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« L'éternelle poésie reviendrait avec les aurores »
Par Fina García Marruz Traduit par Alain de Cullant
Paroles de remerciement de la poétesse cubaine Fina García Marruz lors de la remise du Prix Reine Sofia.
Illustration par : Ernesto Fernández

Mes premières paroles sont pour la Reine Sofia, qui porte implicite dans son nom de baptême comme unique reine la Sagesse, et au jury qui m’a accordé ce prix, qui comme cubaine dédiée, avec mon époux Cintio Vitier, à l'œuvre de José Martí, le plus aimé et universel de tous les Cubains, les paroles qu’il a dit quand il a été nommé consul d'un pays américain me sont revenues à la mémoire : « Quand l'honneur me vient de la terre généreuse… », dans lesquelles il a rappelé son père, éteint pour toujours, comme je rappelle le mien. Je ne le reçoit pas comme quelque chose personnel, mais comme une reconnaissance envers la culture de mon pays, au travail de la revue Orígenes, à la philosophe espagnole María Zambrano qui, à l’honneur d’être fondatrice de la revue, a appelé Cuba sa « patrie prénatale » et qui a dédié à la Cuba secrète des mots si beaux. Elle venait de la guerre civile espagnole, et Cintio a dit :

« Ils venaient de la tragédie, ils nous ont apporté le bonheur ».

Peu de paroles ne peuvent pas exprimer ce qu’a  signifié pour la poésie cubaine l'arrivée à La Havane, en automne 1936, de Juan Ramón Jiménez, le maître de la Génération de 27, de Federico García Lorca, du chevrier Miguel Hernández, qu’il a appelé « le miracle d'Orihuela » et de Rafael Alberti qui a fait le prologue de son livre, gagné dès le début par :

« Si Garcilaso viviera,

yo sería su escudero

que buen caballero era ».

« Si Garcilaso vivait,

je serais son écuyer

quel bon chevalier il était ».

On pourrait dire que notre vie aurait été autre de ne pas l’avoir connu, autre notre longue famille, autre notre œuvre, car il nous a enseigné non pas à être juanramonianos, mais savoir ce qu'était la poésie, ce qui était le vrai dans le mot, il ne suffisait pas d'avoir lu Bécquer – que nous connaissions déjà dans les recueils de vers de nos grands-pères et de nos mères –, mais il nous a enseigné à savoir ce qu'était « le » bécquerien, ce que chaque poète avait de différent.

Je veux terminer en parlant de la langue qui unit l'Espagne, à travers laquelle j'ai pu connaître ses poètes et les notre, parce que je crois que ce prix est aussi un hommage implicite à ceux-ci, et en rappelant ce que Martí a écrit de Hamman, celui qu’on appelait le « Magicien du Nord » qui a cru trouver dans la langue des premiers hommes, comme les empreintes digitales de la création du monde, le seul témoin de l'Événement que personne n’a vu, et il a dit de lui : « Il a volé très haut, et il est resté seul ».

Je ne sais pas si j'ai réussi à dire les paroles que l'on espère entendre de celle qui reçoit un prix si honorable. Je vous dirai seulement que je me suis sentie profondément émue, c’est pourquoi je vous offre mes plus sincères remerciements. Il m'est impossible d’être avec vous, comme j’aurai tant aimé l’être, mais je peux vous parler avec mes propres vers :

« Si mis poemas todos se perdiesen

la pequeña verdad que en ellos brilla

permanecería igual en alguna piedra gris

junto al agua, o en una verde yerba

Si los poemas todos se perdiesen

el fuego seguiría nombrándolos sin fin

limpio de toda escoria, y la eterna poesía

volvería bramando, otra vez, con las albas ».

« Si tous mes poèmes seraient perdus

la petite vérité qui en ces derniers brille

resterait égal sur une certaine pierre grise

à coté de l'eau, ou dans une herbe verte

Si tous les poèmes seraient perdus

le feu continuerait à les nommer sans fin

propre de toute scorie, et l'éternelle poésie

reviendrait en bramant, une autre fois, avec les aurores. »

Paroles de remerciement de la  poétesse cubaine Fina García Marruz lors de la remise du Prix Reine Sofia