme négrier… on accepte inévitablement le simple esclavage au capital car tout le monde croit pouvoir arriver à être maître ». (Mañach, 1941, 122)

 

Dans son fort intérieur Martí est convaincu qu'on requiert une volonté politique inexistante aux Etats-Unis pour donner une solution exacte à la différence disproportionnée qui, sur le plan économique et social, existait entre les groupes de différente origine ethnique, idée synthétisée dans Nuestra América avec la phrase « … si la république n'ouvre pas les bras à tous et n’avance avec tous, la république meurt ». (Martí, 1991, T6 : 21)

 

Limité dans ses possibilités d'offrir une solution à un pays étrange avec la même acuité que celles qu'il proposait pour le sien, l'Apôtre concentre ses suggestions sur le plan éducationnel puisqu’il voyait dans l'accès au savoir une importante voie pour l'accès à l'égalité :

 

« Le Congrès a aidé l'éducation publique avec des concessions de terre nationale pour les collèges, donc il peut aussi aider, avec le même esprit, avec des sommes destinées à l'établissement d'un système qui généralise et unifie l'éducation nationale : les affranchies du Sud, qui ont une influence sur la nation, ont besoin de recevoir de la nation  une culture suffisante pour ne pas influencer de dommages en celle-ci…On les a amené d'Afrique, On leur a  accordé la citoyenneté, et on doit leur permettre de développer leur capacité afin qu’ils deviennent de bon citoyens,  pour  leur bien et celui de la nation. » (Martí, 1991, T12 : 366)

 

Toutefois, dans cette allusion il met en évidence une marginalisation additionnelle et superflue, « les écoles fédérales de la race de couleur », mais au moins l'accès au savoir contribuera au développement des intelligences et, conséquemment, au bien-être de ceux qui n’y avaient pas d’accès.

 

Rien n’aurait résulté, peut être, si négligeable de la prépotence raciste des Etats Unis, même les incidents qu’il a inclus avec maestria dans ses chroniques et nouvelles de l’Amérique du Nord, comme les intensions retorses du gouvernement qui ne cachait pas son approbation et jusqu’à sa réjouissance avec les tendances annexionnistes surgit dans certains  secteurs de la société cubaine, et a la fois que « il a choisit Cuba comme la terre propice pour y vider la population affranchie que embarrasse les Etats Unis . »  (Martí, 1991, T2: 347)

 

 

Il a su distinguer dans la prépotence impériale et dans le dédain nord-américain envers les peuples d'Amérique les mêmes germes qui avaient conduit la renaissance esclavagiste du XVème siècle en Europe. Il avait été transplanté, quel métastase maligne, l'esprit de supériorité ethnocentrique, la vocation messianique, l'égoïsme d'échelle nationale, les ferments et les catalyseurs non seulement de l'inégalité sociale, mais de profondes et encore non surpassées manifestations de racisme et de discrimination aux Etats-Unis.

 

Devant ses yeux une telle réalité constituait une sorte d'alerte permanente qui extrapolait le projet de rédemption sociale auquel il dédiait ses meilleures énergies. Il a dédié de nombreuses pages à rejeter les tentatives diversionnistes du gouvernement espagnol et de ses acolytes qui tentaient de montrer « la guerre nécessaire » comme l’expression de l’hégémonisme noir :

 

« La pensée superficielle… peut affirmer… que la révolution cubaine est le prurit insignifiant d'une classe exclusive de cubains pauvres à l'étranger, ou le soulèvement et la prépondérance de l'espèce noire à Cuba… ». (Martí, 1991, T4 : 152)

 

Il sait bien quel est le composant principal des forces émancipatrices, en opposition avec le premier rôle qu’avaient eu les propriétaires fonciers et la naissante bourgeoisie nationale lors de la Guerre des Dix Ans, puisque se sont les dépossédés qui doivent trouver une cause commune pour la libération cruciale. Et il sait bien que les causes et les accords d'une telle alliance se fondent sur la dépossession commune et sur la souffrance partagée, comme il l’a signalé avant dans sa fresque de la société nord-américaine.

 

À son tour il comprend que de telles tergiversations et manoeuvres de la métropole prétendent miner l’exceptionnel effort unitaire et coordinateur dévoilé pour donner suite à la lutte armée dans le pays – qui comprenait « … aussi bien des Noirs que des Espagnols, dans leur condition d'éléments que l’on ne pouvait pas exclure de notre nationalité… » –, (De Armas, communication personnelle) comme dans l'exile, la fertile arrière-garde et la scène exceptionnelle sur laquelle le Maître développerait son idéal émancipateur.

 

Dans sa Lectura en Steck Hall il insiste sur l'idée :

 

« Ceux qui se sont approchés des abîmes, et touché leur fond ; ceux qui ont cherché les sources du mal pour les obstruer à temps, et qui ont trouvé sur leur chemin de loyaux auxiliaires ; … n’abritent la crainte, déguisement des fautes, dont les hommes pour la plupart soumis, en petite portion soucieux, et en grande portion intelligents, réalisent des tentatives barbares, dont le seul soupçon se rougissent les honnêtes noir et les honnêtes mulâtres ».

