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Un amour fou de Paris à La Havane
Par Monique Peainchau Traduit par Emilia Capote
Qui peut douter que Paris est ville de l'amour après avoir lu la romantique histoire de Catalina Lasa et de Juan Pedro Baró.
Illustration par : Giulio Gioia

 

Qui peut douter que Paris est ville de l'amour après avoir lu la romantique histoire de Catalina Lasa et de Juan Pedro Baró, deux Cubains de la haute bourgeoisie qui, tous deux mariés, se sont d'abord rencontrés à Paris puis ont fui La Havane et le conformisme de l'époque pour se marier à Paris avant de revenir triomphalement à Cuba qui légalisera peu après le divorce... 

Entre légendes et réalité, l'historien cubain Ciro Bianchi Ross a mené l'enquête pour raconter l'histoire vraie de cette passion peu commune : « Verdad y Leyenda de Catalina Lasa - Memoria oculta de La Habana, 2002 ». Avec cette enquête, complétée par plusieurs articles de presse, nous avons retracé l'histoire de cet amour.

Cette histoire nous est parvenue comme une rumeur, où la vérité et la légende se confondent, prisonnières d'une trame où des fils réels ou irréels s'entrecroisent. Catalina Lasa, née le 30 avril 1875, était incontestablement une beauté de son temps puisqu'elle a remporté des concours de beauté en 1902 et 1904. Avec un corps sublime et des yeux d'un bleu profond, elle faisait tourner les têtes et avait séduit celui qui devint en 1898 son premier mari, Pedro Luis Estevez Abreu, lui-même fils de Marta Abreu, fille émérite de la ville de Santa Clara et de celui qui deviendra le premier vice-président de la République de Cuba.

Epouse et mère d'un enfant, Catalina reste une des plus belles femmes de son époque et ne se cache pas. Lors d'une réception à Paris, son regard bleu croise celui de Juan Pedro Baró, un propriétaire terrien richissime, maître de plusieurs usines sucrières. Cet homme d'affaire très habile était marié lui aussi, avec Rosa Varona qui lui avait donné une fille.

Mais cette rencontre va bouleverser leur vie. Baró tombe amoureux au premier regard, elle le trouve aussi à son goût et, quoique mariés tous les deux, ils décident de se voir et vont nouer une relation secrète. Car ce qui est toléré à Paris ne l'est pas à La Havane, où les relations extra-maritales sont condamnées par une société qui, malgré la récente indépendance de Cuba, reste enfermée dans les contraintes d'une morale rigide et d'un conservatisme catholique encore très espagnols.

Leur relation sera évidemment découverte à La Havane, où un détective privé, payé par Rosalia Abreu (propriétaire de la Finca de los Monos et tante de Pedro Luis Estevez) surprend le couple dans une chambre de l'hôtel Inglaterra. Le couple est découvert et tente de régulariser son union : impossible à Cuba où le divorce est interdit et Catalina se voit refuser toute issue par son mari.

Juan et Catalina n'ont eu alors qu'une alternative : partir à l'étranger. Ils décident de s'installer à Paris, dans l'immeuble qui deviendra plus tard la résidence des Ambassadeurs Cubains. Le couple passe donc l'essentiel de leur temps en France, quelques séjours à New York et des visites très brèves à La Havane, où ils continuent à être rejetés comme couple illégitime et scandaleux par la haute bourgeoisie à laquelle ils appartiennent. Une situation mal ressentie et le jeune couple ne veut pas rester dans la clandestinité : lors d'un voyage en Italie, ils sont reçus par le pape au Vatican qui décide d'autoriser l'annulation de leur mariage religieux.

Pour la petite histoire, Luis Estevez, le mari trompé, et Rosa Varona, la femme abandonnée, se sont consolés ensemble de leur malheur, en vivant aussi une histoire d'amour.

Un jour, revenus à La Havane, ils se rendirent à l'Opéra. Lorsque le public les découvrit dans leur loge, les personnalités les plus en vue de la capitale abandonnèrent la salle l'une après l'autre, puis presque tous les spectateurs quittèrent le théâtre. Les chanteurs italiens, étonnés mais très professionnels, n'interrompirent pas leur prestation et le spectacle continua, applaudi par le couple, avec un geste de remerciement que toute La Havane commentera ensuite : Catalina enleva ses bijoux et les lança sur la scène.

Juan était trop orgueilleux et trop riche pour continuer à être la cible de toutes ces humiliations. Grâce à son influence dans les milieux politiques, il obtint que le Président Mario Garcia Menocal approuve une loi autorisant le divorce à Cuba, qui fut promulguée en 1919. Le divorce de Catalina Lasa et Luis Estevez ainsi que celui de Juan Pedro Baró et Rosa Varona furent ainsi les premiers divorces enregistrés à Cuba.

