IIIIIIIIIIIIIIII
Juan David : La caricature : le temps et les hommes
Par Eduardo David Traduit par Alain de Cullant
Juan David a été une figure significative de la plastique cubaine, faisant de la caricature personnelle son principal mode d'expression.
Illustration par : La Havane en photos

Juan David a été une figure significative de la plastique cubaine, faisant de la caricature personnelle son principal mode d'expression. Il est né à Cienfuegos le 25 avril 1911 et dès son adolescence il a manifesté sa vocation artistique avec une force que rien ni personne n’a pu arrêter.

Sa jeunesse a passé dans une époque où la majorité des artistes – quand ils l'étaient vraiment – se faisaient eux-mêmes. Ils apprenaient en étudiant où ils pouvaient et comme ils pouvaient, en fouillant dans de vieux livres, en feuilletant des revues, en regardant les reproductions des œuvres des grands maîtres.

L'enseignement de la plastique à Cuba se réduisait virtuellement à l'Académie San Alejandro, où prédominaient encore les canons d'un académisme somnolent, qui survivait avec un maigre et erratique budget.

À Cienfuegos, l'enseignement public s'arrêtait à l'enseignement primaire supérieur. Avancer plus loin requérait d'aller à Santa Clara, où se trouvait le seul Institut de Second Enseignement qui existait dans le vaste territoire de l'alors province de Las Villas. Quelques écoles privées incluaient ce niveau, et dans l'une d'elles, très modeste, David a pu acquérir les connaissances de la seconde année de Baccalauréat. Mais les circonstances économiques ont fait qu'il quitte les salles de classe à l'âge de quinze ans, pour commencer dans le grand de l'homme : le travail.

Son adolescence a été instructive : messager de pharmacie, petit employé dans une cordonnerie, aide dans un magasin, nettoyeur dans un hôtel sans étoile. Avant, il avait reçu une éclairée éducation familiale de son père français (Eduardo) et de sa mère asturienne (Trinidad María). Il a pris l'habitude de lire, qui l'a accompagné pendant toute sa vie et l'a doté d'une vaste et solide culture. 

Enseignant de profession, peintre par vocation et caricaturiste d'occasion, son père a été la première lumière sur son chemin. À laquelle ont suivi les prêches d'Adolfo Meana, un modeste et érudit professeur qui, bien que fugace, lui a enseigné à manier le pinceau, l'encre et, surtout, le fusain. Adolfo Meana lui a aussi montré l'art des grands classiques, dont Rembrandt avec ses clairs-obscurs, qui lui a laissé une empreinte apparaissant souvent dans les portraits très académiques qu'il a fait lors de ses premiers pas.

En cette époque la caricature – surtout la personnel – se trouvait à un moment cime. Rafael Blanco était déjà très connu à Cuba ; Conrado W. Massaguer avançait avec pas ferme sur son propre chemin ; José Hernández Cárdenas renforçait son nom… Dans les grandes publications, le Mexicain Miguel Covarrubias exposait son art ; le Catalan Luis Bagaría causait une admiration dans le monde, le Salvadorien Toño Salazar résonnait à Paris. Avant, les formidables caricatures d'Honoré Daumier, publiées dans la presse française, avaient mérité une grande reconnaissance. David était captivé par la caricature, convaincu de leurs valeurs expressives et esthétiques qu'il avait découvert surtout chez Salazar.

Il avait à peine dépassé l'âge de vingt ans quand il a exposé, à Cienfuegos (1931), trente caricatures de personnalités de l'époque et quelques portraits au fusain. Il avait déjà un tracé ferme, l'intention claire et l'évidence d'une caractéristique qui a été dominante dans toute son œuvre postérieure : il voyait le caricaturé au-delà de sa physionomie, pénétrant dans sa moi interne, dans ses caractéristiques psychologiques.

La date nous dit que David a été de la jeune génération de la décennie des années 1930. Fidèle à son époque, il a affronté la tyrannie de Gerardo Machado, s'est joint aux files du Groupe Ariel, d'un clair militantisme révolutionnaire dans le secteur politique et intellectuel, à la tête duquel se trouvait alors Carlos Rafael Rodriguez. Le fracas de la lutte a détenu l’œuvre artistique de David pendant cinq ans, souffrant des persécutions et de la prison en plusieurs occasions. Après le renversement du tyran, il souffre de l'impact des accords avec la réaction, mais il n’arrête pas : belligérant dans la grève révolutionnaire de mars 1935, il connaît de nouveau la prison et les menaces policières.

