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Ernesto Fernández Nogueras : Un grand photographe cubain
Par Ramón Cabrales et Rufino del Valle Traduit par Alain de Cullant
Quand nous avons appris la nouvelle que l’ami Ernesto Fernández Nogueras était le lauréat du Prix National des Arts Plastiques 2011, tous les artistes des arts visuels se sont sentis immensément heureux.
Illustration par : Ernesto Fernández

 « … l’appareil photo n'est pas un objet froid et mécanique, mais l'instrument de travail entre les mains d'un artiste »

                                                                                                                                                                   Robert Capa

Le 26 octobre dernier, quand nous avons appris la nouvelle que l’ami Ernesto Fernández Nogueras (La Havane, 11 novembre 1939) était le lauréat du Prix National des Arts Plastiques 2011, tous les artistes des arts visuels et spécialement de la photographie, se sont sentis immensément heureux, étant la seconde occasion dans l'histoire de ces prix qu’il est accordé à un photographe. Le premier est revenu à Raúl Corrales (Raúl Corrales Fornos, Ciego de Àvila, 29 janvier de 1925 - La Havane, 15 avril 2006), en 1996. C’est la plus importante reconnaissance dans ce domaine que confère le Ministère de la Culture de Cuba et le Conseil National des Arts Plastiques.

On lui a conféré ce prix pour la haute qualité de son travail et par l'œuvre de toute une vie. Il faut reconnaître qu’Ernesto a conjugué deux styles ou manières de s'exprimer dans son travail photographique : d'une part il a insisté sur les valeurs documentaires des images testimoniales et, de l’autre et parallèlement, il a manié la composition et la poétique esthétique avec une grande créativité.

Dans sa longue trajectoire comme artiste, il a travaillé : comme aide à l’âge de 12 ans ; dessinateur pour la revue Carteles (1952-1956) ; technicien en éclairage et scénographe dans le théâtre Prometeo (1955-1958) ; dessinateur et journaliste graphique de la revue Carteles (1956-1958), où il a eu comme maîtres, parmi d’autres, Carlos Fernández, Generoso Funcasta, Raúl Vales et José Agraz ; photoreporter du journal Revolución, depuis la clandestinité en 1958 jusqu'en 1964, étant, entre autre, correspondant de guerre à Playa Girón en 1961 et dans la Sierra de l'Escambray en 1962 ; photoreporter de la revue Cuba, en 1964 et, en même temps, collaborateur de la revue Mella entre 1961-1965 et de la Casa de las Américas (1966-68). De 1975 à 1981, il a été chef du département d'Information de la revue Cuba Internacional, jusqu'à ce qu'il soit envoyé, en 1982, comme correspondant de guerre en Angola et ensuite au Nicaragua ; en 1988 il est nommé chef de photographie de la revue Cuba Internacional. Il termine son travail dans cette agence en 1994 et il se dédie aux travaux de photographie comme créateur indépendant pour des entreprises et des revues nationales et étrangères comme : EGREM, Bis Music, Suchel, Cuba Inside, Zeitenspiegel, TRYP Hôtels, en même temps qu'il se souligne comme imprimeur d'importants artistes de la photographie.

Lors d’une récente entrevue à la suite du Prix National des Arts Plastiques, et interrogé sur son départ de la revue Cuba Internacional après tant d'années de travail, Ernesto, sans préjugé et avec désinvolture a affirmé qu'il avait été renvoyé « bien que le document officiel dise que j'ai démissionné ; c'est une très longue histoire, en résumé ils m'ont licencié pour avoir perçu un travail que j’avais fait pour Juanita Mateo, car l'Agence Prensa Latina avait une résolution signalant que tout ceux qui percevaient un travail particulier devaient être renvoyés, j’ai été déclaré coupable lors de l’audience ils m'ont renvoyé ».

Il a reçu son titre en Journalisme de l'Université de La Havane en 1979. Il a réalisé plusieurs expositions personnelles à Cuba, en Allemagne, en Argentine, aux Etats-Unis, en Italie, au Japon, en Malaisie et en Union Soviétique. Il est nécessaire de souligner que sa participation dans des expositions collectives est une présence obligatoire à partir du point de vue d'importants spécialistes quant aux expositions anthologiques de l'histoire de la photographie cubaine.

En 1978 il a publié le livre Unos que otros, un témoignage photographique sur le travail des ouvriers de la construction. Ses photographies ont été incluses dans des livres aussi importants que : Cuba, la fotografía de los años 60, de 1988 ; Cuba: 100 años de fotografía, de 1998 et Cuba: Arte e Historia desde 1868 hasta nuestros días, de 2008, parmi d’autres. Il est le lauréat de nombreux prix et distinctions, entre eux le troisième prix de l'Interpress Photo de 1960 ; le prix Photographie Ibéro-américaine de l'Université d’Harvard, Etats-Unis, 2000, et l'Olorum Ibéro-américain qu’accorde le Fonds Ibéro-américain de Photographie, remis lors du IIIe Congrès Ibéro-américain de la Culture et du Développement, à La Havane en 2005, pour l'œuvre de toute une vie. Le Conseil de l'État lui a remis la Distinction « Pour la Culture Nationale » en 1988.

