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Gonzalito Rubalcaba : Je ne renonce pas à être cubain
Par Rafael Lam Traduit par Alain de Cullant
Un des grands événements musicaux de l'année 2011 a été la présence de Gonzalito Rubalcaba dans le 27e Festival International Jazz Plaza.
Illustration par : René Portocarrero

Un des grands événements musicaux de l'année 2011 a été la présence de Gonzalito Rubalcaba dans le 27 Festival International Jazz Plaza. Il a préparé un concert résumant son dernier disque Siglo XXI. Les concerts de Gonzalito étaient très attendus, ainsi que sa conférence magistrale dans laquelle il a exposé ses concepts musicaux.

Quand Gonzalito joue un danzón, un son, un tumbao cubain, il le fait avec maestria et c'est une façon de communiquer avec tout type de public. Mais certaines de ses représentations impliquent un certain entraînement, une connaissance musicale ; c’est pour cette raison qu’écouter les concepts de Gonzalito résulte d’une grande importance pour comprendre sa musique dans toute sa magnitude

Pour avoir une compréhension de l'ampleur de la représentation de Gonzalito à La Havane, je citerais les paroles d'un des jeunes pianistes talentueux du moment, Prix du Festival de Jazz Montreux, Harold López-Nussa :

« Nous assistons au concert pour nous étonner de sa technique magistrale. La salle était remplie d’étudiants et de musiciens. Nous savons qu'il maîtrise excellemment le piano, au-delà de la virtuosité. Nous trouvons des sonorités inhabituelles chez les pianistes de nos jours. Il sait jouer avec une grande profondeur, avec toutes ses possibilités, ses idées harmonieuses, ses couleurs dynamiques, que l’on ne voit pas chez les jazzistes. Gonzalito est impressionnant, il est comme une académie de musique, il possède une domination absolue, il te laisse muet, c'est un monstre de la musique, il possède une créativité au niveau des grands de ce monde. Je suis un fanatique de Gonzalito ».

Un des compagnons d'étude de Gonzalito, José Eladio Amat (actuel Chef de la Chaire de Percussion de l'École Nationale d’Art) :

« Dès l’enfance, Gonzalito était un talent reconnu, il jouait en short avec l'orchestre de son père. Quand il a terminé la percussion, ils lui ont aussi donné automatiquement le titre pour le piano. Dès qu'il est sorti il a marqué son territoire. C'était déjà un musicien très mûr, il faisait partie des musiciens qui nous voulions voir et écouter… ».

Le célèbre batteur du groupe Irakere, Enrique Plá, m’a dit :

« Il a un rythme exceptionnel, comme batteur, je t’assure qu’il a une technique épurée, il combine les différents styles. Avant il était plus percussif, maintenant il va plus loin. Il a une technique parfaite, il s’échappe ».

Nous commençons par ses débuts avec les paroles de Gonzalito :

« J'ai plus de quinze ans d'études, y compris l'Institut Supérieur d'Art (ISA), terminé en 1983 ; mais mes connaissances, mon instruction va au-delà de cela, elle te donne seulement les outils et tu dois enrichir tout cela. Je me rappelle que Roberto Valera m'a dit que dans l'ISA on ne m’apprenait pas à composer, on me préparait, on m’orientait, tout dépendait de ma créativité. Les académies de musique cubaines étaient très orthodoxes, il y avait beaucoup de barrières entre les genres et les styles musicaux dans un pays d'une énorme liberté musicale populaire. Mais, même avec les contradictions, j'ai appris. On ne doit pas oublié que je viens d'un monde musical populaire par le biais de mon père, de mon grand-père et de mes frères ; pour être cohérent, je suis toujours parti des bases de ma culture, cela je ne peux pas le trahir. Mais la liberté musicale,  je l’ai trouvée premièrement dans les sessions de jazz du programme de radio d’Horacio Hernández de la station CMBF Musical. (Horacio était le père d'un collègue, un batteur que nous appelions le “Negro” Horacio Hernández - fils). Le cadre s'est étendu, depuis le scolaire vers le plus spontané, durant toutes ces années j'ai cherché une solidité technique pour affronter de nombreux projets, avec des musiciens de la hauteur de Chick Corea, Al Di Meola, Herbie Hancock et beaucoup d'autres. Je travaille la musique de Bill Evans, Paul Blake, Lennie Tristano, l’africain, jusqu'au funk ».

En réalité Gonzalito a commencé à étudier la percussion (batterie), bien que son père soit pianiste, mais dans la maison il n’y avait ni tambours, ni pailas, ni bongó. La raison pour laquelle il n’a pas désiré se diriger vers le piano au début a été du au fait que « cela m'était difficile, je respectais beaucoup le piano, je n'ai pas été un de ces enfants curieux pour jouer avec les touches du piano, la batterie m'intéressait plus. Mais ma maman m'a séduite de l’importance de la maîtrise du piano et je lui ai fait plaisir, non pas par conviction. La professeur Teresa Valiente m’a alors fait voir le piano d'une autre façon, elle m'a aidé à le découvrir. Elle était belle et talentueuse, une brillante pédagogue. Je n'ai pas renoncé à la percussion. Roberto Concepción m'a beaucoup aidé dans le monde de la percussion. Il m'a donné un autre outil pour faire de la musique, j'ai été formé ainsi. On ne profite pas toujours du fonctionnel pour faire de la musique ».

Quand Gonzalito a conclu ses études de piano dans le conservatoire Amadeo Roldán, il a voulu créer un groupe musical. Mais, sa mère lui a dit : « Tu n'as pas encore terminé, commence l'Institut Supérieur d'Art, va voir s'il est possible qu'ils t'acceptent ». « Et ils m'ont accepté le mois suivant, j’ai alors commencé une longue carrière de cinq ans de plus, qui me paraissaient interminables ».