En 1936 il se marie avec Graziela de Armas, son épouse de toujours, et les deux partent à La Havane. Dans la capitale de l'Île, ses caricatures apparaissent rapidement dans Patria et l'hebdomadaire Resumen, pour rester dans la presse cubaine durant plus de quarante ans. Social, un hebdomadaire de grande importance que dirigeait Massaguer, lui a donné un espace dans ses pages. Ensuite ce sera dans Mediodía, Grafos, Hoy, Información, Bohemia, Excelsior, El Mundo, Gaceta del Caribe et, plus tard, dans Cuba, Prisma et dans l'agence de presse Prensa Latina.

Dans la presse il cultive avec succès l'expression graphique de la critique politique, méritant deux fois (1947 et 1948) le Prix National de Journalisme Juan Gualberto Gómez. Lors de la création de l'École de Journalisme Manuel Márquez Sterling, il obtient une place de professeur en 1945, mais il est suspendu après le coup du 10 mars 1952.

Il a réalisé un important travail, pendant dix ans, dans le journal Información, dans lequel il a développé ses dons dans la caricature politique. Mais la revue Bohemia, à partir de 1946, a été sa grande opportunité de cultiver la caricatura personnelle comme expression journalistique. Dans la mémorable section « En Cuba », les grandes figures du moment apparaissaient dans ses caricatures comme appui au commentaire éditorial, toujours aiguisé et précise. Des centaines de caricatures personnelles de David sont publiées dans Bohemia.

L'activité journalistique n'a pas empêché David de dédier du temps à d'autres facettes de son multiple travail artistique. En une date aussi précoce que 1940 il avait fait, avec les peintres René Portocarrero, Mariano Rodriguez et González Puig, la scénographie pour la mise en scène de deux œuvres d’Alexandre Pouchkine, à la charge du Théâtre Universitaire, qui ont eu une grande résonance. Durant les années 60, il a conçu le scénario, la scénographie et les costumes pour un ballet intitulé Humorada, mis en scène par l'Ensemble Expérimental de Danse, sur une partition d'Enriqueta Almanza et une chorégraphie de Joaquin Riviera. Il a été assidu concurrent et un enthousiaste animateur du Salon National de l'Humorisme qui avait lieu tous les deux ans à La Havane. Il a mérité quinze fois le premier prix dans le genre caricature personnel.

La Révolution a emporté David – comme tous les cubains – vers de nouveaux chemins. En 1960 il a fait face à des devoirs diplomatiques, comme Conseiller Culturel de l'Ambassade de Cuba à Montevideo et, rapidement, comme Représentant des Affaires, quand l'ambassadeur Mario García Incháustegui a été déclaré « non grata » par le gouvernement réactionnaire d'Uruguay. L'invasion mercenaire de Playa Girón l'a surpris dans ces taches, mais avec l'appui de compagnons plus habitués en questions diplomatiques et surtout avec son intuition, il a vaincu la preuve. 

Deux ans plus tard il est retourné à Cuba. Toutefois il n'a pas tardé à reprendre des obligations comme Conseiller Culturel, cette fois à Paris jusqu'à 1966, où il était anxieux – comme disait Raúl Roa – « à la tierruca », d'être de nouveau dans sa patrie et avec son art, qui s'étendait déjà à la peinture et au dessin.

Une autre nouveauté apparaît dans sa vie à l'âge de soixante-sept ans : enseigner l'Histoire de l'Art Cubain dans l'Institut Supérieur des Relations Internationales. Il l'a fait avec succès et sans beaucoup de difficulté, car à sa solide connaissance de l'art s’unissait le don d'une communication directe, agréable et d'un sens didactique naturel. Beaucoup de ses élèves s'en rappellent avec gratitude. Travailleur infatigable, il a tout fait avec un dévouement constant, malgré des problèmes de santé.

La peinture a acquis de l'importance dans son œuvre dans les années 70. On commentait que le caricaturiste se convertissait en peintre, mais ceci était une appréciation erronée. De fait, la peinture a rendu propice que sa caricature atteigne les plus hautes valeurs esthétiques. Il y aura un moment cime dans son travail artistique quand, en mai 1978, il expose quarante caricatures et quelques intromissions dans la Galerie de La Havane. Les « intromissions » étaient les peintures qu'il avait fait pendant ces années. Raúl Milián, peintre et critique intransigeant, a rendu compte du mérite de son œuvre quand il a écrit : « Après ses géniales caricatures, dans ses intromissions plastiques, Juan David nous convainc que, bien que se soit maintenant qu'il se décide à peindre, réellement il a toujours été un grand peintre. Toujours un grand artiste. »

Ce David que nous avons essayé de montrer de manière sommaire dans son travail multiple a eu une autre grande persistance : conter, à sa façon, l'histoire de la caricature. Au début il parlait de cette histoire à Cuba, mais ensuite il a cessé de mentionner des secteurs géographiques.

