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Chroniques françaises de José Marti (III)
Le second grand thème politique qui court tout au long des chroniques de Marti, c'est la Tunisie.

 

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

 

Partie III

Le second grand thème politique qui court tout au long des chroniques de Marti, c'est la Tunisie. Là encore, le début de ses chroniques coïncide presque exactement avec des soulèvements armés contre l'occupation française. Deux mots, donc, sur ces événements qui intéressent d'autant plus Marti qu'il est lui-même un colonisé.

La régence de Tunis est une province de l'Empire ottoman depuis 1574. Bien entendu, pour m'en tenir à ce seul siècle, le XIXe se caractérise par toute une série d'ingérences des différentes puissances européennes, chacune tâchant de se faire sa part. Le bey qui dirige la Tunisie est un gouvernement faible, plongé dans la gabegie, mais l'Empire ottoman veut conserver son territoire. En France, qui a envahi l'Algérie depuis 1830 et la soumet définitivement en 1854, il est évident aux yeux de certains que la Tunisie sera la prochaine victime. En janvier 1881, Jules Ferry, président du Conseil, hésite à engager une action militaire en pleine année électorale, mais les va-t-en guerre parviennent à convaincre Gambetta de son utilité. L'occasion survient à la suite de nombreux heurts à la frontière entre la tribu algérienne des Ouled Nahd et les Kroumirs tunisiens ; fin mars, de tribus tunisiennes se soulèvent : la France ne peut tolérer censément cette insécurité à sa frontière et décide d'intervenir. Jules Ferry ayant obtenu l'appui du Parlement, un corps expéditionnaire de 24 000 hommes est alors réuni à la frontière pour punir les tribus kroumirs, les plans prévoyant d'attaquer la Kroumirie de trois côtés à la fois, par le Nord, l'Ouest et le Sud. Les forces militaires étant disproportionnées, le bey tunisien signe le 19 mai 1881 le traité du Bardo, qui est ratifié par la Chambre des députés française par 430 voix contre une et 89 abstentions.

Mais le Nord et le Sud du pays se soulève dès le 27 juin. Dans le Sud, c'est le cas de la ville de Sfax. La France dépêche une escadre, et les derniers combats se livrent fin juillet. Dans le Nord, Kairouan se soulève début août, deux leaders parviennent à galvaniser leurs troupes, mais là encore, la France dépêche 8 000 soldats qui viennent s'ajouter au corps expéditionnaire de 15 000 hommes déjà sur place. Fin novembre 1881, elle parvient à imposer sa domination et établit son protectorat sur la Tunisie.

Ce sont donc ces combats entre les insurgés et les troupes françaises, à compter du mois d'août, que Marti décrit longuement en s'inspirant des nombreux dépêches que publie la presse new-yorkaise. De fait, on trouve 59 renvois au mot Tunisie dans ses chroniques, ce qui prouve l'importance de la question. Le dernier renvoi remonte à sa chronique du 7 janvier 1882, ce qui s'explique par sa dépendance d'envers la presse étasunienne qui, une fois les affrontements finis, se désintéresse du sort de la Tunisie. Car je présume que Marti, compte tenu de son statut de colonisé, s'intéressait forcément de près à cette nouvelle conquête coloniale, même s'il n'était pas libre d'en parler à sa guise à ses lecteurs de La Opinión Nacional : et de fait, on ne trouve guère de réflexions de sa part à ce sujet.

Je voudrais juste vous donner un exemple de la façon dont Marti prenait à son compte les dépêches que publiait la presse étasunienne :

"De grands renforts vont en Tunisie. Des bataillons et des batteries s'embarquent sans intervalle. Le bey a perdu toute autorité sur ses tribus et ses soldats. Les Européens n'osent pas sortir des villes de la côte. La fièvre abat le campement. Les Arabes soumis se présentent au bey pour qu'il les protège des Arabes insurgés qui les forcent, par le feu et par la mort, à s'enrôler dans leurs rangs. Le général Corréard est encerclé dans Hammam Lif. Le général Colonieu, à court de troupes et d'impedimenta, a abandonné Macheria. À Alger, on a arrêté cinq caïds complices du volontaire Bou-Amena et découvert des dépôts de poudre. Le général Logerot a annoncé sa démission si on ne lui envoie pas vingt mille hommes de plus. Tandis que les explorateurs français, confiants dans leur succès, achètent à bas prix des terres et des édifices, les Arabes les vendent à toute allure et ne louent pas des fermes, comme c'est la coutume. Susa, occupé par les Français, fournira l'armée qui va occuper Kairouan révolté, où le bey, dont on doute beaucoup de la loyauté en France, a envoyé un émissaire pour réclamer la paix aux rebelles. Ceux-ci, en guise de réponse, coupent l'aqueduc entre Zaghouan et Tunis, ce qui laisse prévoir une soif terrible, et on se plaint déjà du manque d'eau." (16 septembre 1881)

Le 3 septembre 1881, il envoie en ultime minute un ajout intitulé "Dernières nouvelles d'Europe" où il copie littéralement le câble : "France. 2 septembre. Grévy veut offrir à Gambetta le cabinet, mais attend que la Chambre donne un vote hostile à Ferry"

Ce sont là juste deux exemples de "récit des faits" auquel Marti colle d'assez près ; dans d'autres domaines non événementiels, il entre carrément dans l'interprétation.