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José Martí chez Pablo de la Torriente Brau : Révolution et anti-impérialisme
Par Juana Rosales García Traduit par Alain de Cullant
La pensée de José Martí et de Pablo de la Torriente Brau représentent deux moments historiques qui s’articulent par la logique des événements et les idées dans le complexe, contradictoire et continu processus de libération nationale cubain.
Illustration par : Agustín Hernández Carlos

La pensée de José Martí et celle de Pablo de la Torriente Brau – dont nous célébrons le centenaire – représentent deux moments historiques qui s’articulent par la logique des événements et les idées dans le complexe, contradictoire et continu processus de libération nationale cubain.

Chez ce révolutionnaire on observe ponctuellement de forme singulière quelque chose qui constitue une régularité de la pensée cubaine dans ce siècle : la montée du marxisme et du léninisme à partir d'une formation initiale qui se nourrit de l’idéal démocratique, révolutionnaire, anti-impérialiste et national libérateur de José Martí et de la tradition de lutte du peuple cubain.

La perçante analyse de Martí quant à la politique nord-américaine et hispano-américaine, à la fin du XIXe siècle a fourni à Pablo les éléments initiaux pour la compréhension des maux qui affligeaient la société cubaine de son époque. À partir de la pensée de Martí il a assumé les idées libératrices de Simon Bolivar et d'autres grands hommes de l'indépendance latino-américaine.

La prise en charge de l'idéologie marxiste et léniniste chez ce grand lutteur s'est produite dans la mesure où une profonde connaissance de l'histoire et de la pensée l'a conduit à assumer les positions de la libération nationale. De même les conditions historiques concrètes l'ont poussé à chercher dans la pensée universelle de notre époque, dans le meilleur de la pensée nationale et latino-américaine, les principes théoriques et méthodologiques pour répondre à la problématique fondamentale de son époque historique.

Chez ce révolutionnaire se manifestent des éléments conceptuels qui ont eu leur plus vital substrat dans le legs martiano :

Dans la conception de l'anti-impérialisme et du latino-américanisme

Le conflit de la nation avec l'impérialisme nord-américain a un caractère historique et c'est essentiellement un problème qui définit la propre existence du peuple cubain face aux appétits des groupes monopolistiques étasuniens.

Une expression de cela est sa participation à la fondation, en janvier 1931, de l'Aile Gauche Estudiantine (AIE), une organisation révolutionnaire anti-impérialiste, héritière de la tradition de lutte du mouvement estudiantin de 1923 et 1927.

Dans le Manifeste/programme de l'AIE, signé par un groupe de jeunes, entre lesquels se trouvaient Raúl Roa et Pablo de la Torriente Brau – alors prisonniers – s’annonçait la nécessité de lutte non seulement pour la nouvelle et définitive indépendance, mais aussi contre l'impérialisme yankee, étant donné le statut colonial dans lequel se trouvait Cuba, derrière une souveraineté apparente, comme l’avait anticipée Martí (1).

Les assemblées universitaires seront aussi un cadre propice pour la dénonciation de Pablo de la Torriente en ce qui concerne l’étroite relation existante entre la domination économique et la domination politique.

Dans les textes liés à ces réunions – qui ont été publiées comme une série de chroniques dans le journal Ahora en 1934 – il analyse dans toute sa profondeur le poids du facteur économique dans les conditions d’extensions et de développement de l'impérialisme. Il explique aux étudiants l'histoire de l’« intéressée et opportune » intervention nord-américaine dans nos guerres d'indépendance, à partir de laquelle Cuba non seulement continue à être une colonie mais que « d'entrepôt espagnol elle est passée à l’usine yankee et depuis lors Cuba a souffert les influences de la politique de Washington ».

D'autres activités démontrant l'anti-impérialisme de Pablo sont l'organisation des clubs révolutionnaires « José Martí » et « Julio Antonio Mella », ainsi que la fondation, avec Raúl Roa et d’autres compagnons de lutte, « de l'Organisation Révolutionnaire Cubaine Anti-impérialiste » (ORCA).

