IIIIIIIIIIIIIIII
L’Histoire en images : La «Bible » perdue de José Antonio Aponte
Par Félix Julio Alfonso López Traduit par Alain de Cullant
À deux cents ans de sa mort, Aponte et sa rébellion anti-esclavagiste est choisie comme l’argument d'un roman, écrit par le jeune narrateur Ernesto Peña González.
Illustration par : Ernesto Fernández

 I

Durant l'année 1809, alors que les premières juntes de gouvernements s’organisaient en Amérique du Sud, dirigées par les élites locales comme réponse au vide de pouvoir généré par l'invasion française en Espagne, dans l'île de Cuba se produisaient aussi des événements qui inquiétaient le pouvoir colonial. Depuis la Révolution Haïtienne de 1790, les planteurs créoles vivaient sous l'angoisse que les vents rebelles du voisin Saint-Domingue arrivent à Cuba. C’est pour cette raison qu’ils ont essayé d'empêcher le contact de la population avec leurs idées, même physiquement avec les généraux haïtiens qui, comme Jean François, Biassou et le Dominicain Gil Narciso, avaient combattu du côté espagnol contre les armées françaises. Parmi ceux qui prétendaient donner la bienvenue aux officiers haïtiens qui, sur le chemin de l’exil, ont débarqué dans la rade havanaise en 1796, se trouvait l'artisan noir José Antonio Aponte, un créole libre qui dirigeait une société fraternelle appelée Shangó Tedum (1).

Quelques années plus tard, en 1808, la bourgeoisie esclavagiste a essayé de promouvoir un timide mouvement de junte dans la colonie, en étroite coopération avec les autorités, et dont la politique était manifestement en accord avec celui de leur métropole, le seul pouvoir capable de défendre leurs intérêts économiques et de garantir l'esclavage dans les plantations. Pour un tel motif, selon les dires du professeur Sergio Guerra : « à Cuba, les principales conspirations de la période 1808-1826 ont été jouées par des éléments sociaux étrangers aux planteurs esclavagistes : des représentants des couches moyennes, des intellectuels, des paysans, des artisans et des esclaves » (2). Une des premières conspirations d'aspect indépendantiste de Cuba a été dirigée par Román de la Luz, Joaquin Infante et Juan Francisco Bassave, qui appartenaient à des loges maçonniques. Tous étaient de créoles blancs de puissantes familles et, dans le cas de Bassave, il était capitaine des milices et jouissait d’une bonne réputation dans les quartiers populaires et dans les bataillons de mulâtres et de noirs libres, à l’un desquels a appartenu Aponte comme premier caporal. Quand la tentative a été découverte, le charpentier ébéniste qui taillait des images religieuses de grande beauté est parvenu à s’enfuir, ce qui n’a pas été le cas de Luz et de Bassave, qui ont été condamnés à l’exil et à la prison, alors qu’Infante réussissait à s'enfuir et, en 1811 au Venezuela, il rédigea la première constitution pour une Cuba indépendante.

Des conspirations se sont nouvellement développées lors des premiers mois de 1812 à La Havane, cette fois dirigées par José Antonio Aponte qui, avec les lieutenants Hilario Herrera, Francisco Javier Pacheco, Clemente Chacón, Salvador Ternero, Juan Barbier, José del Carmen Peñalver et Juan Bautista Lisundia, ont vertébré un grand mouvement de Noirs libres et esclaves dans toute l'Île, dont les ramifications sont arrivées jusqu'à Remedios, Puerto Príncipe, Bayamo, Jiguaní, Holguín et Baracoa. Dans la capitale, le plan consistait à distraire l'attention policière avec des incendies dans les maisons extra-muros, alors que les conjurés prenaient les principales casernes et forts et, avec les armes obtenues, ils appelleraient les esclaves des plantations à l'insurrection. Ils pensaient aussi obtenir une aide du roi haïtien Henry Christophe et du général dominicain Gil Narciso (3). 

