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Lectures Françaises de José Martí : Alfred de Musset (X)
Par Carmen Suárez León Traduit par Alain de Cullant
Chez Alfred de Musset, Martí trouve la liberté formelle, le ton « senti » et la note existentielle qui caractérisent également certaines zones de ses vers.

José Martí a mené des lectures détenues et fréquentes de l’œuvre d’Alfred de Musset au fil du temps. C’est l’un des poètes qui est à la base de sa formation. Si le poète cubain partageait la corde humaniste, exaltée et éloquente de sa prose et de sa poésie avec Victor Hugo ; chez Alfred de Musset il trouve la liberté formelle, le ton « senti » et la note existentielle qui caractérisent également certaines zones de ses vers. En 1878, après avoir fréquenté les romantiques français il proclame la nécessité de ne pas les imiter :

Dormir sur Musset ; adhérer aux ailes de Victor Hugo ; se blesser avec l’aspérité de Gustavo Bécquer ; se jeter des sommets de Manfredo ; embraser les nymphes du Danube ; être propre et vouloir être étranger ; dédaigner le soleil patriotique et se réchauffer au vieux soleil de l’Europe ; troquer les palmiers pour les frênes, les lys du Cautillo pour le pavot pâle du Darro, vaut tant, oh, mon ami ! Autant qu’apostasier. (1)

Après quoi il exprime un principe romantique partagé avec ces mêmes auteurs exemplaires : l’originalité et la liberté formelle qui, tout au long du siècle, ont trompé la poétique moderne. Plus d’une fois, Martí mentionne comment les habitants de Paris défilent dans le cimetière Père-Lachaise le jour des décédés et déposent des fleurs sur la tombe de Musset et expriment un sentiment de piété pour la sensibilité tourmentée et la vie ruinée de l’auteur de Les nuits et de Rola : « … Les vers, pâles et nuageux, comme l’absinthe, déchirant comme le regard d’une mariée qui, quand elle arrive à son autel brisé, voit tomber au sol, comme une statue de poussière, son fiancé, d’Alfred de Musset. Pauvre poète ! Il désirait avoir toujours sa tombe près de lui, pour s’asseoir souvent sur ses bords et lui embrasser le front » (2). Et il observe avec une sagacité intelligente et avancée, que la solitude et l’angoisse d’Alfred de Musset, toujours justifiée par des tragédies d’amour, ont de profondes racines sociohistoriques :

De cette lutte entre la nécessité de chanter et d’une époque de tourmente a surgi une poésie agitée et amère, faible mais vraie, couverte par la tenue de tristesse séduisante. C’est quelque chose comme la poésie du bannissement - bannissement de la patrie de l’âme, chantée sur la terre natale. C’est la poésie de Musset, d’Auguste Barbier, de Baudelaire, des âmes nées pour croire, qui pleurent la perte de leur foi. Aimant la splendeur, ces poètes dépréciaient la grandeur illégitime. Se montrant inconsolable pour des vers obligés à vivre sans avoir la splendeur réelle d’aimer ; ce sont des rois sans royaumes, des dieux détrônés. (3)

Dans les carnets de notes on lit les citations et les notes de José Martí quant à la lecture de certaines œuvres telles que Les caprices de Marianne, On ne badine avec l’amour, et Carmosine, mais il est dans une chronique de 1882, à l’occasion de la mise en scène à Paris de Barberine, une œuvre théâtrale de Musset, où il nous parle de la solitude et du sentiment d’inadaptation qui signe la vie du poète et toute son œuvre : « En France il y a eu un poète, de qui on sort maintenant, sur les planches de la Comédie Française, un conte dialogué, qui n’a pas anticipé les temps, et qui est mort de vivre dans le sien, et ne pas être en mesure de revenir dans les passés - qui était Alfred de Musset » (4).  Il souligne surtout la beauté de la langue dans l’œuvre du poète : « Mais il faut voir dans Barberine, comme s’appelle le conte, c’est une tradition de l’Arabie, et de Nantes, et de la vieille Angleterre, non pas la trame nue, mais le riche travail de ce tissu. Ce style serpente comme un ruisseau, flotte comme la fumée du haschisch, parfumée et bleuâtre, sourit, romps, salue, brille, brûle » (5).

José Martí admirait le style de Musset et la liberté avec laquelle il travaillait dans son théâtre publié dans La revue de Deux Mondes, et il a compris comme peu cette douleur de ne pas être reconnu dans son temps que sentait le poète français. La poésie Les Nuits a dû beaucoup parler à sa sensibilité quand il a placé ce livre parmi ceux que Juan – le protagoniste de son roman Amistad funesta (6) – a donné à sa fiancée Lucía.

Cependant, José Martí, qui se sentait proche de la douleur et de la solitude de Musset, qui aimait sa poésie douloureuse, a écrit quelques phrases dans un fragment rassemblé dans ses Obras completas, qui expliquent clairement son désaccord radical avec cette vision du monde :

Protestation : Le Désir de la Mort  et le Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux.

Le monde est toujours nouveau.

Mon monde américain est nouveau. (7)

Avec la pulsion chronique de la mort qui parcourt l’œuvre du poète de France et sa célèbre et inconsolable phrase, il répond par une affirmation catégorique d’une validité universelle puis il l’a coupe pour l’appliquer avec une intensité passionnée à son propre environnement. Le monde est présenté comme une nouveauté à tous les hommes, et si l’Europe vit un temps de fatigue, la terre américaine se profile à peine dans l’histoire des nations libres, et elle a des exploits à chanter et des tâches colossales à accomplir.

Notes:

1 -  José Martí. “A José Joaquín Palma”(1878). Obras completas. La Havane, 1975, t. 5, p. 95-96. [Ensuite O.C sera cité]

2 – “Libros americanos” (1983).  OC, t. 13, p. 19.

3 -  “Poetas españoles contemporáneos” (1880). OC, t. 15, p. 26.

4  - OC.”Francia. Alfred de Musset y su Barberine” (1882),  t. 14, p.450.

5 - Ídem.

6 -  OC, “Amistad funesta” (1885), t. 18, pp. 187-273.

7 - OC. Fragmento 54. t. 22, p.38.