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Créolisation, identités, relation dans la Caraïbe
Par Édouard Glissant Traduit par
La créolisation n'est pas une simple mécanique du métissage, c'est le métissage qui produit de l’inattendu.
Illustration par : René Portocarrero

La Caraïbe, c'est d'abord un tournoiement, une ivresse de la pensée ou du jugement, une nécessité du tourbillon et de la rencontre, et de l'accord des voix. La déportation des Africains des le début du XVI siècle, puis celle des Hindous a partir du XIX (dans le sud de l'archipel), la venue incessante des colons européens, des commerçants d'Asie et du Moyen-Orient, la violente opposition des conditions sociales régies par l'esclavage dès le début de ces colonies, ont introduit là des éléments de complexité, de vertige social et aussi culturel, qui font la particularité de ce que dans les Amériques on a appelé la neo-América (pour la distinguer de la meso-América et de l’euro-América) ces catégories ayant été établies par les anthropologues sud-américains il y a une trentaine d'années je crois) , neo-América dont participe le Brésil, et au bord de laquelle nous hésitons encore a distinguer les milliers de ses composantes, partagés que nous sommes entre la vision d'ensemble et l'analyse de détail, le besoin instinctif d'être Caribéens et la nécessité de combattre ici et maintenant, c'est-à-dire dans chaque lieu très précisément menacé, les réels innombrables dénis à la condition humaine. L’une et l'autre exigence sont-elles de vrai inconciliables ? Le vertige est là.

Nous devinons de moins en moins les crêtes des îles, nous entrons maintenant à plein dans les terres, nous fouillons dans les palmistes, les fonds-caco, ou nous sifflons avec les mésanges-sauvages, nous n'égarons rien des frisselis des fougères géantes, et nous déchiffrons à l'aise les traces à peine levées par le gros vent dans les souches, c'est parce que nous entassons enfin ce que devient la Caraïbe, et les Antilles qui sont de même, nous disons Antillais Caribéens, c'est tout de même, et c'est parce que, ne pensez pas que c’était simple ou facile) nous avons appris à pister dans le fond de mer la levée sous-marine des volcans qui se parlent entre eux, une grande route de lave qui achève et ouvre le cercle entre les Amériques, et les bornes sont marquées là par les Arawaks qui se précipitaient du haut des falaises pour échapper enfin, et les bornes sont marquées là, dans ce fond d'eau, par les Africains jetés du bateau, final de compte nous avons appris, appris à voir, alors nous ne repérons pas seulement les crêtes des îles, c'est-à-dire que nous ne devinons pas seulement la crête d'une seule île à la fois, nous les voyons toutes ensemble, nous ne les confondons pas, non nous ne devinons pas seulement, nous ne devinons pas seulement des crêtes, nous enregistrons la plus petite incroyablement petite patte encornée du plus petit crabe de terre, et aussi, c'est là un miracle sur l'étendue, non, pas un mirage, au contraire, mais une réalité bien enracinée dans nos yeux et nos têtes, nous voyons par endroits des pans entiers de continent qui roulent parmi nous, avec Trinidad et Cuba et les Îles des Guyanes par exemple, le continent n'a jamais cessé de fréquenter les Îles, il s'est resserré en un cordon vivace, que nous appelons Amérique Centrale, pour mieux nous rattacher au Mexique, il est tombé des Andes pour fraterniser avec les sables des cotes caraïbes, et partout nous y retrouvons les mêmes volcans qui au Mexique ou en Colombie ou au Guatemala sont devenus tout a fait terrestres, ils ont quitté là les chemins sous-marins de leur feu, et ainsi la Caraïbe pour nous est un cercle qui s'élargit et un écho venu de la terre ferme et infinie, un roc et un tourbillon, une montagne et un vent, un esprit distinct et une force nue inséparable, des îles et tout aussi bien des continents, une Préface a un Monde nouveau.

