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Les angles de La Havane : Cuba et Obispo
Par Eduardo Robreño Traduit par Alain de Cullant
C'est l'un des plus anciens angles de notre ville centenaire.
Illustration par : La Havane en photos

C'est l'un des plus anciens angles de notre ville centenaire. L'appelée rue Cuba, avec celle « de los mercaderes » et celle « de los oficios », parallèles entre elles, ont été parmi les premières tracées et elles apparaissent sur les plans originaux de notre capitale. Elle court de mer à mer, bien que cette « mer » soient les eaux tranquilles de notre baie, dont le début commence dans un morceau arraché à celle qui forme l'avenue du Port.

La rue « del Obispo » a pris son nom pour être le site préféré de la promenade matinale du prélat dominicain José Agustín Morell de Santa Cruz, qui a eu une attitude prépondérante face aux Anglais conquérants, s'opposant à leur domination. Il nous a laissé une « histoire » qu'il a intitulé Historia de la Isla y Catedral de Cuba, un des premiers documents de cette classe que nous connaissons.

L'angle que forment ces rues a été le témoin de tant de faits que leur narration serait interminable, considérons les plus intéressants. L'édifice qui était destiné il y a encore peu de temps au Ministère des Finances, situé à l'un des angles, a été construit pour être une Banque Commerciale. C'était au temps des années appelées « vaches grasses » et tous voulaient être colons, propriétaires fonciers et banquiers.

José López Rodriguez, qui était appelé Pote, pour son penchant démesuré à toute sorte de potages, avait été jusqu'alors éditeur de livres dans sa Moderna Poesía, qui n'avait rien à voir avec les nouvelles métriques de Darío et de Baudelaire que l'on essayaient alors de faire connaître.

Sous réserve de faire une estampe sur ce pittoresque personnage qui entrait en chemise dans le bureau présidentiel qui appelait dédaigneusement « ñáñigos » des Cubains aussi illustres qu'Alfredo Aguayo et Carlos de la Torre, auteurs de livres qu'il vendait, nous dirons de ce Pote, qui était aussi devenu banquier en profitant de l'inflation démesurée de notre économie, et qui a fondé une banque ; ayant l'audace, permise par nos dirigeants, de lui donner le nom de Nationale. Cette Banque Nationale a fonctionné dans le bâtiment qui a été spécialement construit pour cela.

Lors du crac bancaire, l'affaire a déclinée et elle est tombée en faillite ; un matin le célèbre Pote a été retrouvé pendu dans la douche de sa maison, située où se trouve aujourd'hui l'édifice López-Serrano.

La calomnie a soutenu que Pote s'était pendu ( ?) parce qu'il était totalement ruiné et lui restait seulement… douze millions de pesos !

Diagonalement à ce bâtiment il y en a un autre de belles lignes architectoniques et solidement construit qui, pendant longtemps, a été l'Hôtel Florida, le seul qui concurrençait avec le Luz, pour sa proximité des quais, où il y avait un grand mouvement de voyageurs qui s'embarquaient par mer et d'autres allant à la Gare du chemin de fer de Regla et qui « s'embarquaient » par terre. (L’application de ce mot a résulté choquante et inadéquate à Lorca lors de sa visite à La Havane.)

Un joli patio colonial, où se trouvait une fontaine, offrait un aspect typique à cet endroit, rappelant les anciennes auberges de Camagüey et de Trinidad.

Aujourd'hui, dans cet angle se trouve un grand parking qui, en d'autres temps, a été occupé par des commerces très connus, comme la quincaillerie Santiago. À côté de ce bâtiment, dans la rue Obispo, se trouvait le magasin de confection Stein y Mella, ce dernier le père du glorieux leader universitaire.

À cet endroit on peut encore voir une maison de plein pied, haute de plafond, qui est certainement une des plus anciennes des alentours et où la Western Union avait son siège, il y a quelques années. 

À cet angle, à l'appelé « époque de l'Espagne », défilait la garnison des gardes du Palais du Capitaine Général et lors des derniers jours de la domination espagnole le service était tristement réalisé par les « volontaires » recrutés parmi les commerçants les plus intégristes qui, avec leur “camino de brinquitos” (façon de marcher) et leurs gestes caricaturaux demandaient à grands cris la classique trompetilla cubaine.

La proximité de l'Institut de Second Enseignement, qui jusqu'en 1925 était dans la demeure qui servait à la primitive Université (un vaste local qui est aujourd'hui le siège de réunion d'une jeunesse heureuse et bruyante qui, avec leurs livres sous le bras lançait leurs méchancetés aux vendeurs et aux cochers.

