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L’électronique  ou le quatrième âge du cinéma
Par Julio García Espinosa Traduit par Alain de Cullant
Pour les cinéastes, entrer dans le monde de l'électronique, doit être un facteur rénovateur, un nouveau défi pour l'art audio-visuel.
Illustration par : Agustín Hernández Carlos

Oscar Wilde disait : « seulement les capitalistes commettent des péchés capitaux ». Il faudrait parler plus sérieusement des résultats regrettables que souffrent les innovations technologiques dans le domaine audio-visuel.

On raconte qu’un jeu vidéo sur le SIDA a été lancé au Japon. Le divertissement consiste à suivre le cours de la maladie mortelle pour savoir si le dénouement sera ou non mortel.

Les reality show et leur appelé marché de la douleur, ont obtenu, avec le maniement impudique qu'ils font des malheurs humains, que les critiques les taxent de « télévision poubelle ».

Le déséquilibre entre la technologie et l’art est déjà pratiquement irréversible. Spielberg et Woody Allen se présentent comme des dramatiques alternatives. Le pire est que la contradiction se trouve dans la vie elle-même. La technologie ne parvient pas à se concilier avec l'humanisme et alors que d’une part des pays développés brandissent leur modernité technologique, d'autre part, dans ces mêmes pays, toutes les vingt secondes un être humain meurt de la main d'un autre, légalement ou illégalement.

L'Académie des Science des Etats-Unis, dans son rapport de l'année dernière, a déclaré que l’on a peu à attendre de la science et de la technologie pour contribuer à un futur meilleur. Et elle signale que les actuelles politiques économique et démographique devront d'abord changer, ainsi que les conduites humaines tendant à la consommation, à la philosophie de l’éphémère, au modèle de « l’utilisation et de jeter ».

Pendant ce temps, l’électronique de l’audio-visuel a pour but irrévocable de se faire de la publicité, consacrant l'idée qu'un monde impulsé par la technologie ouvrira les portes du bien-être. D'une part, le cinéma s'est fait complice de cette aberration ; ses effets spéciaux semblent ne pas avoir de meilleur destin que de nous halluciner avec l'idée que la technologie peut tout. D'autre part, ce n'est pas donc pas étonnant, que la télévision se dédie systématiquement à nourrir la pire tradition de la pensée magique chez le public. En paraphrasant Saint Thomas, aujourd’hui on pourrait dire : « Voir pour ne pas croire ». 

De toutes manières l’électronique peut être considéré comme le quatrième âge du cinéma. Celui du muet a été remplacé par le parlant, à celui-ci on a ajouté la couleur et, maintenant, le nouveau support et le nouveau moyen de diffusion : l’électronique.

Les cinéastes, devant de telles circonstances, devaient se sentir les destinataires de la noble persistance de concilier l'art et la technologie, et de combattre la technologie mais dans la technologie et non pas en marge de celle-ci.

En dépit des préjugés ils persistent.

On continu à considérer que le cinéma est seulement du cinéma s'il est dans les salles de cinéma. Pourquoi ? Il est indiscutable que les salles de cinéma ont cessé d'être le monopole de la projection des films depuis les années 70. On sait qu'avant un film rassemblait 80% de ses recettes dans les salles et, aujourd'hui, à peine 25%. Dans le monde, aujourd’hui, il existe 70 millions de salles de cinéma face à plus d’un billion et demi de téléviseurs, de 800 millions de magnétoscopes et 30% de la programmation de la télévision, actuellement, est dédiée au cinéma. C'est-à-dire, dans le monde actuel, on voit beaucoup plus des films, seulement au moyen de l'électronique. En plus, les films réalisés aujourd'hui, sauf ceux des transnationales nord-américaines, dépendent des chaînes de télévisions pour leur financement et leur diffusion. Le cinéma latino-américain n'est pas une exception. Depuis des années, il obtient aussi ses ventes grâce aux chaînes de télévisions, principalement avec les européennes.

Où moment d’être projeté sur un petit écran le film n’échappe pas au fait que le langage a été pensé pour un grand écran. Il ne s'agit pas d'exclure l'option des salles, mais d'être plus conséquent avec le défi électronique.

Où sont les possibilités de la vidéo et de la télévision pour un cinéma de qualité ? Il semblerait qu’elles ne soient nulle part. Et peut-être de toutes parts.

Il n'est pas possible de rester impassible devant la course vertigineuse des nouvelles technologies. La télévision de haute définition, le satellite, le câble, la télévision interactive, le système numérique, le CD-ROM, la réalité virtuelle, l'infographie, etc. ils existent et ensuite ils pensent. Et ils pensent pour la détérioration du cerveau humain, pour l'appauvrissement de l'information, pour que la technologie dispose des grands talents et que l'art se conforme avec les opportunistes et les médiocres.