 

« Le gouverneur actuel de l'Île n'a pas montré une trace plus remarquable, ni une politique plus originale que la vulgaire et la ténébreuse qui consiste à instiguer les hommes de couleur contre les cubains. » (Martí, 1991, T4 : 203)

 

 

Bien que, quand de tels concepts se trouveront à plusieurs reprises dans l'œuvre martiana, même s'ils ont toute la force morale, de droit et même dans la foi, puisqu'il catalogue la distinction de races comme un péché contre l'humanité, le problème n'a pas seulement de l'importance théorique pour le Maître, mais il apprécie les dangers potentiels de haute nocivité pour l’édification de la nouvelle Patrie où il se trouve :

 

« Insister sur les divisions de race, sur les différences de race, d'un peuple naturellement divisé, est de compliquer le bonheur public, et l’individuel, qui sont dans le plus grand rapprochement des facteurs qui doivent vivre en commun ». (Martí, 1991, T2 : 298)

 

Martí connaît parfaitement le sentiment et les regrets de son peuple. Le processus d'unité – ni même terminé – des divers et dissemblables groupes, classes, secteurs et domaines qui composent le peuple cubain convoqués à la lutte indépendantiste n'a pas été facile, une tâche à laquelle Martí et le Parti Révolutionnaire Cubain ont dédié leurs plus grandes énergies :

 

« L'inégalité énorme avec laquelle était constituée la société cubaine, a eu besoin d'une convulsion pour mettre en conditions de vie commune les éléments difformes et contradictoires qui la composaient. L’inégalité était telle que la première secousse n'a pas suffi pour mettre à terre cet abominable édifice et de lever la nouvelle maison avec les ruines ». (Martí, 1991, T4 : 236)

 

Son expérience latino-américaine lui permet de prévoir des manifestations du caudillisme et sectaires qui avaient fait tant de dommages à d’autres peuples frères et à notre histoire indépendantiste. Il sait que grâce à un long et dur processus dans l'histoire de l'indépendance cubaine se sont créées les conditions pour la consolidation de la nationalité. C’est pour cette raison qu’il dénonce le fatal coin de scission qui voulait déchirer l'unité du peuple cubain et il signale avec clairvoyance à qui convenaient uniquement de tels injuries :

 

« Aujourd’hui il faudrait peut-être se valoir d'une autre crainte, [à Cuba] sous prétexte de [haute] prudence, la lâcheté : la crainte insensée ; et jamais justifié à Cuba, envers la race noire. La révolution, avec sa charge de martyrs et de guerriers subordonnés et généreux, réfute indignée, comme elle réfute la longue preuve de l'émigration et de la trêve dans [Cuba] l'Île, la marque de menace de la race noire avec laquelle on voudrait iniquement lever, [à Cuba] pour les bénéficiaires du régime d’Espagne, la peur à la [conséquences désordonnées de la] révolution » (4). (Martí, 1991, T4 : 96)

 

C'est effectivement la peur de la révolution qui donne lieu à la propagation d'idées si malsaines pour :

« que les Cubains blancs croient que la révolution entraînerait la prédominance violente de la race noire, pour que les Cubains noirs, incités dans la préoccupation de race, divorcent de la révolution, qui leur a quitté la chaîne aux pieds, qui a ouvert leur vie dépréciée au mérite des combats et à l'autorité de la gloire… » (Martí, 1991, T3 : 103)

 

 

Pour Martí « à Cuba, celui qui promeut des haines ou profite de celles qui existent est un criminel » (Martí, 1991, T1 : 172). Il sait qu'avec de telles prétentions des « agences du gouvernement espagnol » on blesse aussi l’amour propre de milliers des noirs qui se somment au projet émancipateur, dans lequel ils chiffrent leurs espoirs indépendantistes de la patrie et de laquelle ils attendent la justice et l'espace social inaccessibles pour le Cubain noir lors de l'étape coloniale, car « ce serait causer une grave offense à la somme considérable des hommes de couleur cubains,… de supposer en ces derniers des tentatives caverneuses, qui avec leur esprit serein, ils seraient, et ont déjà été, les premiers à acheminer et à contenir ». (Martí, 1991, T4 : 204)

 

Il a non seulement une confiance illimitée dans les hommes, non seulement une profonde connaissance et évaluation de valeurs très importantes parmi ceux de la race noire, beaucoup d’eux à contrecoeur du traitement reçu par leur parents et grands-parents, mais dans leur chair ; il y a des expériences irréfutables de la conduite et de l'activité des Noirs après l'abolition de l'esclavage en Amérique du Nord, dans lesquelles primait la retenue avant la révolte, la résignation avant l'exigence, le remerciement avant la fierté légitime de celui qui se sait méritant d'un élémentaire respect des citoyens.