Dans la doctrine sur l'indépendance nationale

L’État national intègre, libre, indépendant et souverain est seulement possible. Dans la conception de Révolution martiana, populaire, démocratique, nationale libératrice ce marxiste cubain a trouvé un point de départ indispensable, une source inspiratrice de continuité émancipatrice. Le projet de Révolution de Martí, le plus radical de son temps, a été l’expression de la nécessité qu’exigeait son époque historique. Martí signifiait l'étape de la Révolution de libération nationale, agricole et anti-impérialiste qui n’était pas encore conquise, son legs serait la sève qui nourrirait la révolution avec la nouvelle étape. Dans les nouvelles conditions historiques dans lesquelles devrait se réaliser cette lutte, l'idéal martiano était levé comme une source inspiratrice de la continuité émancipatrice.

Les manifestes qu'il a écrit dans Alma Mater en 1930 rendent compte d'une décision de combattre pour l'indépendance nationale telle et comme l’avait fait Martí, qu’il invoque : « le devoir termine où commence l'arbitraire de la loi (...) ainsi l’a compris, par exemple, José Martí (...) qui a été tâché de traître à l'Espagne pour combattre pour l'indépendance de ce pays éternellement opprimé » (2).

En se référant à la présence de l’idéal martiano dans la révolution par lequel lui et ses compagnons luttaient, Pablo affirme dans une de ses lettres : « Son ombre est chaque fois plus claire, plus transparente. Sa grandeur avec le temps acquiert une stature majestueuse et il se prononce vers le futur comme un génial précurseur des luttes contre l'impérialisme » (3).

La conception d'unité révolutionnaire

Le Parti de la Révolution créé par Martí avec un caractère d’ample front, regroupant toutes les forces sociales intéressées à l'indépendance, possède une jonction naturelle à l'époque de l'impérialisme, avec le travail organique de l’ample front, pour s’attaquer à la libération nationale dans les pays coloniaux et dépendants.

En particulier, dans le cas cubain, celui d'un parti de front unique de tous les patriotes pour concilier les forces dans la bataille anti-impérialiste.

La conception de révolution de Pablo tout comme celle de Martí, a eu l’aboutissement de l'unité de tous les Cubains autour du projet révolutionnaire d'indépendance nationale comme axe fondamental, une expression de laquelle a été la création de l'ORCA, qui a fondamentalement orienté son travail vers la recherche d'un front unitaire des forces patriotiques et révolutionnaires. Cette conception d'unité était indispensable dans la première étape démocratique bourgeoise de la révolution nationale libératrice et la garantie du transit vers la seconde étape, la révolution socialiste, faisait valoir le jeune.

Dans ce premier moment de la révolution, le peuple, les masses – comme sujet multiclassiste – seraient la force motrice fondamentale. « La Révolution n'est pas le rêve d'un poète solitaire mais la chanson imposante et sombre de la foule en marche », affirme-t-il (4).

Une importante leçon que Pablo reçoit de Martí en relation avec le parti de la révolution de libération nationale est ce caractère d’ample front capable de réunir toutes les forces sociales patriotiques intéressées à l'indépendance cubaine, comme la seule possibilité historique d'empêcher à temps – comme l’avait signalé l'Apôtre – que les Etats-Unis s’étendent dans les Antilles et tombent avec plus de force sur les peuples latino-américains. Les faits postérieurs dans lesquels Pablo de la Torriente s'impliquera démontreront combien ces enseignements étaient profondément en lui.

L'objectif primordial de l'ORCA consistait à unir tous les secteurs et les partis anti-impérialistes en un seul front en vue de l'insurrection. L’ORCA exprimait une ligne de continuité avec l'ANERC, créée par Julio Antonio Mella en 1928 et dans les deux l’empreinte du Parti Révolutionnaire Cubain fondé par Martí est présente. Pour Pablo et ses compagnons, l’ORCA et les clubs révolutionnaires qui sont fondés constituaient les étapes de la lutte anti-impérialiste. 