Néanmoins des brèches existent à travers lesquelles un rayon de lumière peut entrer.

Les satellites, par exemple l’Hispasat, sont très loin de satisfaire leurs nécessités. La TV-câble, sans recourir à la publicité et avec un minimum d'audience, obtient des recettes multimillionnaires (en France, TV-câble, avec seulement 7% d'audience, obtient des recettes supérieures à celle de toutes les chaînes privées). La télévision interactive rendra chaque fois plus inutile le magnétoscope, vu les possibilités de lui demander – comme à un ordinateur – le film que l’on souhaite et à l'heure que l’on veut. La haute définition et le système numérique rendent possible une qualité d’image et un son semblable à celui du cinéma actuel. Si nous ajoutons à tout ceci que le système dans son ensemble ne peut pas encore répondre à la demande croissante, il est indubitable que les brèches semblent frapper à nos portes. C’est seulement des politiques anachroniques et aveugles qui empêchent ces chemins prometteurs.

Il y a beaucoup d'autres faces de cette médaille. La multiplication de chaînes privées n’a pas apporté la multiplication des libertés qui avaient été si proclamées. Les chaînes locales, au lieu d'enrichir les options, se sont dédiées à répéter le modèle des grandes chaînes nationales. De toutes parts on respire le souci de poursuivre les grandes audiences, en méconnaissant la diversité croissante qui existe chez le public. Mais la vie est aussi interactive. La nouvelle tendance de sectorisation de l'offre (chaînes musicales, scientifiques, sportives, cinématographiques, etc.), n’a pas de raison pour ne pas trouver un espace pour une télévision mature, différente, capable de surpasser cette dichotomie entre une télévision commerciale = divertissement ; et une télévision publique = ennui. Il faut expérimenter. La science expérimente, pourquoi pas l’art ?

Dans la mesure où les options sectorielles, territoriales et technologiques augmentent, les triomphalistes ratings de l'audience, selon les spécialistes, ne dépasseront pas 25%. Dans la bonne loi, la décentralisation favorise la conscience d'une diversité chez le public.

Il y a l'expérience du Chaîne 4 en Angleterre. Par loi, c’est une chaîne destinée aux minorités. Par la suite, sans sortir de la rigueur tracée, elle a obtenu des grands succès commerciaux. Elle a réalisé des coproductions avec l'Institut de Cinéma anglais, pour les deux écrans, obtenant aussi des succès sur le marché international. Une autre expérience encourageante est la chaîne américaine « Tigre de Papier » qui s'insère dans ce que l’on appelle généralement une « télévision faite à la main ».

Ensuite il y a la vidéo. C’est un moyen qui, selon ce qui est dit, se trouve à mi-chemin entre le cinéma et la télévision. La vidéo, avec une autonomie dont n'a jamais rêvé le cinéma, avec la possibilité de voir l'enregistrement dans l'acte, de rectifier l'image sur le moment, de changer la texture et la couleur en appuyant seulement sur une touche, a ouvert de nouvelles explorations au langage audio-visuel. Les arts vidéos ont gagné un espace lors des dernières années que l’on ne peut pas ignorer. Leurs habitats naturels ont été principalement les musées et les galeries. Les vidéos performances, les vidéos installations, les spectacles multimédias, ont donné des preuves d'une vigueur indiscutable. Avec la vidéo associée à la plastique est apparu le vidéoclip, une heureuse conjonction de la musique et des images. De même, la vidéo, étant donné son bas coût, a aussi remplacé le cinéma, en ce qui concerne le documentaire/témoignage et la capacité et la mobilité pour enregistrer la mémoire des peuples. Mais la vidéo a à peine fait des incursions dans le questionnement de la narrative propre du cinéma. Il semblerait que tous les efforts se sont centrés à embellir, à rénover la plastique, sans altérer, à fond, les structures dramatiques. Et cela devrait être son plus haut et gratifiant niveau d'expérimentation, vu le caractère contraignant et le degré de simulation des actuelles dramaturgies cinématographiques. Aller au-delà des musées, trouver une porte pour des publics plus nombreux à la télévision, devait être un but possible. La télévision, dans ses espaces de basse audition, pourrait trouver une offre de prestige avec la vidéo et, à la fois, un peu de budget. 

Pour les cinéastes, entrer dans le monde de l'électronique, doit être un facteur rénovateur, un nouveau défi pour l'art audio-visuel. Toutefois, mettre un pied dans l'électronique ne veut pas dire de le mettre, automatiquement, dans le futur. On n'entre pas avec la technologie dans l'âge moderne, comme nous le suggérions au début, mais en conciliant celle-ci avec l'art, en la conciliant avec la vie. On pourrait uniquement appliquer les paroles révélatrices d'André Breton à ce mariage avec la technologie : « Une œuvre d'art a seulement une valeur si le futur vibre en elle ».