Le 15 mars 1812, Barbier, Lisundia et Pacheco ont fait se soulever les esclaves de la plantation Peñas Altas, dans le voisinage de La Havane, mais ils n’ont pas réussi à faire la même chose avec les plantations voisines (4). Dénoncés aux autorités, quelques jours après Aponte et ses partisans ont été faits des prisonniers et, après un rapide procès, ils ont été pendus les premiers jours d'avril 1812. La tête d'Aponte a été coupée et exhibée dans une cage, comme exemple, à l’angle d’une grande rue de la ville. Une fausse légende contre le charpentier noir a commencé à naître, donnant lieu à une phrase populaire qui identifiait la méchanceté d'une personne la taxant d'être « … plus mauvais qu’Aponte ».

Mais la réalité historique est bien différente. Aponte, comparé à Spartacus, esclave thrace qui s’est soulevé contre l'Empire romain, par l'historien Elías Entralgo (5), a été un homme cultivé, respecté et aux idées radicales. Il appartenait à la confrérie de charpentiers de San José, dont le siège se trouvait dans le couvent de San Francisco de Asís, et il était aussi membre d'une société secrète africaine d'origine yoruba, où la sculpture du bois occupait une place importante (6). Lors de la perquisition de sa maison on a trouvé un cahier de peintures où apparaissaient de nombreuses vues de La Havane, des armées en combat, des images de palais, de châteaux, d’églises, de rues, d’entrepôts et de quais, à côté d’estampes de thèmes bibliques et mythologiques (7). Il y avait aussi un autoportrait et des peintures de Christophe, de Louverture, de Dessalines et de George Washington, des cédules royales qui accordaient des privilèges aux bataillons de Mulâtres et de Noirs. Parmi ses livres se trouvaient un d’Histoire naturelle, l'Art de Nebrija, le Guide des étrangers de La Havane, Les merveilles de la ville de Rome, un formulaire pour écrire des lettres, un Catéchisme de la doctrine chrétienne, un volume de Don Quichotte, des histoires du royaume d’Ethiopie et du Preste Juan, « tous vieux et utilisés » selon la police (8).

Aux dires d'Entralgo, malgré son échec :

Le plus admirable de cette conspiration a été son pouvoir agglutinant (…) impliquant les esclaves noirs et libres. Il a approché les Mulâtres et les Noirs. Il a sorti les chinois de leurs cases. Il a compté avec les Blancs comme dirigés et comme dirigeants. Il a pénétré l'enthousiasme politique et la chaleur de l'inquiétude chez les femmes. Il a réuni des individus des plus divers offices. Des cordonniers, des cochers, des macheteros (coupeurs de cannes à sucre), des charbonniers, des bourreliers, des chargeurs de cannes à sucre, des bouviers, des charpentiers, des campagnards… le plus important de tout cela est qu'il dépasse les limites d'une insurrection anti-factoriel pour atteindre, avec les dimensions précurseurs de la révolution patriotique et nationale (9). 

II

La personne d'Aponte, insultée et oubliée par l'historiographie colonialiste, n'a pas eu un meilleur sort dans la narrative, car en s'y inspirant, l'intellectuel autonomiste Francisco Calcagno a produit une œuvre de mérite littéraire douteux, où il reproduisait l'image raciste d'un homme barbare qui essayait d'annihiler la population blanche et d'instaurer un empire noir, à l’image et semblable de l’Haïti post-révolutionnaire (10).

À deux cents ans de sa mort, Aponte et sa rébellion anti-esclavagiste est choisie comme l’argument d'un roman, écrit par le jeune narrateur Ernesto Peña González (Santa Clara, 1976), lauréat du prestigieux prix Alejo Carpentier de Roman 2010 sous le titre Una biblia perdida (11). Le roman historique jouit actuellement d’une très bonne santé à Cuba et le prix précédemment cité a beaucoup contribué à le rendre visible, comme dans les cas des romans La visita de la Infanta, de Reinaldo Montero (2005) et Inglesa por un año, de Marta Rojas (2006), eux aussi récompensés. L'Aponte que Peña nous offre est un être qui parvient à franchir les barrières de la couleur de sa peau et de sa classe sociale dès son enfance en s'appuyant sur le prestige familial (« Son père et son grand-père ont combattu contre les Anglais et ils ont été décorés pour leurs mérites », p 19) et dans sa curiosité infinie et sa prédisposition à la lecture, la Bible a une place prépondérante. La « bible perdue » du roman ne sont pas les Écritures Sacrées, sinon un projet moins ambitieux mais également perturbateur : le célèbre cahier disparu avec les peintures d'Aponte. En partant d'une méticuleuse recherche historique dans les archives et dans des sources bibliographiques, Peña parvient à reconstruire la personnalité d'Aponte et de sa rébellion avec réalisme et succès, sans faux historicisme ni anachronisme, avec une prose agile et propre. Des personnages fictifs et réels se mélangent dans le roman, tissant l'intrigue autour de la signification des images peintes par Aponte. Le procureur Nerey cite :