Ses photos les plus connues sont du genre épique et elles se caractérisent par leur grand dramatisme et leur impact visuel. Il prend en compte l'atmosphère particulière de la composition, l’encadrement, ainsi que l'excellente utilisation de la lumière naturelle. Sa photographie la plus reproduite est l'image du buste de José Martí lors de la construction du monument dédié à l'Apôtre, en 1957, du sculpteur José Sicre sur la Place Civique, devenue ensuite la Place de la Révolution. C'est une tête en marbre soutenue avec des étais dirigés directement vers les yeux, qui le blessent, essayant d'aveugler le « Maître » quant aux intérêts troubles, intrigues politiques, corruption et mauvais maniements. C’est comme si on voulait que le penseur et patriote ne voie pas la réalité environnante. Derrière la blanche et gigantesque douceur de José Martí se dresse l’armature de bois du reste de la construction du monument, mais, devant comme un géant audacieux et de façon transitoire, on observe cette situation où a été placé l'Apôtre.

La photographie a été prise quand l'auteur avait dix-huit ans et elle est très bien pensée sémiotiquement. Il n'a pas été nécessaire de lui mettre un titre pour qu’elle transmette un message symbolique. Il a profité des lignes diagonales, de la lumière naturelle, de l'angle adéquat et la profondeur de champ requise, ainsi que la psychologie et la pensée qui peut émaner devant n’importe quel observateur. C’est son image emblématique, reproduite et interprétée des milliers de fois. Elle contient un message implicite, qui suggère des incidences émotionnelles pouvant provoquer l’indifférence, la douleur, l’oubli et finalement l’échec. Un Martí vaincu par la corruption de l'époque, qui souhaitait avoir les yeux couverts pour ne pas être complice des événements qui l'entouraient. 

Parmi certains essais photographiques connus d'Ernesto Fernández se trouvent : El barrio de las Yaguas, une dénonciation de l’extrême pauvreté d'un des quartiers les plus pauvres et marginalisés de la capitale du pays ; La Habana en Inglés, documentant la constance de la langue anglaise dans la culture graphique de la ville ; Playa Girón, sur l'invasion de la Baie des Cochons ; Primero de Enero 1959, sur les événements de La Havane à la suite de la fuite de Fulgencio Batista et de la victoire de Fidel Castro ; Con la magia de su arte, dédié à Alicia Alonso, comme « si elle transcendait le geste en le portant au plan de la pure émotion », en paraphrasant Alejo Carpentier ; Angola, et Movimiento de las Micro-brigadas, etc.

Son travail photographique se base, depuis ses débuts, sur les connaissances qu’il possède comme dessinateur, des connaissances qu'il utilise pour élever la grande richesse plastique dévoilée dans toute son oeuvre documentaire. C'est le motif dans l’esthétique de ses images, c'est-à-dire, s’élever au-dessus du dramatique que peut avoir la pauvreté de la série El barrio de las Yaguas, ou de celles obtenues à travers les combats pendant l'invasion de Playa Girón ou ceux en Angola et au Nicaragua.

D'une certaine façon, le sens de l'œuvre d'Ernesto est de maintenir la mémoire historique de l'image en question, en lui ajoutant la poétique de l’esthétique requise, pour communiquer avec un sens croyable et admirable ou, aussi, le laid ou le cruel et jusqu'à l’horreur d'une guerre, ou l'expressionnisme grotesque de la pauvreté ou la répulsion que peut avoir un sinistre accident. C’est pour cette raison que son travail testimonial conserve l'empreinte de l'artiste, en se dépouillant des conflits qui peuvent gêner et, avec éthique, choisir le moment approprié pour presser l’obturateur et composer justement les photographies qui, plus tard, seront vues non seulement comme des documents historiques, mais aussi comme des documents esthétiques.

Tout reporter graphique possède une dichotomie en lui, mais beaucoup plus quand ce reporter aura pu trouver une incohérence dans les actions à photographier, donc chercher l’esthétique dans quelque chose d’horrible ou de monstrueux. Ernesto parvient à fuir cette bifurcation des idées avec habileté et habilité, produit de son bon maniement psychologique et de sa vaste culture. Il s'ensuit que ses photographies aussi spectaculaires que celle de l'autobus carbonisé, celle des cadavres trouvés pendant les combats, celle des bombardements au napalm ou celle des miliciens embusqués dans les marécages et des centaines d'autres photos anthologiques illustrant une épopée historique.