L'idée lui tournait dans la tête dès le début des années 60, mais comme il avait beaucoup d'obligations il a commencé très lentement l'écriture d'une telle histoire. Ensuite, quand il a pu disposer de davantage de temps, il a attaqué l’œuvre avec élan et pour beaucoup qu'il travaillait il paraissait ne pas trouver le point final : à chaque pas qu'il faisait, il trouvait de nouvelles choses qu'il ne voulait pas omettre. Il a fait une recherche incessante et méticuleuse dans les bibliothèques et dans les multiples œuvres thésaurisées dans son monde privé.

Avec la volonté de l'ouvrier et l'âme de l'artiste, il a travaillé dans une course contre le temps. Sa santé en déclin et ses forces diminuées, il craignait de ne pas pouvoir arriver à la fin. Mais il y est arrivé. Quand la vie l'a abandonné le 8 août 1981, il a laissé ses manuscrits, ses notes, ses innombrables fiches bibliographiques et ses indications sur les illustrations dans deux grandes chemises. Parmi des centaines de pages, beaucoup apparaissaient écrites et réécrites, non pas pour changer les idées, mais pour polir l'esthétique littéraire. En rédigeant, l'artiste ne renonçait pas à l'être.

Il paraissait qu'ordonner toute cette papeterie pourrait seulement être l’œuvre de David. J'ai essayé plusieurs fois, mais je finissait toujours par renoncer. Maintenant, vingt ans après, avec la volonté et la ténacité renouvelées, et avec le temps que je n'ai pas eu avant, il m'a été possible d'accomplir ce qui était un devoir pour moi, une dette envers le frère que j'ai vu travailler sans repos jusqu'au dernier souffle.

Quelque chose pourrait manquer dans ce livre, car ici et là il y a certaines choses qui requerraient – comme cela est logique – d'un fini que seulement lui aurait pu donner à ses pages, mais ce qui est écrit par David, même sans sa touche finale, mérite d'être connu : il ne s'est pas limité à la simple citation des faits, des noms et des dates. Son évaluation de chaque époque, de chaque événement, de chaque personnage, fait apparaître la lumière sur l'art caricatural.

Quand il se réfère aux temps républicains se référera aux temps, il fait une profonde, sentie et véridique exposition sur le milieu défavorable et la censure voilée soufferte par les caricaturistes cubains jusqu'en 1959. Ce qu'il rapporte et critique avec âcreté est sa propre expérience. Il n'a pas pu terminer ce chapitre comme il aurait voulu, il s'ensuit que dans son dernier paragraphe il mentionne rapidement certains bons artistes de la génération apparue avec la Révolution.

Au début du livre, David réfléchi sur l'humorisme, la comédie, le comique et le satirique. Ensuite il va aux origines de la caricature depuis qu'elle a eu une expression littéraire et sa postérieure manifestation graphique. Le poète Charles Baudelaire est le découvreur du « mystère de la caricature » ; Francisco de Goya, accuse « sa présence impaire » à un moment d'intégration des formes caricaturales ; Honoré Daumier donne à la caricatura « son contenu flambant ».

Dans le dernier chapitre ses jugements sur Ricardo de la Torriente, Eduardo Abela, Rafael Blanco, Conrado W. Massaguer, José Hernández Cárdenas…, contribuent de manière singulière à ce que l'on connaisse mieux ces figures cimes de la caricature cubaine.

Un fait significatif est que David montre la caricature insérée dans le tout des arts plastiques, de ses grands artistes, depuis Léonard de Vinci, et aussi dans le contexte historique et politique de Cuba et de l'Amérique.

Il manque des citations bibliographiques qui ne se trouvent pas parmi ses manuscrits originaux, parce que David a peut-être appliqué une technique de caricaturiste et non pas d'historien, ou peut-être parce qu'il savait clairement où était chaque donnée et il les a laissé pour la fin de ce travail – un final qu'il n'a pas pu écrire –. David n'est pas arrivé à donner titre à cette œuvre, qui va au-delà d'une description historique, en apportant de précieuses appréciations des multiples événements dans lesquels la caricature a été présente pendant les XIXe et XXe siècles. Il examine minutieusement son développement comme expression artistique et comme moyen de lutte. Il le fait aussi de ceux qui l'ont cultivé dans le monde et, particulièrement à Cuba, avec tout leur art. Il s'ensuit qu'on a donné un titre qu'il aurait sûrement approuvé à l'« histoire » qu'il nous a laissé : La caricature : le temps et les hommes.

La caricatura: tiempos y hombres

Juan David.

Prólogo: Luz Merino Acosta.

Introducción Eduardo David.

Ediciones La Memoria.

Colección Majadahonda.

Centro Cultural Pablo de la Torriente Brau.

La Habana, 2002.