Pour solenniser leur union désormais officiellement reconnue, Juan Pedro Baró décida de faire construire dans le quartier résidentiel du Vedado un palais à l'échelle de son amour pour la belle Catalina. Un chantier fastueux démarra en 1922. Mais ce ne fut que 15 jours avant son inauguration, quatre ans plus tard, qu'on apprit qui en étaient les propriétaires.

Suivant les consignes de Juan Pedro Baró, les architectes Evelio Govantes et Felix Covarrocas devaient présenter un projet reproduisant une villa de la Renaissance italienne. La construction devait se revêtir de magnifiques marbres de Carrare. Sa ferronnerie reproduisait le style florentin et la rampe de l'escalier principal devait être recouverte d'argent. Le grand vitrail du vestibule viendrait directement de Paris. Le joailler et verrier français René Lalique, dont il était l'un des mécènes, dessina une verrière très moderne, ainsi que des luminaires. On estima que le mètre carré de sa construction avait dû coûter environ 15.000 pesos (une fortune à cette époque). Le fils de Catalina dessina le mobilier. Quant au jardin, il a été dessiné par le paysagiste français Jean-Claude Forestier.

A l'inauguration du palais d'amour que Juan offrit à sa bien-aimée, la bourgeoisie havanaise, cette fois-ci réconciliée avec le couple, assista nombreuse à une fête fastueuse. Et parmi les cadeaux que Juan Pedro Baró offrit à sa femme : une rose ronde à pétales très serrés, obtenue par greffe et qui depuis porte le nom de rose Catalina Lasa.

Leur belle histoire ne dura que quatre ans. Catalina tomba malade et vint se soigner à Paris, mais elle fut emportée par la maladie et mourut le 30 novembre 1930. Fièvre maligne ou suites d'une mauvaise intoxication alimentaire, les causes sont mal connues mais n'ont sans doute rien à voir avec la cure amaigrissante qu'elle suivait alors, comme l'expliqua la presse. Sa dépouille fut ramenée à La Havane. Dans le journal La Marina du 31 décembre 1930, on peut lire : « la dépouille de la bien- aimée doit bientôt arriver. Le bateau français Mexique qui doit arriver au port vendredi ou samedi prochain, amène les restes mortels de Catalina Lasa ».

La malheureuse Catalina, dont la mort brutale a fait pleurer la société havanaise, arriva couverte de fleurs, d'orchidées, d'azalées, renouvelées chaque jour pour les maintenir fraîches. Du port, la dépouille sera transportée à la chapelle du Cimetière Colon, où l'office des morts sera célébré en présence des amis les plus proches, hommes en habit et femmes en robe longue. Le mari désespéré fit construire un nouveau palais pour sa bien-aimée, un panthéon au centre même du grand cimetière, énorme construction style Art déco avec façade demi-circulaire recouverte de marbre et deux portes, chacune ornée en bas-relief d'un ange aux grandes ailes.

Au sommet du dôme en quartz, fait par Lalique, était taillée la célèbre rose Catalina Lasa. A certains moments de la journée, la lumière du soleil en projetait la couleur sur sa pierre tombale. Dans ce même panthéon fut enterré Juan Pedro Baró, décédé dix ans plus tard.

La dernière volonté de Juan Pedro fut que les tombes soient recouvertes d'une dalle de béton et que la crypte soit soudée pour qu'ils reposent pour toujours côte à côte, sans que rien ni personne ne vienne les y perturber.

Malheureusement, comme beaucoup de mausolées dans ce cimetière immense, celui de Catalina a été violé plusieurs fois par des pillards en quête de bijoux. En 2015, un vandale a attaqué les dalles en béton à coups de pic et de maillet et saccagé la crypte. Ce voleur a été retrouvé par la police et condamné par la justice cubaine à trente ans de prison. Le mausolée est pour l'instant entouré d'une haute palissade qui le cache aux regards, en attendant sa restauration car c'est un monument unique.

Intact en revanche est conservé le palais d'amour de Catalina et Juan Pedro, au numéro 406 du Paseo, entre les rues 17 et 19. A la mort de Juan Pedro Baró, sa fille loua d'abord cette demeure à l'Ambassade de France. Ensuite la demeure eut d'autres utilisations, jusqu'à ce qu'y soit installée La Casa de la Amistad, la Maison de l'amitié, où ses salons magnifiques, son restaurant, un bar, une cafeteria, et son grand jardin accueillent les activités culturelles organisées par l'ICAP, l'Institut cubain d'amitié avec les peuples, organisme cubain qui reçoit régulièrement les délégations étrangères d'amitié avec Cuba. Emma Alvarez Tabio, dans son livre « Vie, demeures et mort de la bourgeoisie cubaine » décrit en détail l'histoire de cette demeure.

Tiré de https://www.empreintes-huellas.com