 

C’est pour cela qu’il peut affirmer exactement :

 

« Et si de la race naissaient des démagogues impurs, ou des âmes [véhémentes] avides dont la propre impatience inciterait celle de leur couleur, ou en lesquelles la piété par les leurs se transformerait en injustice avec les autres, avec leur remerciement et leur sagesse, et leur amour envers la patrie, avec leur conviction de la nécessité de désapprouver par la preuve patente de l’intelligence et de la vertu du Cubain noir l'opinion qui règne encore de leur [inaptitude] incapacité pour elles, et avec la possession de tout ce qui est réel du droit humain, et du réconfort et la force de la [fervente] estimation (de) combien ont de juste et de généreux les Cubains blancs, la même race extirperait le danger noir à Cuba, sans qu'il faille que une seule main [tremblant de peur ] se lève.» (5). (Martí, 1991, T4 : 97)

 

 

Pour Martí, le problème racial constitue un non-sens si grand qu'avec une logique déconcertante et un grand nombre d'invocations à l'absurde il attaque le concept de racisme sans considération d'aucun type :

 

« Le raciste blanc qui crée à sa race des droits supérieurs, quel droit a-t-il pour se plaindre du raciste noir, qui voit aussi la spécialité à sa race ? Le raciste noir, qui voit dans la race un caractère spécial, quel droit a-t-il pour se plaindre du raciste blanc ? L'homme blanc qui, pour des raisons de sa race, se croit supérieur à l'homme noir, admet l'idée de la race, et il autorise et provoque le raciste noir. L'homme noir qui proclame sa race, alors que ce qu’il proclame peut-être uniquement de cette façon erronée est l'identité spirituelle de toutes les races, autorise et provoque le raciste blanc… Le Blanc qui s’isole, isole le Noir. Le Noir qui s’isole, provoque le Blanc à s’isoler ». (Martí, 1991, T2 : 298-299)

 

Il nous prévient ainsi d'une supposée tendance qui pouvait conduire, par la voie de l’hyper réaction extrême de certains, à des expressions de racisme et d’intolérance, aussi graves que celles brandies comme causals entre la population noire et mulâtresse. Et il ajoute :

 

« Le mot raciste tombera des lèvres des Noirs qui l'utilisent aujourd'hui de bonne foi, quand ils comprendront qu'il est le seul argument d'apparence valable, et de validité chez les hommes sincères et effrayants pour nier au Noir la plénitude de leur droits de l'homme. De racistes seraient également coupables ; le raciste blanc et le raciste noir ». (Martí, 1991, T2 : 299-300)

 

Pour l'Apôtre la seule chose qui différencie et distingue les hommes est le mérite. Il concentre sa taxonomie humaine dans les vertus et les méchancetés, sans se soucier de la race, de l'origine, du statut social. À cela il apporte une des pièces les plus transcendantales de son œuvre Mi raza, avec laquelle il profile le signe limitatif essentiel entre les hommes, ce qui les distingue des animaux et qui leur apporte les vertus supérieures dans lesquelles il confie et chiffre tous ses espoirs.

 

Notes

 

1 – À la suite, les références des textes de José Martí s'en remettent aux Obras Completas, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1971, toujours en spécifiant le Tome et les pages dans cette édition.

 

2 – Gómez était le dirigeant noir le plus important et unificateur du pays pendant la phase préparatoire de la Guerra Chiquita (Petite Guerre).

 

3 – Douglass, qualifié par Martí comme « la caudillo des Noirs du Sud », « l'esclave orateur », avait exprimé que le Gouvernement de Cleveland méritait de l’affection et de la confiance. Sa désignation comme représentant des Etats-Unis à Haïti a déchaîné de nombreuses polémiques, entre lesquelles le Maître enregistre celle-ci : « Lewis répond (…) : - je ne dois pas nommer, dit-il, un noir pour un emploi inférieur, et de simple copiste, quand la nation nommera un mulâtre, Federico Douglass, comme son représentant, le représentant des Etats-Unis dans une autre république, à Haïti. - Haïti est une terre de Noirs ! Lui répond le journal… ». Dans O.C, t.12, p 293

 

4 – Les textes entre crochets sont rayés dans l’original

 

5 – Les textes entre crochets sont rayés dans l’original

 

 

Références bibliographiques :

 

De Armas, Ramón : Communication personnelle à l'auteur

 

Guerra Castañeda, Armando : Martí y los Negros Martí, Imprimerie Arquimbau, La Havane, 1947. El sentimiento étnico de Martí, Imp. La Moderna Poesía, La Havane, 1925

 

Mañach, Jorge : Martí el Apóstol, Reproducciones Gráficas S.A, Festival du Livre, Cuba, La Havane, 1941

 

Martí, José : Obras Completas, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1991

 

Ortiz, Fernando : El engaño de las razas, maison d’édition Ciencias Sociales, La Havane, 1975

 

Poey Baró, Dionisio : Communication personnelle à l'auteur

 

Sotolongo Comintong, Dulce M. : El antirracismo martiano en Fernando Ortiz y Emilio Roig, Travail de Diplôme de l'Université de La Havane, La Havane, 1986.

 

Source :

 

Más Zabala, Carlos Alberto: José Martí: del antiesclavismo a la integración racial, Maison d'édition Ciencias Sociales, La Havane, 1996

 

Des articles précédents :

 

Le tonnerre qui annonce l’orage

 

Le roi coton

 

Mes Nègres