Vers cinq heures de l'après-midi don Juan Gualberto Gómez croisait cet angle avec son pas rapide, son inséparable veguero (cigare) aux lèvres et son parapluie au bras, simple et jovial avec tous, distribuant des saluts amicaux, allant à pied ! (L’insigne patricien n'a jamais eu d'automobile dans la République qu'il a fondée) pour se réunir avec ses confrères de l'imprimerie Ravin y Bouza, située un pâté de maison plus bas.

Parmi les noctambules populaires qui passaient par cet endroit durant les premières années de ce siècle, nous signalerons l'Asturien Trelles, qui avait l'exclusivité pour vendre La Esfera et Blanco y Negro, des revues madrilènes de bonne circulation à La Havane. C'était un homme bourru et avare, vêtu comme un clochard, à qui le rationnement du savon ne lui aurait posé aucune sorte de problèmes.

Dans certains vers publiés dans La Discusión, son auteur, Franco del Todo, l'appelait « le miséreux opulent », et on disait de lui « qu'il ne donnait rien... ni les bons jours ». Il mangeait les excédents que l'on lui donnait dans les auberges en échange desquelles il s'offrait pour laver les assiettes. Sa mort s'est produite mystérieusement et a laissé une fortune de cent mille pesos.

Plus récemment, dans les années quarante, une Galicienne moustachue vendait des journaux dans ce coin, elle avait des pieds de quinze pouces, et elle vendait sa marchandise avec des paroles stridentes. Elle faisait aussi des économies et elle les donnait à garder à un « cousin » qui travaillait comme employé dans un café de la rue Obrapía. Un bon jour (mauvais pour elle), le « paisa » a disparu, en emportant les reales et les pesetas, ne lui laissant que ses moustaches et ses énormes chaussures.

Il y a quelques années, en fin de mois, un triste spectacle se produisait, par chance disparu. C'étaient les retraités de l'État et les héroïques vétérans de notre Guerre d'Indépendance qui, pendant des heures, attendaient en longues files le paiement de leurs pensions. Ils faisaient peine à voir, ils attendaient patiemment en plein soleil ce qu'ils avaient gagné honnêtement pour le soutien de leur vieillesse, alors qu'autour d'eux passait des rutilantes voitures du dernier modèle, dont certaines transportaient des politiciens, des businessman et d'autres spécimens qui ne savaient rien des dures vies pleines de privations de ces humbles compatriotes.

Cet endroit a été le témoin muet d'un fait qui a eu lieu au mois de janvier de l'année 1890. Vers onze heures du matin un homme arrogant, aux larges épaules, aux longs bras et aux jambes arquées, vêtu d'une élégante redingote anglaise et d'un chapeau haut-forme, est passé par cet angle en direction du Palais des Capitaines Généraux, où il avait été appelé par le maximum directeur du colonialisme, pour qu'il abandonne l'île dans les vingt-quatre heures. La personnalité de cet homme attirait fortement l'attention. On raconte que Federico Villoch dans ses Postales descoloridas, qui a dû le suivre à travers toute la rue de Obispo et « qu'il marchait à pas solides, égaux, comme s'il le faisait au rythme d'un invisible redoublant qui sonner depuis le haut de la gloire ». C'était la première et la seule fois dans sa vie (postérieurement il était venu seulement dix jours) qu'il visitait La Havane, où il a été l'objet de multiple prévenance de la part des séparatistes.

Ce lieu a perdu du mouvement au fur et à mesure que la capitale s'étendait extra-muros et les rues San Rafaël et Neptuno ont pris sa place. Actuellement ses trottoirs ont été élargis et c'est à peine si un véhicule peut transiter dans cette rue étroite.

Cet angle est seulement un souvenir de notre Havane qui a été, et la nouvelle génération qui lit ces notes se réjouira beaucoup de ne pas avoir vécu ces choses négatives.

Il reste uniquement le souvenir de ce matin hivernal, quand le guerrier Antonio Maceo est passé par ce site, non seulement en direction du Palais du Capitaine Général, mais vers Peralejo, Coliseo, Cacarajícara et cent actions de guerre en plus, qui on fait de lui le guide invincible de nos armées indépendantistes.

Esquinas de La Habana Cuba y Obispo

Extraits de Cualquier tiempo pasado fue... Maison d'édition Letras Cubanas, 1978.