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Merci au « Polaco » pour son amitié
Par Leonardo Padura Traduit par Alain de Cullant
Je suis arrivé chez Sarusky comme à la recherche du saint Graal...
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

On apprend généralement durement, très durement, au long de la vie, que la gratitude a un prix et que personne ne fait rien gratuitement.

J’ai eu une nouvelle leçon de cette terrible conduite humaine il y a un mois plus ou moins, quand Monsieur Jaime Sarusky, comme si cela était le plus naturel du monde, m'a demandé que je parle bien de lui dans cet hommage pour son soixante-dixième anniversaire.

Évidemment, à ce moment je n'ai pas pu faire autrement que de me rappeler que le « Polaco » me faisait payer d’une façon très juives, exactement œil pour œil, la demande que je  lui ai fait en octobre dernier, quand je l'ai appelé pour le charger de bien parler de moi, dans la célébration de mon quarante-cinquième anniversaire.

Depuis ce jour je souffre avec cet terrible demande, car tous ceux qui sont réunis ici, qui connaissant bien le personnage, s’imagineront qui il ne s'avère pas facile de dire quelque chose de Jaime Sarusky et, encore moins, quelque chose qui soit bien, comme il s'est chargé de me le demander…

Durant tout ce temps j’ai essayé, en vain, de me rappeler comment j'ai connu le « Polaco ». Je veux dire, personnellement. Il est évident que je le connaissait déjà pour avoir lu son roman La búsqueda et que j’avais profité de certains de ses travaux journalistiques, des nombreux qu’il a prodigué au long de ces années. Mais je voulais fixer le moment précis où l'écrivain s'est converti en personne et que nous avons commencé, chacun de notre côté et les deux à la fois, quelque chose d’aussi normal et d’aussi étrange en ces temps qu’est une bonne amitié.

Ce que je n’aie pas oublié est la première fois que je lui aie rendu visite chez lui. Cela a eu lieu au début de 1984 quand, après trois ans de travail dans le Caimán Barbudo, j'ai été lancé au supposé enfer de Juventud Rebelde pour payer mes péchés, sans que mes inquisiteurs puissent imaginer un seul instant qu’ils me faisaient une des grandes faveurs de ma vie, car ils m'ont obligée à apprendre quelque chose que je leur dois encore : faire du journalisme.

Dans ces jours, et à la recherche d'affaires, de personnages, de lieux pour ces reportages dominicaux que j'ai écrits durant cinq ans, je suis arrivé, avec Angel Tomas, chez Sarusky comme à la recherche du saint Graal, et nous avons demandé au vieux loup qu’il nous donne « un nord » sur ces affaires, ces personnages et ces lieux extraordinaires et à la fois si normaux sur lesquels il avait écrit en de nombreuses occasions et sur lesquels nous souhaitions écrire. Ce soir – je me souviens que c’était un soir – le Polaco nous a montré une de ses vertus les plus reconnaissables, quand sans y penser deux fois, il a commencé à nous proposer des affaires, des personnages et des lieux qu'il connaissait et, aimablement, qu’il nous offrait pratiquement pour que nous commencions ce qui a résulté être mon plus long voyage dans la culture, l'histoire et la vie occulte de ce pays.

Si j’avais déjà une certaine amitié avec Sarusky avant ce jour, je crois qu'à partir de ce moment nous avons commencé à être amis, et une des meilleures façons que nous avons eu de démontrer est que nous nous sommes dédiés à bien parler l’un de l'autre, dans les coins et les hommages, quelque chose qui n’a rien de commun entre ceux qui partage ce métier. Surtout dans les coins…

C’est pour cette raison que j'ai reçu avec une joie spéciale la nouvelle que Jaime, quasi pour son soixante-dixième anniversaire, avait gagné le prix de roman Alejo Carpentier, le plus estimé parmi ceux que l’on donne maintenant à Cuba et qui, d'une certaine façon, venait couronner la carrière d'un intellectuel qui pendant plus de cinquante ans a rempli un espace dans la littérature, le journalisme culturel et dans le milieu littéraire cubain sans que pour cela il ait dû utiliser les coudes et d'autres techniques ignobles, mais uniquement son long travail, sachant l’illuminer avec une qualité humaine qui, heureusement, ne l'a jamais abandonné.

Je peux donc confesser, sans aucune honte, que, pour moi, c’est une satisfaction de prendre part à cet hommage que l’on rend aujourd'hui à Jaime Sarusky alors qu’il arrive à l'âge mûr de soixante-dix ans, dans lequel il entre avec la vitalité de toujours, disposé à boire le verre de rhum de toujours et sa bonté inaltérable de toujours.

C'est pour cette raison que je crois, à l'heure actuelle, que cela n’a pas tant d'importance de me rappeler le moment précis quand j'ai connu le « Polaco », que de savoir, et de pouvoir exprimer publiquement, que je me félicite de me compter parmi ses amis et que je confie qu’il ne fasse pas le mauvais de mourir avant de fêter ses quatre-vingt-quinze ans, car j'avais déjà pensé à lui pour l'hommage que je recevrais peut-être en arrivant à soixante-dix ans, âge auquel j’aimerais entrer avec la dignité, la noblesse et les désirs de vivre qui accompagnent ce cher frère. 

Merci au « Polaco » pour son amitié et pour être la personne qu’il est.

J'ai dit…