En ce qui concerne la conception d'unité révolutionnaire posée par Pablo il est important d'analyser la lettre qu'il a envoyée au Parti Communiste de Cuba (PCC) en octobre 1935, dans laquelle il signale la coïncidence de l'ORCA avec le PCC quant à la nécessité de s’unir dans un front unique en vue de la réalisation d'une insurrection victorieuse.

Inspiré par la conception d'unité révolutionnaire de Martí, Pablo appelle à pratiquer l'art de l'Apôtre, concrétisé dans le Parti Révolutionnaire Cubain (1892), de « tisser les hommes entre eux, le cœur avec le cœur devant la mort et la liberté, afin que le peuple réponde vibrant de triomphe et, maintenant comme avant, ordonne aux nouveaux mambises la lutte dans les vieux maquis » il affirme et souligne que « l'heure est le juste pour cela et Martí a donné la formule : rassembler, qui pour lui, en plus, était la parole du monde (...) » (5).

La conception de Patrie et d’internationalisme

Pablo, en partant de la tradition cubaine, spécialement du concept de patrie de Martí, ajoute et développe le contenu classiste, en accord avec sa conception de la révolution, et les forces directives de la lutte pour l'indépendance nationale.

Le concept de la patrie, à l'usage de la politicaillerie de l'époque, était rejeté par le jeune. Pour Pablo la patrie constituait un concept universel et les citoyens se divisaient sous deux drapeaux ; celui des exploitants et celui des opprimés (6).

Pablo comme Martí donne un contenu éthique de valeur et sentimental au concept patrie, dans lequel les vertus et les valeurs éthiques et morales comme l'amour, l'amitié, la solidarité, la dignité, l'honneur, le devoir, le sacrifice, etc apparaissent bien claires. La patrie n'était pas un « prétexte qui s’ouvre et se ferme à notre volonté », mais c’était avant tout la volonté virile d'un peuple disposé à lutter contre ses oppresseurs. Le patriotisme martiano est étroitement en relation avec sa conception d'universalité. C’était l’amour et le devoir partagé. L’amour « à la terre que nos plantes couvrent, la haine à celui qui l'opprime et l'attaque ». La Patrie chez Martí et chez Pablo était Cuba, l'Amérique Latine, et aussi l’humanité.

Les idéals anti-impérialistes et patriotiques de Pablo de la Torriente ont aussi eu leur expression internationaliste. En septembre 1936 il part vers l'Espagne en qualité de correspondant de la revue New Masses de New York et d’El Machete (l’organe du Parti Communiste Mexicain).

En Espagne, peu de temps après son arrivée, Pablo change sa condition de correspondant de guerre pour celle de combattant avec lequel a brillé encore plus son exemple de précurseur internationaliste. Selon son critère judicieux, dans ce pays se clarifiait puissamment « le problème du grand dilemme posé au monde depuis octobre 1917, et dont la solution pendra la vie, particulièrement de la part de tous les pays coloniaux ou semi coloniaux » sur lesquels tomberait avec une plus grande force les conséquences d'un dénouement en faveur du fascisme. Pour Pablo, contribuer avec la Révolution espagnole était de contribuer avec la révolution de ces peuples (7). Les lettres, les écrits et les chroniques en rapport avec sa participation dans la révolution espagnole, regroupés dans le livre Peleando con los milicianos, sont extrêmement intéressants. Dans le prologue de l'édition cubaine de 1962, Juan Marinello affirme : « Marxiste de ferme conviction, il savait bien que c’est seulement avec la fin de l'oppression sociale, sur toute la terre, que l'être national s'assure et s’approfondit, pour lui la jouissance et l’exquis. Cubain jusqu'à la moelle, hispanique de haut en bas, il est parti en Espagne, comme il l’a admis, parce que ‘‘là palpitent aujourd'hui les angoisses du monde des opprimés’’. L'Espagne a été, pour cette raison, dans son sang et dans sa soif de justice, l'occasion et le creuset de son entendement révolutionnaire » (8).

