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René Portocarrero : l'aventure de peindre
Par Jaime Sarusky Traduit par Alain de Cullant
René Portocarrero a cherché dans chaque tableau, avec obsession, cette Chimère, à la fois si certaine et si volatile, qu'est la Perfection.
Illustration par : René Portocarrero

Ni les gloires, ni les honneurs, ni la consécration ont pu détenir ni dévier René Portocarrero de cette étrange cérémonie – étrange pour la mécanique répétée et créatrice à la fois – qu’il s’est mis à peindre. À l’âge de soixante-douze ans d'une très riche vie bariolée comme son œuvre, il continue à inventer des mondes et il continue à chercher dans chaque tableau, avec obsession, cette Chimère, à la fois si certaine et si volatile, qu'est la Perfection.

 

Nous savons qu'il l'a trouvée en d’innombrables occasions, mais il continue sa persécution dans l'aventure passionnante qu’il entreprend chaque matin, chaque après-midi, en face de la toile qui se peuple de son monde qu’est Cuba, la Cuba avec la vision aussi réelle que mythique, tellement universelle, des paysages, des rêves et des personnages de Portocarrero.

 

L’homme et l'artiste se fondent en lui, comme un tout compact. Il peint peut-être huit ou dix heures par jour, mais en chaque moment, toujours, infatigable, c’est le regard, le geste, la réflexion, l'absorption du monde et la projection vers le monde de l'artiste qui sont présents.

 

On pourrait dire de lui qu'il a Cuba dans le regard. Elle est sa source et sa substance. Et, toutefois, qu'est-ce que le cubain ? Rien de plus concret et, en même temps, si vaste et si abstrait. Le sujet est encore polémique et actuel.

 

Comment Portocarrero a conceptuellement intériorisé le cubain ? Quelle est ta définition du cubain ?

 

- Je dirais que le cubain est une idiosyncrasie vertigineuse, erratique, ou si l’on préfère, aérolithique ; d'une certaine façon, baroque, sincère, pleine, expressément directe, fascinante comme le bleu de notre ciel. Je te dirais que mon œuvre est inspirée de l'idiosyncrasie cubaine.

 

- Dans la plastique, de quels Cubains te sens-tu endetté ?

 

- Je dois toute mon œuvre, tout mon apprentissage, à mes prédécesseurs : Víctor Manuel, Amelia Peláez, Ponce, Carlos Enríquez et beaucoup plus.

 

- Comment le monde qui entoure ton proche espace, a-t-il une influence sur toi ?

 

- Mariano disait que j'étais comme une éponge, que tout avait une influence en moi : un ballet ou une œuvre de théâtre, la musique et le cinéma, une promenade dans la rue, un objet d'art que je vois ici ou là, la mer, le paysage. Tout est dans ma peinture. Cela arrive aussi avec le visage d’une femme que je vois dans la rue, le visage de Flora qui a un impact sur moi et le lendemain, subconsciemment, je le peins. C’est toujours ainsi.

 

Mais tout a commencé dans une grande demeure seigneuriale du Cerro, où tu es né le 24 février 1912. Ton père était avocat, d’une bonne position, propriétaire de plusieurs affaires, entre elles de l'usine de conserves El Segundo Pavo Real, alors très connue. Dès l’enfance, à l’âge de cinq ou six ans, Portocarrero découvre sa vocation pour la peinture et le dessin.

 

- Mon père disait que j'étais le génie de la famille. Il me fournissait tout ce qui était nécessaire pour réaliser ma vocation. Il avait des idées libérales, il écrivait même des poèmes. Je peux dire que mon enfance préfigurait déjà mon futur. Mes frères étaient cultivés : ils étudiaient l'ingénierie, l'architecture, le droit. Il y avait une grande bibliothèque à la maison. Ils faisaient les « expositions » et les « concours » ; ils « achetaient » mes tableaux et devenaient « journalistes » pour me faire des entrevues. Il est évident que tout était en jeu, mais un jeu qui deviendrait une réalité dans le futur.

 

Ta mère, maîtresse de maison, avec un sens plus pratique, se préoccupait du futur de son fils.

 

- Elle était moins compréhensible en ce sens. Elle avait toujours cette idée que les artistes mouraient de faim à Cuba.

 

- Elle n’avait pas tort

 

- Je suis passé par de moments vraiment difficiles. Des très dures années.

 

Tu as dû te former seul ?

 

- Oui. J'ai dû travailler comme tachygraphe et dactylographe bien que je continuais à peindre. J’alternais ce travail avec la peinture. Je dessinais les nuits ou à mon travail. C'était une désespérance pour mon chef. J’ai écrit mon poème El sueño au bureau, une compagnie européenne de tourisme au temps de Machado. Mon salaire était de soixante ou soixante-dix pesos mensuels, mais je dépensais presque tout en livres. Je lisais beaucoup lors de mes instants de loisir. Ma famille a perdu son argent, a tout perdu.

 

On dit que Portocarrero est un artiste obsessionnel. À partir d'un thème tu peins des dizaines et des centaines de tableaux avec toutes les variations, les gammes et les nuances.