Alors que certains maladroits se donnent de la peine à chercher des indices de la préparation et de l'articulation de plans pour créer des turbulences, l’écrivain a pensé qu'il devait comprendre comment s’articulaient toutes les images du livre, à première vue sans rapport entre elles. Cela avait l'aspect d'une histoire biblique mais en images. Les bibles des premiers chrétiens étaient peut-être semblables à ce livre. Des histoires en images (p 24).

Le livre cité était composé de 72 feuillets, divisés en trois parties, contant la gloire de la race noire, depuis les rois éthiopiens jusqu'au bataillon des Noirs libres et des Mulâtres de La Havane, et le soupçon qu’il s'agissait d'une œuvre mystérieuse, cabalistique, dans laquelle chaque image avait une signification par rapport aux autres, il sert comme fil conducteur d'une trame construite avec un mélange intelligent de suspense et de style d'époque.

L'Aponte de Peña est une créature sensible à l'art, un visionnaire des images plastiques comparé à Nicolás de la Escalera, avide du contact de ses mains avec le bois brut ou la toile vierge. Dans une image onirique d’une grande force, non exempte d'ironie, Aponte rêve qu’il peint un bal dans le Palais des Capitaines Généraux, auquel assistent les membres de l'oligarchie créole accompagnés de leurs femmes et, au milieu du bal, Toussaint Louverture fait éruption avec une harangue anti-esclavagiste, provoquant la peurs des dames et la stupeur de leurs maris (pp. 31-32).

Toute une généalogie de héros, de rois, de patriarches et de grands hommes noirs peuplent l'univers symbolique du charpentier ébéniste, toutefois, le romancier suggère que ce n'était pas un racisme noir qui poussait Aponte, mais son « intérêt pour l'histoire et les relations entre les Blancs et Noirs. Des relations qu'il souhaitait pacifiques comme l’illustrait l'étendard blanc qu’il a confectionné et l'image de la sainte Marie » (p 38). 

La formation de la personnalité d'Aponte, ses caractéristiques psychologiques de personne curieuse, dévote, indépendante et combative, occupent certaines des meilleures pages de ce roman, une chose que le lecteur remercie car il s’agit d'un personnage dont sa biographie est peu connue. Son souci de justice est enregistré dans la défense d'un esclave humilié par des jeunes blancs, dans une scène d’une grande valeur allégorique, parce que le noir offensé est un esclave qui préfère l'argent de ses maîtres à l’orgueil de se rebeller contre eux. L'intériorisation de la domination, comme élément substantiel au régime esclavagiste, est exposée ici dans toute sa brutalité (p 60).

Le portrait spirituel d'Aponte, dans la fiction de Peña, nous place devant un homme « de mémoire précise, d’une ruse de serpent et de l’infini désir de mourir qui épuraient sa personnalité de buts mesquins, comme obtenir la faveur des femmes et l'ivresse de la boisson », tout cela porte son interrogateur à la conclusion « qu’Aponte souffrait d'une mentalité de martyr » (p 66). Ici, l'auteur en profite pour mettre entre les lèvres de ses oppresseurs la fameuse phrase que son souvenir sera insulté par une phrase odieuse : être « plus mauvais qu’Aponte », et lui insinue que la pire infamie serait l’oubli. Devant le stratagème de briser sa résistance en recourant à de subtiles manoeuvres psychologiques, le personnage d'Aponte réfléchit avec lucidité et amertume :

Il savait que les puissants pouvaient fausser l'histoire à leur caprice. (…) Combien  serait facile de vilipender un simple charpentier. Il suffirait de faire disparaître son « Livre de peintures » et de propager les pires bruits parmi la populace et les historiens. Rien ne serait conté de son amour pour les arts, son penchant pour la Cartographie et la Géométrie. On ignorerait son admiration par les ancêtres, son sens de la justice et sa douleur d'homme complet qui, par malheur, doit prendre parti (p 67).