Si nous voulons saisir les principes d'une telle diversité, tressée comme dans un même panier, mêlée avec une sorte d'emportement, il nous faut rassembler tous les possibles de la connaissance et les soumettre à la puissance convergente de l'intuition. L’analyse traditionnelle ne suffira pas ici.

Il y eut donc ces îles marquées de la pensée du continent, et ce que nous en voyons d'abord est que leur grande étendue a permis ces retirements de lutte (la possibilité de rassembler en un endroit du pays des forces significatives) qui ont conduit assez tôt à des regroupements massifs, avec comme conséquence l'émergence d'un esprit national, l'apparition d'une paysannerie décisive, le développement d'une culture consciente de ses voies et de ses pouvoirs. Toutes ces caractéristiques se retrouvent dans les petites îles, mais de manière beaucoup plus fracturée, incertaine, menacée. L’absence d'un réel arrière-pays protégé n'y a pas favorisé des victoires anticolonialistes durables. C'est peut-être pourquoi la pensée globale de la Caraïbe apparaîtra plus vite, mais sous une forme fantasmée, dans ces petites îles, comme un recours avant tout (pensons aux rêves des esclaves de Guadeloupe et de Martinique, qui tremblaient de rejoindre le pays de Toussaint-Louverture, en 1794), alors que la formation des nations et le renforcement des identités nationales ont pu contribuer pour un temps à éloigner les îles-continents des Antilles (Cuba, Saint-Domingue, Jamaïque, Trinidad) de la solidarité caraïbe, qui se révélera plus tard. La géographie des Iles, en particulier leur étendue et les possibilités qui en découlèrent, ont déterminé, non pas les modalités de la lutte dans ces pays, qui en général furent menées sur le même modèle, mais leur intensité, leur durée et leur succès.

La deuxième réalité de l'archipel Caraïbe est que les pays qui le constituent ont, dès l'abord, après le massacre généralisé de leurs peuples autochtones, été le fait c'est-à-dire l'objet de la même colonisation, mais non pas des mêmes colonisateurs, ou disons des mêmes colons. Cette vérité rabâchée cache souvent sa réelle portée. Le fait que les cultures hispanique, anglo-saxonne, française, hollandaise ont imprégné en profondeur des sociétés dont les «racines » ataviques avaient été si manifestement éradiquées, a longtemps dérobé à l'attention les phénomènes communs de créolisation et les parallèles historiques qui restèrent inaperçus. L’essor urbain par exemple, après le développement des bourgs, a débouché sur un même type de grandes villes, toutes originellement ports négriers, qui ne furent jamais au départ des villes de pleine terre, sauf a favoriser mais assez rarement les denses rassemblements « africains » que nous avons évoqués, villes qui se développèrent donc sur un mode « colonial » similaire, dont certaines des particularités si ostensiblement héritées des diverses métropoles, empêchèrent d'abord de constater les points communs et les convergences, dans le style de vie, l'architecture, les créations culturelles, et jusqu'aux moeurs ou aux systèmes de loi : La Havane, Santiago de Cuba, La Nouvelle Orléans, Port-au-Prince, Saint-Pierre de Martinique avant la catastrophe volcanique de 1902, Port of Spain, Carthagène des lndes et les villes côtières des pays andins, et jusqu'à des villes aussi éloignées que Bahia au Brésil. Ce sont toutes en vérité des villes créoles, compte étant tenu des interprétations vertigineusement différentes que le mot créole a revêtues d'un pays à l'autre, et d'une époque à la suivante.

Ainsi les échanges et les osmoses, imposés ou non, avec les métropoles européennes ont-ils souvent fait oublier le caractère généralisé, fondamental et continu, de ces métissages que nous définissons ici comme une créolisation, et sur lesquels nous reviendrons. Le long isolement imposé par les appartenances a retardé la connaissance commune que nous aurions pu en avoir.

