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Jaime Sarusky dans le Paris de ma jeunesse
Par Roberto Fernández Retamar Traduit par Alain de Cullant
La Maison de Cuba a eu comme notre président, Jaime Sarusky.
Illustration par : Oandris Tejeiro « Joa »,

J'ai des expériences de Jaime depuis longtemps et je me réjouis beaucoup de cette occasion que l’on me donne, car il ne m’a pas été possible d’assister à l’un des trente-deux hommages mérités préalables qui ont été offerts à Jaime. Mais pour celui-ci, par chance, je peux y être. Nancy, avec de très belles paroles, se référait au Jaime des années soixante, des années que nous avons vécu ensemble, en grande mesure. Mais nous avions déjà vécu avant, bien avant, d'autres années, d’autres moments en commun. Maintenant Jaime a soixante-dix ans. Jean Cocteau disait que le pire de la vieillesse est que l’on reste jeune, c'est-à-dire, que soudain on voit qu'il y a un ancien dans le miroir quand on se rase et on se demande ce que fait ce vieux ici. Mais Jaime avait vingt-quatre ans et moi vingt-cinq quand nous nous sommes connus, avec un grand bonheur pour moi, à Paris, dans la Maison de Cuba, que l'on continue à appeler ainsi, mais dont j’ai entendu dire, malheureusement, qu’elle n’est plus nôtre.

 

La famille Abreu l'avait donné à la Ville Universitaire, et c'est une Maison dont nous avons des souvenirs très agréables, mais pour moi, aucun souvenir n'est plus agréable, à ces moments, que d'avoir rencontré Jaime. Car Jaime était un homme, comme il a continué à l'être, d'une grande qualité, d'une grande bonté, d'une grande tendresse. Au point que je suis arrivée à soupçonner si cela était possible, s'il était possible que dans l'atmosphère où se meuvent généralement les écrivains, il puisse exister une personne aussi angélique que Jaime. Et en effet elle existe, il parlait très peu de lui-même, il était très sobre de paroles, très modeste. Et, toutefois, nous avons su qu’il avait vécu une aventure singulière. Ceux que étaient là, à Paris, étaient arrivés de différentes manières. Venir à Paris était – je parle de quarante-cinq ans en arrière – un rêve caressé par les intellectuels latino-américains. Paris était un centre culturel très dynamique. Je ne sais pas si c’est seulement parce que nous avons vieilli, mais il me semble qu’elle était beaucoup plus brillante qu’elle l’est aujourd'hui. Je crois, malheureusement, qu’elle n’a plus cette force de radiation qu'elle avait alors. Ce n'était pas la capitale du XXème siècle, comme Walter Benjamín a appelé Paris au XIXème siècle, mais bien une ville extraordinairement attrayante, en mesure considérable pour nous, les Latino-américains et les Caribéens.

 

C'est pourquoi nous étions là, avec Agustín Cárdenas, Fayad Jamís, Lisandro Otero, Ricardo Vigón ; et c'est pourquoi Jaime Sarusky était là. La façon dont Jaime a pu venir à Paris – je m'imagine que cela a déjà dû être mentionné dans d'autres hommages – est réellement exemplaire, car Jaime, littéralement, a brûlé ses navires, il a vendu ce qu’il avait hérité de ses parents et, avec cet argent, il est venu à Paris laissant derrière on ne sait quoi, le vide : ce fut une aventure extraordinaire qui a révélé son temple moral, comme elle révélait aussi son intense vocation intellectuelle.

 

Il a raconté avec beaucoup de générosité – et Lisandro  l’a fait aussi certaines des luttes que nous avons eu dans la Maison de Cuba avec des étudiants qui partageaient cette maison avec nous, mais ils ne partageaient pas la nationalité et, surtout, ils ne partageaient ni nos idées ni nos critères, c’est pour cette raison que nous avons eu des moments assez malheureux. Il y avait une attitude xénophobe, nous étions mal vus par certaines personnes et, une nuit, ceci a atteint une certaine intensité qu’il a fallu discuter avec rudesse. De cette nuit nous sommes sortis, disons, victorieux, et la Maison de Cuba a eu comme président, comme notre président, Jaime Sarusky. De sorte que Jaime était la plus haute figure de la politique universitaire dont nous comptions dans cette si rappelée Maison de Cuba.

 

Beaucoup d’années sont passées et dans les années soixante, que Nancy a si bien évoquées, nous nous sommes retrouvés ensemble nouvellement, non pas à Paris mais à Cuba. Nous partagions des colonnes dans le journal Revolución, et Jaime se révéla comme un journaliste très sagace. Plus tard, je ne sais pas s’il a été le directeur ou l'éditeur du journal « Por la Libre… ». Maintenant je veux ratifier le privilège qu’a été, et qui l’est encore pour moi, d’avoir côtoyé si précocement dans ma vie, durant plus de quarante-cinq ans, cet ami qu’est Jaime Sarusky, avec lequel nous avons eu une amitié sans faille, qui m'enorgueillit beaucoup, qui me rend très heureux ; qui, comme je dis, est mon plus beau souvenir de cette époque de la Ville Universitaire de Paris, d’un Paris alors dominé par la gauche. C’était un Paris merveilleux. Nous pouvons répéter les paroles qu'Ernest Hemingway a écrites au début de son livre sur Paris. Là il dit, plus ou moins : Si une fois, étant jeune, tu as la chance de vivre à Paris, Paris t’accompagnera toute ta vie, car Paris est une fête mobile. Ou, comme cela a été traduit en espagnol, Paris est une fête. Dans le centre de cette fête dans le Paris de ma jeunesse se trouve Jaime Sarusky, et je profite de l'occasion pour le remercier profondément. Et, aussi, lui poser une question à laquelle il n’a jamais pu me répondre : Pourquoi cet homme qui était et qui est encore si doux, si chaleureux, si authentique et si sincère, a été surnommé « le Tigre ».

 

16 février 2001