Dans de nombreuses entrevues accordées par Ernesto le long de notre parcours dans l'histoire de la photographie cubaine, l'artiste s'est toujours montré très loquace et il a remercié tous ceux qui l'ont aidé d'une manière ou d'une autre. Il a été très honnête de rappeler des personnes peut-être  pas très nommés aujourd'hui comme Josefina Mosquera, directrice de la revue Carteles, qui l'a aidé à ses débuts dans le monde de travail ; il a aussi rappelé avec fierté Carlos Fernández, directeur artistique de la même revue et d'autres personnalités qui ont influencé sa future formation comme les photographes Generoso Funcasta, Raúl Vales, Enrique Llanos, Venancio Díaz, Osvaldo Ozón et José Agraz ; sans oublier des intellectuels de grand valeur tels que Guillermo Cabrera Infante, Carlos Franqui et Rine Leal, entre autres. Mais il a surtout mentionner celui à qui tous les photographes cubains doivent beaucoup, le maître Félix Arencibia. Il rappelle aussi avec plaisir les travaux journalistiques qu'il a réalisés dans Carteles avec la plume de Santiago Cardosa Arias et José Hernández Artigas.

Dans les entrevues qu’il nous a accordées, il fait une réflexion sur certaines pertes de ses archives photographiques. Par exemple il rappelle quand il a donné tous ses négatifs à la Casa de las Américas, pris pendant les Prix Casa…, car il a couvert photographiquement un grand nombre de ces concours ; il pensait qu'ils seraient mieux préservés dans cette institution. Quand il a voulu les consulter, on s’est aperçu qu'ils avaient disparu et cela s’est avéré très pénible pour lui car entre eux se trouvaient, par exemple, des photos de Wole Soyinka en train de danser, quand il n'avait pas encore été investi du Prix Nobel de Littérature, ou celle d'autres Prix Nobel, comme l’Italien Darío Fo et le Colombien Gabriel Garcia Marquez. Par chance il dit qu’il possède encore les négatifs de Graham Greene, avec lequel il a lié une grande amitié. Il a aussi parlé avec nostalgie de ses photographies du Ballet National de Cuba, elles aussi perdues. Il a commenté qu’il croit avoir été le seul qui a pris des photos des représentations d'Alicia Alonso à Guantánamo. Il a remémoré son voyage avec la compagnie de l’Opéra de Pékin dans toute l'Île dont les négatifs sont aussi perdus, ainsi que ceux de la maison de Cojímar où a vécu Fidel au triomphe de la Révolution, car il est sûr qu’il a été le seul à avoir pris des photos dans cette maison.

Tout n’est pas que nostalgie et regret, Ernesto Fernández rappelle avec plaisir l'anecdote avec un autre Ernesto (Che Guevara), qu’il à photographié en plusieurs occasions et un de ces portrait apparaît sur les billets de trois pesos cubains. Il dit que le Che était en train de couper des cannes à sucre dans la Centrale Sucrière Alfredo Nodarse et comme il réalisait un travail dans les environs, il a été le voir. On lui a dit qu'il ne s'approche pas car le Che n'aimait pas être photographié quand il travaillait. En cette époque Fernández avait un appareil photo Exacta et il s’est rappelé qu’il avait lu que le Che en avait un semblable au Mexique, c’est pour cette raison qu’il s'est approché et il lui a dit qu'il venait le voir parce qu’il avait un problème avec son appareil photo et comme il savait qu'il en avait eu un… ; le leader et combattant lui a répondu « ah, mais il n’y a pas problème c’est juste un petit défaut qu’il a, donne le moi. » Nous nous sommes assis sur le sol, je lui ai donné la pellicule et il l’a mise en place, je l'ai remerciée et je lui ai demandé de me laisser faire quelques photos, il m’a répondu : « seulement trois photos ».

Comme conclusion à cette entrevue nous lui avons demandé, que manque-t-il à la photographie cubaine actuelle ?

L’artiste a répondu rapidement : une école. Il est vrai que cela fait longtemps qu’il n’y a pas une école pour étudier la photographie à Cuba. Une école qui manque beaucoup pour le développement des nouvelles générations, surtout dans ce monde globalisé, plein d'images, où la photographie, plus qu'une technique ou un art, fait partie de la société elle-même. De la même manière qu'un écrivain doive apprendre la langue, qu’il a besoin des outils de la langue, la grammaire, la sémantique, etc. le photographe requiert des connaissances pour son développement, non seulement de la technique pure, mais de la composition, de la communication, de l'art, etc. Ernesto Fernández dit : « si tu n'as pas les images dans la tête tu ne peux rien faire, tu dois savoir ce qu'est une image, comment la voir, comment la faire, pour que tu apprennes à voir ; j’ai reçu ma première leçon de photographie par Carlos Fernández, dans Carteles, il m’a donné un peso et il m'a envoyé au cinéma afin que le lendemain je lui dise comment était la photographie de ce film. Cela m’a coûté beaucoup de travail d’écrire, je me suis assis en face de la machine, j’ai commencé à écrire et je me suis aperçu que la mémoire commence à s’organiser, cela se passe ainsi avec la photographie il faut commencer, mais il faut étudier ».