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Le temps est un élément primordial chez Sarusky
Par Nancy Morejón Traduit par Alain de Cullant
J'ai parlé du temps comme une catégorie fondamentale chez Jaime Sarusky...
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

Sous peu, ou peut-être il y a de nombreuses décennies, on dit que l’écrivain Jaime Sarusky est sur le point de fêter ses soixante-dix premières années. Personne ne sait bien et peu importe l'âge d'une créature dont les origines auraient bien pu commencer entre l'Euphrate et le Tigres pour terminer, heureusement, dans certaines de ces longues rues havanaises à cheval entre le Malecón et ses anciennes forteresses médiévales. Je ne crois pas que nous sachions bien l'âge d'un homme comme Jaime et c’est une des formes les plus légitimes de son talent spécial et de sa tonitruante cubanité. Je veux dire – et je voudrais que l’on comprenne bien mes paroles –, que le temps est un élément primordial chez Jaime et son oeuvre, chez Jaime et sa personne, chez Jaime et son sourire. Un sourire amical de tous ceux qui ont été des lecteurs et des amis de la fabulation cubaine des années soixante-dix. Car il faut parler des années soixante-dix pour comprendre avec exactitude l'essence à l’égard de sa vocation littéraire, un résultat probant non seulement de son effort personnel mais de la pratique du journalisme, cet office vu comme un fournisseur de multiples réalités, comme une source d'éthique permanente.

 

Il n'y a pas eu une page de promotion de la littérature cubaine sans le concours désintéressé de Jaime Sarusky, fin lecteur, journaliste, éditeur, narrateur, animateur d’un très grand nombre de cercles citadins. Pablo Armando Fernández pourrait le définir comme « un prince des meilleurs tabloïdes culturels de la nation ». Et je suis, une fois de plus, d'accord avec le poète de la rue 20, parce qu’en Jaime subsiste un ineffable faiseur de vignettes, de colonnes et d'espaces ; un promoteur silencieux qui, à côté d’Ambrosio Fornet – les deux depuis un puit insondable de risques et de voluptés – a été un précurseur de ces ateliers incomparables, de café et d'aube et de salpêtre, d'où sont nés non seulement des narrateurs efficaces mais des modalités littéraires comme le témoignage, conçu comme une expression de registre et de service des événements sociaux que l'histoire officielle avait traditionnellement dévalué.

 

Sarusky a cultivé la fiction au moyen du conte, du récit et du roman. Un critique mexicain a prétendu pontifier sur le temps du roman cubain des années soixante-dix ; sur le traitement de la réalité comme un projet photographique, dépouillé de toute créativité. Dans mon souvenir de cette époque apparaissent plusieurs romans. La plupart laissaient un solde chaotique chez les lecteurs, une incertitude des valeurs et certaines preuves irréfutables sur le passage de la Révolution comme le fait historique le plus transcendantal du siècle dernier. Les pages de Rebelión en la octava casa (1967) non seulement ont exprimé cette sensation d'écroulement, de cataclysme, mais ont apporté avec elles le souffle d’un légitime sentiment de rébellion, car son créateur était conscient que dans ce sentiment était la vie. Je crois que c’est pour cette raison que son nom s'inscrit de plein droit dans la narrative des fécondes – oh fugaces ! – années soixante, pleines de vigueur et d’audace, de beaucoup de lumière et de cette opacité seulement palpable dans certains intérieurs havanais taillés par la main de Calvert Casey.

 

J'ai parlé du temps comme une catégorie fondamentale chez Jaime Sarusky qui est quelqu'un marquée aujourd'hui par l'intemporalité de sept décennies à travers lesquelles son temps est devenu une réalité ici, où il s’est mis et a voulu mettre ses actes de foi et ses actes de magie. Avec la rumeur de ses origines sur les épaules, Jaime a contribué comme personne au juste dessin de ces minorités ethniques qui, dans nos Caraïbes, ont apportées et continuent à apporter au profil définitif d'une existence soumise, comme on le sait, à une des dislocations les plus brutales de tout l'hémisphère occidental.

 

C'est pourquoi je le vois comme un géant et comme un lutin quotidien. Provocateur, dans son centre, comme une photo de Korda. Errant et tendre comme une sculpture d'Agustín Cárdenas. Vivant et rayonnant comme celui qui exprime la sagesse du taita et de la sage-femme noire. Haut et robuste, comme la Ceiba qui nous a planté Oscar Hurtado. Vivant et rayonnant à Cuba, son agréable île de corail, battue par ces deux fleuves ancestraux entre lesquels vont passer – il n'y a pas de doute – ses soixante-dix prochaines années.

 

 Miramar, 16 février 2000.