 

- C’est un thème, un seul thème qui se transforme. Ramón Gómez de la Serna l’exprime bien en définissant le baroque comme « toujours créer plus ». Le baroque et ces séries de volutes qui se transfigurent en fleurs, en oiseaux, en spirales, en formes humaines et presque tout cela est ma peinture : Elle est faite sur la base d'une grande force. Bien que ma peinture soit parfois très rieuse, quand je fais un tableau c’est d’une façon très dramatique. D'abord, je ne brise jamais ce que je fais. Je ne suis pas satisfait tant que le tableau ne me contente pas pleinement, comme une œuvre finie. Je ne prémédite jamais un tableau, je vais à lui directement ; une forme m’en donne une autre et cet essaim de figures se produit successivement.

 

- Quand tu n’es pas satisfait d’un tableau, que fais-tu ?

 

- Je ne le mets jamais de côté. Je continue et j'épuise toutes les possibilités. Toujours. Par exemple, je vais aux fresques sans sketch préalable, je les fais directement. Celle que j'ai fait dans le Palais de la Révolution est faite sur place : sans problème de calques, seulement avec le croquis, et elle est meilleure car elle possède ce degré de spontanéité.

 

- Pour toi, quand un tableau est réellement terminé ?

 

- Il y a un moment top dans la réalisation de l'œuvre d'art. On dit que l'artiste ne termine jamais son œuvre mais il y a un moment qui est un aboutissement. Je lutte, comme on lutte parfois pour une femme, pour obtenir sa satisfaction, celle des deux, jusqu'à l'aboutissement. Il y a alors une satisfaction et un rejet : c’est quand l'œuvre commence à repousser, l'œuvre me repousse.

 

- Quelle est réellement la marge de préméditation et de spontanéité quand tu commences à peindre ?

 

- Je te dirais que là nous tomberions sur un plan métaphysique car je ne peux pas te l'expliquer. Je te dirait comme Saint Augustin : Si on me pose des questions je ne sais pas. Et si on ne me pose pas de question, je sais.

 

En 1934, à vingt-deux ans, Portocarrero réalise sa première exposition personnelle dans le Lyceum de La Havane. Trois ans plus tard il est professeur de l'Atelier expérimental pour l'étude libre de la peinture et de la sculpture que dirigeait Eduardo Abela et auquel ont aussi appartenu Mariano, Rita Longa et d'autres.

 

Quand ses parents décèdent, en 1939 et 1940, surviennent des « années dures, très dures » pour Portocarrero, comme il les qualifie lui-même. Il se retrouve pratiquement dans la rue et commence alors un long pèlerinage durant lequel il doit recourir aux amis et aux collègues qui lui offrent un toit où s’abriter, un endroit où dormir.

 

C’était un temps où on lui payait dix ou quinze pesos pour un tableau. Jusqu'à ce qu'il obtienne une chambre dans l’édifice Carreño. Là il a peint des tableaux pour au moins dix expositions qui ont été exhibées dans le Lyceum et dans d'autres endroits. Mais, quelles expositions ? Il admet que personne n’y allait, parfois un petit groupe d'intellectuels le jour de l'inauguration. Parfois quelqu'un intéressé par une des œuvres lui donnait sa carte. Et ensuite, à la fin de l'exposition, Portocarrero, impatient, espérait qu'on vienne chercher le tableau, pour avoir un peu d’argent en échange, mais c’était toujours la frustration car le présumé intéressé n'apparaissait jamais.

 

- Apres soixante-cinq ans à peindre, laquelle de tes œuvres ou de tes séries considères-tu la meilleure, le plus réussie ?

 

- La série Carnavales, sans doute. C'est une synthèse de mon œuvre. Elle a aussi un contenu très scatologique de ma véritable personnalité. Quand je l’ai terminée elle m’a produit un choc nerveux. Je travaillais intensément le matin, l’après-midi et le soir, parfois jusqu’à deux ou trois heures du matin, avec un degré obsessionnel, d'angoisse, car je ne pouvais pas rester sans travailler cette série. J’avais toujours l’idée qu'un tableau n'avait aucune relation avec le tableau que je concrétisait. Ensuite je l’ai peinte sur la base de souvenir dans mon studio : c’est La Havane que j’ai réalisé avec plus ou moins des changements.

 

Portocarrero a obtenu plusieurs prix à Cuba et à l'étranger. En 1964 a obtenu le prix international Sambra, reçu pour le meilleur ensemble présenté dans la VIIe Biennal de Sao Paulo, Brésil.

 

L'artiste ne s’est pas limité à la peinture : il a illustré des livres et des revues et il a réalisé des dessins pour des œuvres de théâtre ; du dessin graphique et de la céramique. Les empreintes de son travail comme muraliste sont présentes dans la Prison de La Havane et dans l'Église Paroissiale de Bauta (1943) ; dans le Théâtre National (1959) ; dans l'Hôpital National (1961) ; dans l'hôtel Habana Libre (1957). Et l’extraordinaire fresque de céramique dans le Palais de la Révolution de deux cent seize mètres carrés (1967). Finalement, les vitraux du restaurant Las Ruinas, dans le Parc Lénine (1972).

