IIIIIIIIIIIIIIII
Chroniques françaises de José Marti (II)
À travers les nouvelles reçues de France, il a su saisir les grandes (et même les petites) lignes de force en jeu dans la politique française, discerner les contradictions entre les gens de gauche qui conduiront à l'échec du ministère de Gambetta, comprendre qui était qui...

Un petit "Tour de France" à travers les "Scènes européennes" de José Marti (20 août 1881-23 mai 1882), c'est le titre de la conférence donnée le 28 mai 2018 à La Havane, pour Empreintes-Huellas et l'Alliance française, par Jacques-François Bonaldi. Qui une nouvelle fois manifeste son érudition "Martienne" : cette conférence n'est qu'un bref aperçu du gigantesque travail de recherche et d'analyse sur Marti, qui restera à publier un jour...

Partie II

Je ne vais pas suivre les nombreuses analyses de Marti au sujet du cours des événements politiques français. Je veux simplement signaler l'étonnement qui s'empare du lecteur de ces Scènes quand il constate, fort de la tranquillité que lui offre un recul de cent trente-sept ans, que Marti a su capter avec une sensibilité aussi bien journalistique que, surtout, politique, l'essence, voire la quintessence même du moment, que l'historien d'aujourd'hui qui voudrait écrire sur cette période ferait bien de consulter ce que dit Marti, car presque tout y est ! À travers les nouvelles reçues de France, il a su saisir les grandes (et même les petites) lignes de force en jeu dans la politique française, discerner les contradictions entre les gens de gauche qui conduiront à l'échec du ministère de Gambetta, comprendre qui était qui...

Je voudrais m'arrêter sur deux points qui ont attiré mon attention. Marti est en admiration devant l'art oratoire de Gambetta qu'il ne connaît pourtant que comme "lettre morte" sur du papier. Mais là encore sa fine sensibilité (n'oublions pas que Marti a déjà fait ses preuves de grand orateur lors de son court séjour à La Havane en 1879) est aux écoutes. Lisons ce qu'il écrit :

"L'art oratoire de cet homme touche à la grandeur, non par l'élévation notable d'une pensée enflammée à tel ou tel instant d'exaltation surhumaine, mais par la clarté particulière de ses concepts, par la franchise arrogante avec laquelle il les étale et par la solide bonté de chacun d'eux. C'est là une grandeur singulière, absolument nouvelle : elle ne vient pas de l'excellence, du feu imaginatif, de la ferveur apostolique, du coloris poétique : elle vient de l'ajustement parfait et de l'engrenage admirable des diverses portions du discours, et de la constante élévation relative de toutes les pensées qui le forment. Là, rien n'a d'aile, mais tout a du poids. C'est un lion au repos. Il a la prudence de l'autorité, et la force de la tranquillité. Comme il dit ce qui est certain, quand il le dit il commande. Il côtoie, il dirige, il éclaircit, il prépare l'esprit de ceux qui l'écoutent à recevoir les formules sonores et luisantes ; et quand celles-ci arrivent, elles provoquent des adhésions irrépréhensibles et ardentes, car, grâce à l'habileté de l'orateur, sa pensée avait déjà pris cette même forme dans l'esprit de ceux qui l'écoutent." (20 août 1881)

Mais l'admiration de Marti ne se borne pas à la seule figure de Gambetta. Elle s'étend, sur le plan politique, à la France en soi. Moi qui ai le cocorico pas mal enroué et dont les liens avec la France se sont passablement distendus au fil des années, j'avoue ressentir un petit frisson de sain chauvinisme et surtout éprouver une énorme nostalgie de l'époque où elle pouvait susciter un tel engouement :

"...dans le reste de la France, si belle, si généreuse, si admirable, si sensée, les élections se sont déroulées avec une précision, une tranquillité et une rapidité qui révèlent que les nobles Français ont des dons privilégiés pour les exercer. Telle est la conquête de l'homme moderne : être main et non masse ; être cavalier et non coursier ; être son roi et son prêtre ; se régir soi-même. On ne signale ni une accusation de fraude, ni une querelle de violence, ni un acte de ruse ni un moyen indirect et réprouvé de triomphe dans les frontières de la France ; la lutte est mortelle, mais honnête ; depuis que ce peuple n'a plus de roi, c'est véritablement un peuple-roi. Qu'ont donc à voir ces élections saines, claires et franches, où l'on conquiert le vote par la persuasion, où l'on captive le suffrage par une propagande ouverte et licite, où l'on assure le triomphe par une activité sympathique et honnête, avec les élections espagnoles le 21 août 1881... ou avec les élections américaines ... ? Que le Dieu de la paix, qui est un dieu qu'on invoque trop peu, sauve ce peuple travailleur et intelligent qui se pense, s'estime, se sauve et se commande !" (3 septembre 1881)

Bien entendu, ce tableau résolument idyllique n'est au fond que la plainte désespérée du colonisé, l'appel en creux à une réalité autre de la part de celui pour qui elle se situe à des années-lumière.