C'est encore dans les petites Antilles qu'il est le plus facile d'étudier ou d'imaginer la typologie d'organisation ou de développement de ces pays. La structure économique y est fondamentalement celle du système des Plantations. Plus petite que les Latifundia d'Amérique du Sud, la Plantation était une unité rigoureusement close, vivant presque totalement sur elle-même, et dépendante de la lointaine métropole avec laquelle elle commerçait pratiquement sur le mode du troc. Des illustrations saisissantes nous en sont proposées depuis quelque temps : Casa Grande y Senzala, de Gilberto Freire et La rue case-nègres) le film d'Euzhan Palcyl (1).

Nous convenons que l'évidence du phénomène, son attribut de vérité indubitable, nous ont masqué la profondeur de ses significations ou de ses conséquences. Deux traits permanents des sociétés caribéennes, et bientôt d'une grande partie des sociétés américaines, sont directement liés à la Plantation.

Dans son enfermement, les deux principales composantes du peuplement dans la neo-América, les planteurs blancs et les esclaves noirs, se sont rencontrés, se sont combattus, les Noirs subissant là un des modes les plus extrêmes de l'oppression, se sont mélangés aussi. La créolisation est un principe général d'émergence de la vie sociale dans toute la région sud des Amériques, et ceci, même dans les régions, comme au Mexique, ou par exemple le peuplement africain a été bien moins constant et pour ainsi dire inexistant. La créolisation n'est pas une simple mécanique du métissage, c'est le métissage qui produit de l’inattendu. Les créoles francophones sont de l'inattendu, tout comme les musiques multilingues de l'archipel, comme les religions syncrétiques créolophone d'Haïti ou lusophone du Brésil, et comme le sera le jazz anglophone dans le sud des États-Unis. Cet inattendu des créolisations est a relier a deux phénomènes : même là ou ils furent exterminés, les Amérindiens ont maintenu secrètement une présence qui s'exercera au niveau de l'inconscient collectif. Même déportés sans aucun recours, sans langages ni dieux ni outils, les Africains ont maintenu une présence de l'ancien pays, qui entrera dans la composition de valeurs nouvelles. De tels procédés relèvent d'une pratique de la Trace comme composante, qu'il faut retrouver en soi, et accorder à de nouveaux usages. Le caractère tremblant, fragile et impérieux, de la Trace, explique comment l'inattendu survient dans nos sociétés. Il explique aussi pourquoi se développe là une autre conception de l'identité, vécue comme Relation et non plus comme principe unique ni comme souche excluante et intolérante. Cet impact sur les identités a été souvent invisible, mais profond et durable.

L’autre trait que nous devons signaler tient à ce que l'une des formes les plus décisives de la résistance à l'oppression esclavagiste consistait à s’échapper de la Plantation et à monter dans les forets ou sur les hauteurs. Le marronnage est une opposition sociale, politique et culturelle, que les historiens colonialistes refusent le plus souvent de considérer comme telle. Mais nous avons souligné qu'il a souvent été a l'origine de la formation de véritables sociétés organisées, qu'il a presque toujours précédé les combats en ligne et les guerres de libération nationale, qu'il a fini par engendrer des réflexes culturels et intellectuels féconds, et qu'aujourd'hui encore, les déferlements et les débordements des carnavals dans nos régions sont peut-être le souvenir et le recommencement du seul jour de l'année ou les esclaves des Plantations pouvaient courir sans risque hors des limites de celles-ci, par une sorte de marronnage festif et fugace, à la fois joyeux et tragique.

Si, debout, chacun dans un de nos pays, chacun dans son pays, nous regardons sur l'horizon, nous voyons non pas un autre pays seulement, mais la Caraïbe tout entière, qui change notre regard et lui enseigne à ne rien négliger du Monde, ni les plus petits bouts de terre, ni les misères les plus intenables, ni les fêtes les plus propices.

Note :

1. Ce film est inspiré du roman homonyme de l'écrivain martiniquais Joseph Zobel.

Source : Revue Anales del Caribe, numéro de 2004, page 187 à 191

Édouard Glissant, poète, auteur dramatique et d'essais, éditeur et animateur culturel martiniquais, est une des voix les plus représentatives de la pensée et de l'art d'avant-garde du XX siècle.