Mais toute cette préparation musicale lui a permis des changements dans son concept musical, « à partir de 1996 j’ai résidé six ans en République Dominicaine, mais je répétais à Cuba, j’utilisais la République Dominicaine comme un tremplin pour mes contrats. Aux États-Unis, j'ai transformé les codes de ce que nous comprenons à Cuba quant au jazz. La scène te dit où tu es et ce que tu dois faire. Nous avions perdu la « qualité du son », l'utilisation intégrale de l'instrument, le maniement de la dynamique, la domination de la balance du son. La compréhension et la générosité avec les musiciens de la bande pour ne pas perdre la musicalité. Et cela n'était pas très présent en nous à Cuba. C’est à partir d'alors que j'ai abandonné cette anxiété de vouloir tout démontrer dans les 15 premières minutes. La virtuosité n’est pas liée à la vitesse, ni à la rapidité. J’ai commencé à comprendre le moteur métrique, la diction, la mesure. C’est important d'écouter les autres, avoir de l’ordre et du respect. La direction se manie d'une autre façon. Je me suis aussi approché de la composition, de la forme, de la structure musicale. J'ai commencé à réfléchir à partir de 2002, le contact avec des grands musiciens étasuniens a changé ma vie. Je me suis converti en un musicien ayant un art « élastique », venant de nombreuses cultures. Le fait de vivre hors de ton pays te donne une nouvelle vision, tu distingues ce que de tu ne voyais pas de près. Alejo Carpentier disait cela même quand il était en France. Je ne fais pas partie de cette réalité, mais je ne renonce pas à être cubain. Qui peut m’assurer que je ne suis pas né et poussé mon premier cri dans un hôpital cubain. J’ai vécu à Cuba jusqu'à l’âge de 26 ans, une vie. Je reconnais Cuba dans ses mers et ses parfums, je reconnais tout. Où que j'aille, on se rend compte que je suis cubain, je n’ai pas besoin de porter une guayabera (chemise typique cubaine) pour démontrer ce que je suis, que ce soit en Serbie ou au Japon. La cubanité est en moi, dans ma nationalité, je suis né avec et je mourrais avec ».

Pour connaître son monde secret, sa préparation, sa discipline et la rigueur de son travail, Gonzalito explique : « Je me lève à 8 heures, je déjeune comme un prince. C'est le repas dont je jouis le plus, c’est comme un cérémonial pour me connecter avec le jour. Là je planifie tout. De 9 à 13 heures et de 14 à 15, je répète au piano, j'écris, je révise, j'écoute de la musique, je compose, je lis, je travail. De 18 à 19 je fais du sport, la direction que je dois prendre se clarifie alors que je cours, c'est le moment où tout se clarifie en moi. Je crois en la discipline, elle me donne la conscience. La musa existe, mais avec le travail. Je maintiens un long et intense entraînement, je me prépare physiquement et mentalement. Il faut que l’esprit fonctionne avec beaucoup de responsabilité quant à l'amour, à l'énergie. Je ressens de la terreur quand je n’étudie pas, c’est comme un complexe de culpabilité. Je n’étudie pas pour être plus grand, mais pour mon amélioration personnelle. Les jazzistes sont très bohème, mais derrière il y a beaucoup d’étude et de répétition. Je crois à la constance, à la préparation, il faut savoir comment se lever tous les jours, je le fais ainsi ».

Sur l’échange avec les Etats-Unis, Gonzalito regrette qu'on puisse perdre la connexion entre deux peuples voisins. « Nous devons tous chercher l'accolade, il faut établir un ordre de respect de communication. Chercher le commun et ce qui nous différencie. Les pays doivent apprendre à s’écouter, la politique nous a séparé, mais la musique nous unit. Un grand nombre de musiciens de toutes les latitudes veulent venir et connaître Cuba. Parfois, à Cuba, nous n'imaginons pas l'amour que l’on ressent pour notre musique dans tous les endroits du monde, je peux le dire en toute certitude. Mon pays est très respecté partout ».

Je lui ai demandé une valorisation sur la salsa. Il a ouvert les yeux avec beaucoup de joie et il m’a dit : « beaucoup ne savent pas que j'ai joué au piano dans les premiers disques expérimentaux de Nueva Generación (ensuite NG La Banda de José Luis Cortés), de l'EGREM. Là sont archivés les disques qui sortiront peut-être sur le marché un certain jour. J’ai aussi été très relié avec certaines des grandes voix de la salsa. Je me rappelle que j'ai voyagé en Afrique avec l'orchestre Aragon et j’ai été très près de mon père qui a joué avec beaucoup des groupes cubain importants : l'orchestre Enrique Jorrín, le roi du cha cha cha, avec Barbarito Diez. Des grands de la musique cubaine venaient chez moi : Arcaño abordait les problèmes qu’il y avait avec l'abandon de la musique traditionnelle ; Pello el Afrokán au moment du Mozambique ; Joseíto González, le directeur de l’ensemble Rumbavana ; Frank Emilio ; Felipe Dulzaide. Je me suis nourri de tout cela, c’est de là que sort ma musique, d'une façon ou d'une autre ».

Une des matières les plus commentées dans sa visite a été le genre de musique qu’il emploie dans ses compositions. « Nous sommes endettés de l'afro-cubanité. Presque tous les musiciens cubains qui veulent offrir quelque chose au monde emploient les vastes ressources de notre folklore. J'étudie les tambours et les chants d'origine afro, les religions, c’est à nous, avant que d'autres le pillent, je les assume ».