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Chroniques françaises de José Marti (IV)
Par Jacques-François Bonaldi Traduit par Alain de Cullant
Marti consacre ensuite quatre "scènes" d'affilée à la littérature française et aux arts.
Illustration par : Giulio Gioia

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

Partie IV

Bien entendu, il m'est impossible d'analyser tous les points que Marti aborde. S'il est vrai que la situation politique (intérieure et extérieure) centre son attention, il n'en reste pas moins - et c'est très significatif à mon avis - qu'après la chute du bref ministère de Gambetta, intervenue le 26 janvier 1882 et qu'il décrit le 4 février 1882, il semble se désintéresser des événements politiques. Ainsi, dès le 17 février, il écrit sur le dernier livre d'Edmond de Goncourt, La Faustin. Le 4 mars, il aborde des sujets carrément frivoles, dont la disparition du bal Mabille, un établissement où la bourgeoisie venait s'encanailler au rythme endiablé du cancan - une danse très osée, car à l'époque, les femmes portaient des culottes fendues - qu'il décrit d'un ton quelque peu scandalisé, et il cite plusieurs noms de fameuses danseuses qui, faute de cinéma ou de télévision, étaient les célébrités de l'époque : les bals publics disposaient d'un renom qu'on a du mal à comprendre de nos jours parce qu'ils étaient les rares lieux de distraction où l'on pouvait "se laisser aller" : la Pomaré, la Rigolboche (ci-dessus), la Frisette, Rose Pompon, qui étaient les "vedettes" du moment.

Ou alors il consacre un long paragraphe, à l'occasion de la Fête des morts, début novembre, au cimetière du Père Lachaise, dont la célébrité, on le voit, ne date pas d'aujourd'hui : il est même assez choqué que les gens viennent s'y promener et non s'y recueillir.

"Ce sont les morts que Paris est allé visiter le jour classique des morts. C'est là dans tout pays chrétien une journée de pieux pèlerinage. Mais, ah !, c'est la curiosité qui se rend, et non la douleur, aux riches cimetières. La douleur est pudique, elle pleure le soir et verse des fleurs sur les tombes dans la matinée solitaire. Le cimetière du Père Lachaise paraissait cet après-midi une promenade somptueuse. Ici, sur leur arcade de pierre avec leur chiot à leurs pieds, sous un petit temple mesquin aux arches brèves, gisent Abélard et Héloïse (ci-dessus à gauche). Là, couvertes de mousses, inégales, tronquées, se dressent trois hautes colonnes, en souvenir de trois frères morts en défendant le droit des hommes et le leur (au centre). Là-bas, sur le buste pâle de Musset, le saule que ses amis ont planté dans le cimetière incline son ramage. D'une dalle brisée émerge un bras nu, porteur d'un flambeau auquel l'huile ne manque jamais : le bras de Rousseau. [Marti se trompe de Rousseau : cet homonyme est un médecin, mort en 1858, membre de l'académie de médecine...] Les princes y ont érigé des pyramides. Les Hébreux riches se sont faits là des palais, mais devant quelles tombes les visiteurs s'arrêtent-ils, surpris ? Elles sont simples, elles sont élégantes. Que dit l'une ? Sarah Bernhardt ! (à droite) Que dit l'autre ? Marie Croizette ! Les deux actrices rivales se sont assurées de leur vivant les demeures de leurs corps. La Croizette est un miracle de beauté. Et Sarah Bernhardt, de volonté et de réussite." (ci-dessous, Marie Croizette et sa tombe à Passy)

Et, encore plus symptomatiquement, comme si, Gambetta disparu, la politique ne l'intéressait plus, Marti consacre ensuite quatre "scènes" d'affilée à la littérature française et aux arts : le 18 mars, le 1er avril, le 15 avril et le 6 mai 1882.

De quoi y parle-t-il ? Dans celle du 18 mars 1882, presque uniquement de poésie et de poètes. Il saisit en fait une occasion propice : la mort de quelqu'un qui ne dira sans doute pas grand-chose à nombre d'entre vous : Auguste Barbier. Dont il affirme, avec cette redoutable intelligence qui va toujours à la quintessence des choses : "...l'un de ces robustes batailleurs, qui a mis tant d'or dans sa première lance de bataille qu'il n'a pu trouver ensuite, pour les batailles nouvelles, une lance d'or, vient de mourir en France. Les âmes, comme les cordes, vibrent et se rompent. Auguste Barbier vient de mourir, qui a écrit les Iambes." Et, effectivement, pour la postérité, Barbier reste à jamais l'auteur de son premier recueil de poèmes : Iambes (1839) Sainte-Beuve écrit : "Ce grand poète d'un jour et d'une heure, que la renommée a immortalisé pour un chant sublime né d'un glorieux hasard". (Sainte-Beuve. Nouveau Lundi, X). Et Marti renchérit : "Puis il a écrit Il Pianto, Lazare, les Silves, Chez les poètes, mais cette magnifique rudesse, ce saint flamboiement, cette honnêteté virile, cette héroïque colère des Iambes avaient déserté ces colères artificielles par lesquelles le poète s'entêtait péniblement à se maintenir à cette hauteur soudaine où l'avait porté sa colère réelle." On ne saurait mieux dire.

L'autre occasion de cette chronique, c'est le quatre-vingtième anniversaire de Victor Hugo, le 25 février. Mais avant de relater la fête, Marti tient à rendre hommage à l'humaniste, à l'homme politique qui vient d'adresser une requête au tsar russe pour qu'il gracie dix nihilistes condamnés à mort. Et, comme toujours chez lui, le moraliste s'invite. Il tient à commenter : "Pardonner est désarmer. Les fourches patibulaires convertissent en martyrs les fanatiques politiques. Leur propre sang, répandu par le bourreau, va effacer le sang d'autrui dont ils ont souillé leurs mains. La clémence inespérée fera plus de bien au czar que le massacre sinistre. Il faut savoir que les monceaux de cadavres sont ensuite le piédestal de la vengeance !"

Avec Hugo, Marti est à l'aise. Comme toute la France d'ailleurs. Trois ans plus tard, en 1885, il aura droit à des funérailles absolument impressionnantes, mais son anniversaire est toujours un moment d'hommage national. Ainsi, à titre d'exemple, la Comédie-Française a offert une représentation gratuite de Hernani. On sent, sous la plume de Marti, qu'il est heureux de participer à son tour à cet hommage de l'écrivain majeur dont il a traduit quand il était presque un gamin (vingt-deux ans, 1875) le court récit (seize pages) Mes fils et dont il semble - car ce n'est pas une certitude absolue - qu'il a pu le rencontrer un moment à Paris. Mais auparavant, Marti a cité François Coppée, Paul, Déroulède, Albert Delpit, Eugène Manuel, Catulle Mendès, Sully-Prudhomme, et encore André Chénier, Casimir Delavigne et ses Messéniennes, Alfred de Musset et son "point sur le i", Théophile Gautier, Paul Meurice, Auguste Vacquerie. Et encore un peu après, Gaspard Cherville et son dernier ouvrage, Jules Claretie et son dernier roman. Bref, tout ce qui brille alors dans la poésie et les lettres françaises, même si la postérité a brandi sa grande faux contre un certain nombre d'entre eux... Mais il parle aussi de Namouna du compositeur Édouard Lalo que l'opéra vient de créer, ce ballet qui enthousiasmera Debussy et qui préfigure ceux de Diaghilev, en ce sens qu'il mérite plus l'attention par sa partition musicale, dont l'instrumentation est particulièrement brillante, que par sa chorégraphie.