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Le soulèvement des Indépendants de Couleur
Par Julio Le Riverend Traduit par Alain de Cullant
La discrimination est arrivée à des degrés scandaleux car on n'a pas intégré des citoyens noirs dans la police ni, en vérité, un traitement adéquat a été obtenu pour les vétérans noirs.
Illustration par : René Portocarrero

Il conviendrait de rappeler qu'après les deux guerres d'indépendance, dans lesquelles la population noire de Cuba a pris part décisivement, et qui ont servi, comme le signalait José Martí, pour que les Cubains des deux races apprennent à coexister, la discrimination raciale a paru s'accentuer dès le moment où a été instauré le gouvernement d'occupation étasunien. On sait que pour satisfaire les préjugés raciaux des troupes étasuniennes, on a évité toute présence officielle des Noirs, produisant presque un phénomène de ségrégation raciale. Certains Cubains, comme Juan Gualberto Gómez, ont accepté cette situation afin que cesse rapidement l'occupation militaire et dans le but que les politiciens étasuniens n’aient aucun prétexte pour réaliser leurs projets annexionnistes et racistes.

Mais la discrimination est arrivée à des degrés scandaleux car on n'a pas intégré des citoyens noirs dans la police ni, en vérité, un traitement adéquat a été obtenu pour les vétérans noirs. En 1902 le Comité des Vétérans de Couleur a réalisé un meeting contre cette politique accentuée par l'occupation militaire étasunienne ; les vétérans noirs ont été considérés, bien que jamais pleinement, comme des citoyens ayant tous leurs droits. Deux incidents peuvent illustrer la situation de ces premières années : l'offre d'une charge de facteur au général Quintín Banderas, dans une administration où de nombreuses charges avaient été données aux pauvres citoyens blancs, et dans l'incident de l'invitation à une célébration officielle adressée au sénateur Martín Morúa Delgado, avec l’exclusion de son épouse, alors que les autres sénateurs étaient invités avec les leurs.

En 1908 et dans les conditions de la politique à l'usage, les ajustements pour les candidatures aux élections municipales n’ont pas satisfait des citoyens de la race noire, donnant l’origine au Groupement Indépendant de Couleur, dont l'objectif était de proposer leurs propres candidatures.

Le dirigeant de ce groupe, qui a été organisé comme parti pour les élections de 1910, était Evaristo Estenoz, un des responsables de la grève frustrée de 1899, en représentation des maçons de La Havane. Il avait activement pris part à la guerre d’août en faveur de José Miguel Gómez. En 1910 Evaristo Estenoz était plutôt un petit contractant d'œuvres et d'autres citoyens se sont joints à lui à La Havane, dont certains avaient une relativement bonne position économique. Ils ont formé le Parti Indépendant de Couleur pour emmener leurs propres candidats à des charges provinciales et de représentants. C’est alors qu’est apparue l'initiative du sénateur Morúa, proposant d'ajouter l'article 17 à la Loi Électorale avec une interdiction absolue des partis raciaux ou de classe. La discussion a été très animée, où s’est distingué Salvador Cisneros Betancourt, s'y opposant car cela constituait une limitation à la liberté que tous les Cubains devaient avoir pour se regrouper et exprimer leurs pensées.

Toutefois, l'amendement a été approuvé par le Congrès, commençant à partir d'alors une vague d'accusations contre le Parti, à un tel point qu’Estenoz et d'autres membres ont été inculpés, bien qu'ils aient été absous de cette cause. On a réprimé les actes publics du Parti et celui-ci s'est divisé en deux groupes, selon qu’ils acceptent ou pas de continuer la lutte jusqu'à ce que l'amendement soit aboli et, dans la mécanique de la politique à l'usage, ils ont été soutenus par certains éléments du Parti Conservateur. Au fur et à mesure que les efforts qu'ils réalisaient étaient inutiles, la thèse de la nécessité de se lancer dans une lutte armée pour presser le Congrès dans le but de reconsidérer leur accord a grandi.

Quelques groupes soulevés soutenaient le président Gómez et sa réélection. Les groupes d’insurgés sont apparus à Pinar del Rio, La Havane, Las Villas et Oriente. Leurs opérations ont pratiquement commencé le 20 mai 1912, jusqu'à ce que le mouvement soit totalement liquéfié en août. Estenoz s'est suicidé (*) le 26 juin avant d’être arrêté et le colonel de l'Armée Libératrice a été assassiné le 12 juillet. Les deux sont tombés en Oriente.

La vague d'agitation contre le mouvement s'est caractérisée par l'union de tous les éléments conservateurs. D'une part, Menocal préconisait que les vétérans devaient maintenir l'ordre et qu'il devait procéder avec énergie. La presse nationale et l’étasunienne accordaient un aspect très dangereux de division raciale au mouvement. Ils ont organisé, comme en d'autres occasions, les traditionnels corps de volontaires, lesquels se sont distingués, comme le général José Jesús Monteagudo, chef de la Garde Rurale, pour les excès qu'ils ont commis contre la population noire en Oriente.

Le mouvement des Indépendants de Couleur a été très discuté car, comme cela est évident, il implique la discussion de l'un des problèmes de base du retard social, politique et économique du pays jusqu'en 1958. On a rarement abordé la cause du mouvement insurrectionnel, à savoir, que la discrimination raciale était un fait évident. D'autre part, il était aussi évident que la politique à l'usage a utilisé des éléments politiques de la race noire pour donner un aspect démocratique à ses programmes et à ses activités, sans que cela reflète, en vérité, une substantielle politique d'égalité dans toutes les activités du pays. Finalement dans les conditions de misère dans lesquelles vivait le peuple de Cuba au début de la République, la population noire était celle qui souffrait le plus profondément ses effets.

Tous ces faits expliquent l'insurrection, même s'il pouvait y avoir des éléments ambitieux et des intrigues de groupes politiques intéressés à produire un bouleversement d'aspect raciste.

D'autre part, le programme social lié au Parti des Indépendants de Couleur avait un grand intérêt, non seulement pour les consignes anti-discriminatoires et de bien-être social (abolition de la peine de mort, enseignement gratuit obligatoire, ouverture du Service Extérieur pour les citoyens noirs, etc.) mais pour les consignes sociales comme l'établissement de la journée de travail à huit heures, de tribunaux de travail, de la distribution des terres de l'État, de la révision des dossiers des possesseurs de toutes les terres et la nationalisation du travail, une consigne juste face à la promotion de l'immigration mal payée stimulée par les grands propriétaires et la politique étasunienne.

On pourrait affirmer que les causes de ce mouvement ont été justes quant aux revendications, mais la procédure a été incorrecte car la lutte contre la discrimination raciale ne pouvait pas être exclusive d'un groupe (qu’il soit blanc ou noir) mais l’œuvre de tout le peuple de Cuba. C’est pour ces raisons que les éléments et les partisans de la discrimination raciale aient pu agiter le fantôme de cette insurrection devant toute la population cubaine et à l'étranger. 

Cette perturbation a été un motif de plus pour l'intervention armée étasunienne, sous le prétexte que le gouvernement ne garantissait pas la paix. Les refus réitérés d'accepter « l’aide » étrangère publiquement exprimés par le Secrétariat d'État cubain, sous la direction de Manuel Sanguily, ont alors provoqué une très grande tension politique. 

Notes :

* D'autres auteurs offrent différentes versions sur sa mort.

Pris dans : La República. Dependencia y Revolución, maison d’édition Ciencias Sociales, 2001.