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Martí, ce soleil du monde moral (Fragment)
Par Cintio Vitier Traduit par Alain de Cullant
Martí incarne un nouveau genre de révolutionnaire qui ne se résigne pas à partir des postulats du colonisateur...
Illustration par : Ernesto Fernández

Martí incarne un nouveau genre de révolutionnaire qui ne se résigne pas à partir des postulats du colonisateur (le dédain, les représailles, la haine) mais des postulats propres et originaux ; qui ne se conforme pas avec la conquête de la liberté depuis l'esclavage mais qui aspire à la destruction de l'esclavage depuis la liberté ; qui échappe au piège du ressentiment (victoire profonde de l'ennemi) et à la causalité fermée des réactions primaires, en elles légitimes, pour situer le combat sur son propre terrain et combattre seulement avec des armes hautes, propres et libres : « la pureté de sa conscience », « la rectitude indomptable de ses principes ».

Notez que dans le passage de la citation, et dans tout le plaidoyer indigné, il fait aussi appel à l'honneur tâché de l'Espagne. Peu après, dans La République espagnole devant la Révolution cubaine (Madrid, 1873), il faudra la conjurer pour que « elle n’infâme jamais la conscience universelle de l'honneur, qui n'exclut pas par ceci l'honneur de la patrie, mais qui exige que l'honneur de la patrie vive dans l'honneur universel ». Il s’agit de ceci : de vivre et de combattre pour l'honneur universel de l'homme.

Un idéalisme excessif ? Nous avons vu que par ces chemins allait la pratique militaire et la pensée révolutionnaire des deux grands chefs populaires de la guerre de 68 : Máximo Gómez et Antonio Maceo, sans compter les exemples d'Agramonte et les efforts de Céspedes pour la « régularisation » de la guerre face aux abus espagnols. Oui, il s'agit d'une approche originale, mais pas exclusivement personnelle de Martí : ce qu'il fait est de porter une inspiration qui était dans les tendances les plus spontanées de la Révolution cubaine jusqu'à ses dernières conséquences philosophico-politiques. Il s'agit, donc, d'une approche « autochtone » qui, chez Martí, va atteindre la plénitude de toute une conception éthique du monde, comme nous le verrons.

Cette conception mûrie pendant son exil en Espagne, sa pérégrination en Amérique Latine et son séjour de quasi quinze ans aux Etats-Unis. En Espagne il confirme qu'il n'y a rien à attendre de ses gouvernements, des monarchistes ou des républicains ; que le peuple espagnol, plein de vertus latentes (surtout dans ses racines régionales et communales), est aussi victime de la Métropole obtuse ; que le lien imposé entre l'Espagne et Cuba, par loi historique, doit inexorablement se rompre. 

On savait déjà que l'adolescent a dû d'abord affronter son père, sergent et surveillant du gouvernement colonial, et la résistance résignée de sa mère, dans l’humble foyer, plein de petites filles, toujours menacé par la misère, collé aux murs de La Havane. Là il a connu une cellule, qui était dans sa chair, celle de l'honnêteté, de la propreté et de la dignité de ce qu'il a appelé « le sobre et spirituel peuple d'Espagne » ; il a aussi connu la divergence tragique de l'esprit de la terre qui le dominait. 

Ils étaient faits pour résister, lui pour libérer. Mais avec son père, qui embrassé en pleurant le pied blessé par les fers de la prison (« et moi qui ne sais pas encore haïr », affirme, avec étonnement, le fils déchiré), il est arrivé à avoir les plus tendres relations de mutuelle admiration pudique ; et il a pu le dire avec justice à sa mère dans sa lettre d’adieu : « Vous souffrez dans la colère de votre amour, du sacrifice de ma vie ; et pourquoi je suis né de vous avec une vie qui aime le sacrifice ? »

Au Mexique, au Guatemala, au Venezuela, dans leurs campagnes et dans leurs villes, il a trouvé l'autre mère historique et tellurique qui le complétait : son Amérique métisse. Il s’incèrera dans ses problèmes, il prendra part à ses conflits, il connaîtra ses vices et ses vertus, il étudiera ses mythes, il aimera sa nature. Le degré d'identification atteint par Martí avec la race autochtone d'Amérique perçoit des caractères méconnus jusqu'alors chez un fils d'Espagnol.

À partir de ces années, 1875-1881, son écriture en prose et en vers est saturée, profondément, de symboles indigènes provenant surtout des conceptions mythiques précolombiennes de Méso-Amérique et du Venezuela. Il ne s'agit pas d'un but « indigéniste » mais d'un mélange de divination et d’étude qui se révèle comme une profonde nécessité de son esprit, destiné à reprendre le fil de la pensée originale de l'Amérique, brisé dans sa phase métaphorique (comparable à la présocratique en Grèce) par « malheur historique » et le « crime naturel » de la conquête espagnole : « Les conquistadores ont volé une page à l'Univers ! » Ce vol et ce viol, ce crime, situent l'injustice dans l'origine même de notre histoire. C'est pourquoi : « Nous devons être avec Guaicaipuro, avec Paramaconi, avec Anacaona, avec Hatuey et non pas avec les flammes qui les ont brûlés ni avec les cordes qui les ont attachés, ni avec les aciers qui les ont égorgé, ni avec les chiens qui les ont mordus » Et ce « être avec », réparateur même s’il est l’idéal de l'injustice, mais aussi le militantisme effectif, se convertit en une nouvelle filiation historico-tellurique qui fait virer totalement la perspective. Celui qui parle ainsi n’est pas un « colonisé » (un amer) mais un « autochtone » (un révolutionnaire qui a commencé par se révolutionner lui-même) :

Qu'importe que nous venions de sang maure et de peau blanche ? L'esprit des hommes flotte sur la terre sur laquelle ils ont vécu, et on le respire. On vient de pères de Valence et de mères des Iles Canaries, et on sent courir dans les veines le sang ardent de Tamanaco et de Paramaconi, et on voit comme propre celui qu'ils ont versé pour les broussailles de la colline du Calvaire, côte à côte avec les Gonzalos aux armures ferrées, les dénudés et héroïques Caracas !