 

Chaque peintre, chaque artiste, d'une façon ou d'une autre, aspire à communiquer, à dialoguer avec le public à travers son œuvre. L’aspiration secrète et la plus chère d'un peintre est peut-être de trouver un observateur intéressé, alerte et sensible. Je crois que Portocarrero n'est pas étranger à une visible ébullition populaire pour la culture à Cuba. 

 

- Crois-tu que le goût du Cubain a évolué dans le dernier quart de siècle ?

 

- Oui, indubitablement. Le Cubain a appris à penser, à réfléchir, à avoir de la spiritualité. Je crois que le Cubain s’est ennobli. Il n’y a aucun doute que nous avons réalisé un grand profit parce que le Cubain d'aujourd'hui n'est pas le Cubain d’hier.

 

- Tu voudrais dire que la peinture, aujourd'hui à Cuba, a davantage de spectateurs que dans le passé ?

 

- C’est indubitable. Il y a une affluence du public dans les expositions Je me rappelle des expositions, avant, dans le Lyceum. Par exemple, le premier jour trente personnes venaient à une exposition ayant du succès. Mais ensuite le public ne la visitait plus. On sait que le Lyceum comptait plus de deux mille partenaires. Et le dernier jour je suis souvent sorti en pleurant de l’une de mes expositions. Nous attendions les gens parce que c'était la clôture, il avait été même une annonce dans les journaux. Aujourd'hui, c’est évident, tout est très différent.

 

Et le maître Portocarrero, attentif et au courant de tout ce qui se passe dans la culture cubaine, enchaîne pour juger la jeune peinture cubaine d'aujourd'hui.

 

- Je crois qu'elle est très bonne. Nous avons été sporadiques mais ici il y a maintenant une série de jeunes qui font réellement une peinture très vraie, avec un désir extraordinaire. La preuve est que beaucoup ont même reçu des prix internationaux. Car avant nous étions l’un et l'autre et l'autre, mais il n'y avait pas de continuité. Maintenant si, un réel mouvement pictural se développe– à la différence d’avant –.

 

Le créateur des Floras et de Color de Cuba revient vers moi avec un nouveau cigare qu'il n'a pas encore allumé, pour ajouter :

 

- Je ne suis pas de ceux qui donnent des conseils. Je crois que l'homme fait toujours ce qu’il peut, il ne peut pas faire moins ni plus. Par exemple, la réalité des jeunes artistes dont nous parlons est complètement différente à la mienne, donc je ne peux pas intervenir dans la leur. Là est le cas de Milián. Il n'a rien de ma peinture et il peint beaucoup à côté de moi. Mais je ne lui ai jamais dit ce qui devait faire. Je crois, à qui Dieu donnera la fève, que saint Pierre la lui bénisse.

 

Le ballet Flora, inspiré de l'image mondialement célèbre qu’il a créé, a été étrenné en 1978 et il fait partie du répertoire du Ballet National de Cuba.

 

Sous le titre « Portocarrero », une exposition parcourt l'Europe depuis 1982, composée de plus de cent tableaux et qui a été présentée avec un succès surprenant de la critique et du public en République Fédérale Allemande, Italie, République Démocratique Allemande, Bulgarie, Hongrie, Yougoslavie, France, Espagne et d’autres pays.

 

- Tu es reconnu comme un grand peintre de Cuba depuis de nombreuses années, tu as senti une reconnaissance permanente de ton œuvre et de ton travail. Jusqu'à quel point ces faits ont influencé ta création ?

 

- Bien que je n'aie jamais rien fait pour avoir de la renommée, comme être humain j'aime le succès, j’aime être reconnu. Il n'y a pas de doutes que cela doit avoir stimulé mon travail quotidien. Je ne suis pas hautain et si j'ai du succès je le remercie infiniment. Mais je suis le même tous les jours : quand je m'arrête devant un tableau, si ce tableau est mauvais, les succès ne valent rien pour moi.

 

J'ai honnêtement rempli mon existence, avec cette seconde nature qu’on m'a accordée. Et là est le grand mystère. Mais je ne peux pas avoir de vanité pour cela puisqu'il ne m'appartient pas. Alors, que pourrais-je dire ? Que j'ai très bien peint, que je suis très heureux, que les générations à venir vont me considérer plus ou moins. Je ne pourrais pas penser à cela.

 

- Mais, ne crois-tu pas qu'à l'heure actuelle ton œuvre devrait à un certain moment conformer un musée et se convertir en Musée Portocarrero ?

 

- Bon, ce sont des choses qui vont se produire automatiquement, mais que l’on ne peut pas prédire. Je crois que oui, que mon œuvre a atteint un niveau spécial, le moment…

 

- De plénitude.

 

- De plénitude, plus ou moins, bien que nous ne soyons pas encore arrivés au soleil.