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Chroniques françaises de José Marti (V)
Dans sa chronique suivante, c'est encore l'art qui l'emporte.
Illustration par : Adigio Benítez Jimeno

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

Partie V

Dans sa chronique suivante, du 1er avril 1882, c'est encore l'art qui l'emporte. Il parle de la présentation à la Comédie-Française de Barberine, une pièce d'Alfred de Musset publiée en 1835 en deux actes, puis retouchée en 1853 en trois actes et jamais mise en scène auparavant. Des deux nouveaux livres de Zola : Pot-Bouille, un roman, et Une Campagne, "un tome où Zola, qui écrit dans Le Figaro des choses justes et ingénieuses à la fois, et à la fois puériles et brutales, a compilé ceux de ses articles de l'année qu'il considère les meilleurs". Il parle longuement de L'Abbé Constantin, un roman de Ludovic Halévy, "qui s'est fait une réputation en écrivant avec son ami Meilhac des pièces de théâtre bien trop épicées", ce qui lui donne l'occasion d'évoquer "un très beau livre" d'Octave Feuillet, Le Roman d'un jeune homme pauvre. Curieusement, Marti dit parfois des "méchancetés" sur certains auteurs, ce qui n'est pas du tout son genre : ainsi d'Edouard Cadol, "qui veut du renom et le cherche péniblement", avec Son Excellence Satinette : "L'intelligence a ses nobles, et il ne semble pas que cet Edouard Cadol soit un des nobles de l'intelligence". Il va jusqu'à évoquer "l'article véhément où Alexandre Dumas, qui est un fil pieux, compare son père à Shakespeare par sa robustesse à penser, sa prestesse à concevoir et cette originalité et cette force de création qui font de son moindre roman un nid de drames".

Ernest Renan dont il parle toujours avec admiration, a donné le 11 mars 1882, à la Sorbonne, une conférence intitulée "Qu'est-ce qu'une nation ?" dans laquelle il a esquissé l'idée d'une confédération européenne, et signalé combien le concept de nation pouvait être arbitraire. La conférence a fait du bruit, et Marti s'en fait l'écho au point de s'exclamer : "Oh !, les temps pointent déjà où les nationalités ne se dresseront pas comme des menaces ni comme des barrières, et où tous les hommes de la Terre, désireux de s'aimer, sentiront dans leur poitrine robuste la jouissance bénéfique et l'ennoblissement merveilleux qui proviennent du viril amour humain !" Mais il avait déjà longuement analysé, le 10 décembre 1881, un autre ouvrage de Renan. "Le livre clôt une série qui a fait époque", écrit-il, "orné de toutes les élégances du style... Marc-Aurèle et la fin du monde antique, tel est le livre de Renan, le septième et dernier volume de son Histoire des origines du christianisme."

Sa "scène" du 15 avril 1882 est encore consacrée à la littérature, en fait, presque tout entière, à la réception de Sully-Prudhomme à l'Académie française, à laquelle il avait été élu le 8 décembre 1881. Sully Prudhomme, un Parnassien dont on ne lit plus de nos jours que quelques poèmes, comme le célébrissime Le Vase brisé, auquel il a dû son renom, ou Le Cygne, bien qu'il fût Prix Nobel en 1901. Peut-être sa poésie est-elle un peu trop philosophique... Marti l'avait d'ailleurs bien saisi, puisqu'il écrit le 7 janvier 1882 après son élection à l'Académie : "Sully Prudhomme, le poète aimé de Victor Hugo, qui croit que les ailes de l'esprit sont quelque chose qui ne doit pas traîner par terre et qui les porte orgueilleusement en haut, au risque de n'être pas vues par les hommes". 

Il consacre presque une chronique entière aux élections à l'Académie française de décembre 1881 : il se complaît à nous raconter les coulisses de l'Académie "pour les sièges de laquelle se battent maintenant les chevaliers des lettres tout comme les rudes chevaliers d'antan faisaient face à des brigands et rompaient des lances pour Alice la svelte et Hildegonde l'ardente". Il se scandalise des pratiques en cours :

"Ce n'est pas elle qui appelle le candidat, mais le candidat qui doit l'appeler. Elle ne concède pas l'honneur, sinon qu'elle oblige l'honorable à s'avouer suffisamment vaniteux pour s'en croire digne et suffisamment puéril pour le demander. Que les honneurs restent où ils sont s'il faut aller les chercher ! Le candidat doit impétrer la bonne volonté des membres de l'Académie : il doit frapper à la porte de chacun d'eux, lui exprimer ses désirs et se recommander à sa bonté : il doit demander de l'aide à ce ministre-ci, qui a de l'entregent parmi les académiciens, et à cette dame-là, qui les réunit pour savourer du moka, et doit faire preuve d'ingéniosité dans son luxueux salon ; [...] Car vous n'entrez pas d'ordinaire à l'Académie pour vos mérites, sinon parce que ceux-ci s'accompagnent de raisons politiques et de recommandations." (7 janvier 1882)

Il se demande pourquoi des "morts-vivants" sont encore à l'Académie (comme Cuvillier-Fleury, Marnier et Champigny), alors que Louis Blanc ni Alphonse Daudet n'y sont, ou que Flaubert et Baudelaire n'y ont pas été ! Pourquoi Maxime du Camp a été préféré à Déroulède "qui le dépasse haut-la-main". Pour remplacer Littré, Dufaure et Duvergier de Hauranne, tous trois décédés, neuf candidats sont en lice. Sont finalement élus : Louis Pasteur, Victor Cherbuliez et Sully Prudhomme.

Il en profite pour définir à l'adresse de ses lecteurs ce que sont les Parnassiens, il se lance dans de longues réflexions sur l'art de la rime, de la poésie, des idées en poésie. Aussi écrit-il :

"La poésie est une douleur. La pensée déchire les entrailles du poète, tout comme le fils déchire les entrailles de sa mère. La poésie oint, et donne le pouvoir d'oindre. Le poète est tabernacle d'un être divin, lumineux et ailé, qui brise la poitrine du poète chaque fois qu'il ouvre dans sa prison ses ailes. Le poète est dévoré par le feu qui irradie. Il n'est de vers qui ne soit fille mordue de la flamme. Le resplendissement le plus vif provient de la douleur la plus barbare."