D'autres personnages très liés à Aponte, tels que Clemente Chacón et Hilario Herrera, l'Anglais, sont aussi des importants acteurs dans le roman, dans le cas du premier comme contrepartie d'Aponte pour son manque de résolution et sa faibles passion libertaire, et le second parce qu'il introduit l'expérience de la Révolution Haïtienne dans la trame, dont il a été protagoniste, et c’est celui qui parle au charpentier de grandes hommes comme Louverture, Dessalines et Christophe. On raconte aussi une rencontre entre le futur conspirateur et le peintre Escalera, lors de laquelle il lui transmet certains secrets de son office et sa passion pour l'art religieux. On décrit aussi ses amours pour Catalina, la vierge noire qui a été son épouse, qu’il a connu symboliquement le six janvier, durant la Fête du Jour de Rois, et qui a constitué la représentation d'un plaisir guerrier dans son imaginaire érotique. Elle était convoitable et dangereuse (p 131).

À un moment de faiblesse humaine, devant l'impérieuse supplication de Catalina pour qu'il renonce à la conspiration, le protagoniste se débat entre la grandeur de son projet émancipateur et ce qu’il représente pour la race noire, et la réalité sceptique que : « Parmi les Noirs il n'était rien de plus que ‘‘le maître Aponte’’. Et parmi les blancs, il avait été le premier caporal des milices havanaises et qu’il avait pris part à l'expédition commandée par le général Cagigal qui s’est emparée de l'Île de Providence pendant la guerre d'indépendance des Etats-Unis. Un simple membre de la confrérie de San José… » (p 150).

Mais le charpentier sculpteur, le Noir créole et libre, fils et petit-fils de miliciens havanais, était beaucoup plus que cela et ses inquisiteurs le savaient. Ils n'ont pas eu d'autre remède que de déshonorer sa mémoire et exposer sa tête coupée comme exemple de suprême perversité. Toutefois, dans la fin de sa vie qui est aussi l’épilogue du roman, le procureur Nerey, représentant du pouvoir oppresseur, lui rappelle avec nostalgie et peut-être jusqu'à la commisération : « Durant toute sa vie, le procureur n'avait jamais trouvé un Noir si astucieux et fidèle à ses hommes, en plus de son excellente œuvre picturale, cette sorte de Bible, malheureusement disparue. Sous d'autres circonstances, ou peut-être dans une autre vie, Nerey l'aurait choisi comme son ami » (p 204).

Un final sans rancœur, ouvert aux plus mystérieuses interprétations, et une splendide façon d'inciter le lecteur à pénétrer dans la vie de cet homme pratique, sensible et téméraire, précurseur de l'indépendance de Cuba, que fut José Antonio Aponte. 

Notes

1 - José Luciano Franco, La conspiración de Aponte, La Havane, maison d’édition Ciencias Sociales, 2006, p 4.

2 - Sergio Guerra Vilaboy, Historia mínima de América, La Havane, maison d’édition Pueblo y Educación, 2003, p 101.

3 - María del Carmen Barcia, Los ilustres apellidos: negros en La Habana colonial, La Havane, maison d’édition Boloña, 2008, pp. 292-293.

4 - Gloria García, Conspiraciones y revueltas, Santiago de Cuba, maison d’édition Oriente, 2003, pp. 66-74.

5 - Elías Entralgo, La liberación étnica cubana, La Havane, 1953, p 25.

6 - José Luciano Franco, p 26.

7 - María del Carmen Barcia, pp. 295-298.

8 - José Luciano Franco, p 97.

9 - Elías Entralgo, p 27.

10 - Francisco Calcagno, Aponte, Barcelone, Typographie de Francisco Costa, 1901.

11 - Ernesto Peña González, Una biblia perdida, La Havane, maison d’édition Letras Cubanas, 2010.