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Steven Spielberg : Le portrait de l'artiste comme un homme simple
Par Eduardo Heras León Traduit par Alain de Cullant
La rencontre de Steven Spielberg dans la Casa de las Américas avec un groupe de réalisateurs cubains.
Illustration par : Agustín Hernández Carlos

J'ai annoté l'après-midi du 5 novembre parmi les dates mémorables de mon expérience comme créateur : la rencontre de Steven Spielberg dans la Casa de las Américas avec un groupe de réalisateurs cubains. Ce fut une journée émouvante, et le premier contact avec le grand directeur nord-américain nous a renforcé une conviction que l'on devinait seulement avant : nous étions en présence d'un intellectuel ayant une formation non seulement artistique, mais véritablement humaniste. Il l'a démontré dès le début, en dévoilant une simplicité à la preuve des rhétoriques et des discours paternalistes : rapidement nous nous sommes vus devant un homme qui, bien qu'étant le créateur d'une monumentale œuvre cinématographique qui a parcouru de vastes zones créatives, émotionnelles, de l'expérience vitale de l'homme et de son imagination et de sa fantaisie, il se place devant les réalisateurs cubains sur un même niveau de communication, plein de chaudes résonances : il était simplement un de plus parmi nous.

Il n'y a pas eu une seule réponse distante, pas une seule affirmation devant plus au manque de modestie qu'à la franchise ; pas une seule phrase qui nous rappellerait les inévitables distances qui nous séparent. Pour ceux qui pensent que le monde de Hollywood – et il y a des preuves suffisantes de cela – est capable de miner le talent, d'annihiler des personnalités, de détruire la créativité, la présence de Spielberg à Cuba, et l'admirable dialogue qu'il a soutenu avec nous, démontre que les véritables artistes sont capables de faire face à l'appelée industrie broyeuse de rêves, et de la vaincre.

Quand un collègue directeur de cinéma l'a questionné sur la diversité presque polarisée de son œuvre cinématographique : des films d'aventures, de terreur, d'un côté, et des films d'un profond contenu humain et d'une profonde psychologique et philosophique de l'autre, il a dit que dans son cas il serait toujours ainsi : il a fait des films dont il n'avait pas besoin de conseil quant à la réalisation, comme dans les cas d'Indiana Jones, Les Dents de la mer, Rencontres du troisième type ; mais il en a aussi réalisé d'autres, bien plus difficiles, pour lesquels il devait interroger la vie pour obtenir les réponses, comme l'ont été La couleur pourpre, Empire du soleil et La Liste de Schindler. Il a parlé de divers sujets, comme celui de la direction des acteurs : « il faut avoir une méthode pour chaque type d'acteurs, avec certains je suis un peu tyrannique, comme avec un acteur qui a travaillé dans Il faut sauver le soldat Ryan, lequel ne pouvait pas crier dans une scène. J'ai fait une convention avec lui, je lui ai demandé qu'il élève la voix de 2 % dans chaque prise ; quand nous sommes arrivés à la 18e il était sur le point de devenir fou et il a commencé à crier, c'était ce que je me proposais ».

J'ai eu la chance de lui poser une question, avec laquelle j'essayais de résoudre une inconnue qui m'accompagne depuis de nombreuses années, et elle se renouvelle chaque fois que je vois un film joué par des enfants. Je ne résiste pas à la transcrire de mémoire avec mes mots quasi exacts :

 « Steven Spielberg, je suis un des tant de milliers de spectateurs qui ont pleuré en voyant E.T., spécialement lors de la scène où tous les enfants partent en bicyclette et, sur le point d'être rattrapés, ils commencent à s'élever, à voler, et on voit comment leurs silhouettes passent devant la Lune. À ce moment je me suis rendu compte que la scène était un hommage à Peter Pan, et alors tous mes souvenirs d'enfance me sont revenus et ils ont explosé dans des pleurs, ce qui a été le plus beau de ma vie : je ne voulais pas sécher mes larmes, mais continuer à pleurer. Une partie des larmes de ce film je les dois au jeu des enfants. On dit que quand Chaplin p tourné Le Kid, pour préparer les scènes avec l'enfant, il parlait à Jackie Coogan de choses tristes car il savait qu'il était très sensible et impressionnable, et quand il obtenait l'état d'esprit nécessaire, il le filmait. Or, Coogan était un peu plus grand, et plusieurs enfants dans E.T étaient aussi plus grands ; toutefois, Drew Barrymore, était très petite. Comment avez-vous dirigé Drew Barrymore pour obtenir ce travail avec elle et, en général, comment dirigez-vous les enfants ? Y a-t-il un directeur qui les dirige spécialement, y a-t-il un psychologue ?

Et Spielberg, après avoir ébauché un sourire complice quand j'ai fait l'allusion à Peter Pan, m'a dit : « C'est vrais ce que vous dites. Drew Barrymore avait seulement 6 ans, mais d'entrée elle avait des gènes artistiques qui lui viennent de sa célèbre famille. La réponse est simple : Drew ne jouait pas, elle vivait simplement ! Elle n'a jamais eu l'attention attirée par la cloison derrière laquelle un groupe de techniciens mouvait la marionnette extraterrestre. Non, elle le croyait un être vivant, un être humain. C'est pour cette raison, vous vous rappelez la scène quand E.T meurt ? Drew pleure vraiment car elle croit qu'il meurt en réalité. Elle ne joue pas. Mon seul mérite dans ce cas a été de mettre la caméra à l'endroit et au moment précis. Il y avait une caméra sur E.T. et une autre filmait seulement Drew, car la prise était unique, elle n'allait jamais reproduire ce qu'elle faisait en ce moment. Je crois que le seul secret pour diriger les enfants je l'ai découvert il y a longtemps : « il faut traiter les enfants comme des enfants ». Quand je parle avec eux, je ne me situe jamais sur un plan supérieur, non seulement mentalement mais physiquement : je m'assieds sur une caisse de pommes pour converser et nous le faisons ainsi, ou dans tous les cas j'assieds l'enfant sur une chaise où il est sur un plan supérieur au mien ».

Je crois que cette réponse, que nous avons tous saluée avec une ovation, dépeint entièrement cet artiste qui, juste avec une conversation, a rétréci la distance allant des collègues aux amis. 

Ensuite, parmi d'autres informations sur le maniement du scénario technique, ou de la musique dans le film, nous avons su que c'est le dernier metteur en scène des États-Unis qui édite ses films manuellement dans la moviola, comme un geste de résistance intime à l'invasion des moyens numériques (bien qu'il sache que c'est le futur inévitable du cinéma) ; qui planifie jusqu'au moindre détail les mouvements des acteurs et de la caméra dans une chorégraphie précise, aidé par son inséparable directeur de photographie, Janusz Kaminsky, avec lequel il s'identifie pleinement ; qui réalise la première coupe du film avec l'éditeur et, ensuite il lui donne toute liberté pour qu'il spécifie et améliore le rythme, nettoie l'original et propose des additions ou des éliminations de matériel, une chose que Michael Kahn réalise à la perfection (ce n'est en vain qu'il a remporté Trois Oscar).

Finalement il a donné un conseil aux jeunes réalisateur qui commencent : « qu'ils ne s'approchent pas des grandes studios et des grandes maisons de production, qu'ils fassent d'abord du cinéma indépendant, ce cinéma dans lequel il n'y a généralement pas de ressources, où parfois ils ne leur payent pas un centime et qui, pour cela, le talent et la créativité se mettent vraiment en évidence. »

C'est le Steven Spielberg dont je vais me rappeler : un poète cinématographique, un artiste de l'image et de la simplicité.