La chronique En el parapeto résulte un modèle de polémique avec l'ennemi en rapport avec les idéals de l'internationalisme. En elle Pablo riposte aux fascistes : « Avec vous est la canaille du monde… Á nous,  les lutteurs de la liberté et le prolétariat de tout le monde nous soutiennent… Nous, les hispano-américains, nous sommes venus ici et nous réunissons de l'argent pour la cause du peuple espagnol, car nous sommes contre l'Espagne que vous voulez prolonger, la vieille Espagne de l'exploitation de nos peuples, contre laquelle était notre belle-mère et qui sera maintenant notre grande soeur, étant la première à obtenir la liberté… » (9).

La classe ouvrière comme sujet de la révolution

Elle trouve un point de départ dans la pensée de Martí, lequel a conçu son projet libérateur sur la base de l'appui du prolétariat de l'émigration révolutionnaire et des « pauvres » qui, à son avis, étaient les combattants les plus décidés pour l'indépendance nationale. Martí a admis qu’il était disposé à lutter pour les humbles dans la République comme il le ferait contre le colonialisme dans le maquis. La nécessité que les travailleurs soient la force directive de la Révolution est un principe léniniste qu’il précise dans les nouvelles circonstances historiques – nationales et internationales –, la révolution anti-impérialiste de libération nationale, conçue par Martí, maintenant en fonction de balayer le néocolonialisme et de créer les conditions pour la Révolution Socialiste. 

La conception de la république démocratique de Martí

Pablo part de celle-ci mais étant donné les nouvelles conditions historiques déjà signalées, il est urgent d'enrichir ces postulats. Martí aspirait à une république d'équilibre social, où tous les hommes seraient égaux. Ce jeune marxiste conçoit la construction du régime nouveau, de la société socialiste, comme objectif final.

« La République avec tous et pour le bien de tous » et le cri de « Cuba Libre », avaient déjà été définitivement assumées par la classe ouvrière et le mouvement communiste et révolutionnaire ; la trahison de l'oligarchie native et la faiblesse et la lâcheté des éléments bourgeois nationaux, est devenue évidente au cours du processus révolutionnaire des années trente. Pablo ébauchera un projet socialiste d’État et de société, au-delà d'une application hors de propos du projet de république martiana, sans que pour cela on renonce aux essences démocratiques et libératrices que ce dernier contient.

Notes

1. Manifiesto-Programa del Ala Izquierda Estudiantil, dans Pensamiento Crítico, Nº 39, avril 1970. Pages 123 - 132

2. De la Torriente Brau, Pablo : Hermanos Lobos, dans : Hombres de la  Revolución. Pablo. Imprimerie Universitaire André Voisin. La Havane, 1973. Page 49

3. Cartas Cruzadas. Maison d’édition Letras Cubanas. Ville de La Havane, Cuba. 1981. Page 265

4. Hombres de la revolución. Page 333

5. De la Torriente Brau, Pablo : La voz de Martí, dans Hombres de la revolución. Page 328

6. De la Torriente Brau, Pablo : Interview recíproca con el Dr. Mañach, dans Hombres de la revolución. Page 144

7. Cartas Cruzadas. Pages 422-423

8. Voir le Prologue de Juan Marrinello du livre de Pablo de la Torriente Peleando con los milicianos. Maison d’édition Popular, La Havane. 1962

9. De la Torriente Brau, Pablo : Peleando con los milicianos. Maison d’édition Popular, La Havane. 1962. Page 155

Source: Coloquio internacional Cien años de pablo, Maison d’édition La memoria. Centre Culturel Pablo de la Torriente Bráu, La Havane, 2006. Pages 229-236.